Syd Matters : Jonathan a du coeur

Interview : Syd Matters

Jonathan Morali, chef d’orchestre du flamboyant groupe français Syd Matters a répondu à quelques questions avant son concert à l’Epicerie Moderne de Feyzin le 14 octobre dernier… L’occasion d’évoquer notre récente SK session et le formidable nouvel album, BrotherOcean.

Syd Matters

En France, on adore ranger les gens dans des cases, tu es plutôt catalogué “folkeux” depuis tes débuts même si le dernier album marque une évolution, pourquoi ce choix de reprise de Sam Cooke pour notre SK Session, un des pères de la Soul ?

J’adore cette chanson, je l’ai découverte par la reprise d’Otis Redding et puis parce que tu cherches cela quand tu es français, ce n’est pas forcément un style musical mais une façon d’entrer dans la chanson ou la musique… qui mieux qu’Otis redding ou que Sam Cooke pour cela, et puis cette chanson, A change is gonna come n’est pas loin d’être la plus belle chanson jamais écrite… et puis l’étiquette “folkeux” c’est vrai est très réductrice ou plutôt ça a du sens, cela veut dire quelque chose, la musique folk, ce n’est pas simplement avoir une guitare sèche. Chez nous, c’est ce qui a été mis en avant car notre musique n’est pas très énervée et était au départ plutôt acoustique, donc on nous a rangé dans la folk. Ce n’est pas une volonté de ma part, on fait aussi la musique que l’on peut faire, on essaye de trouver un langage, un truc qui te correspond, si tu as une voix Soul et que tu es né sur les bords du Mississipi, tant mieux pour toi, sinon, tu fais avec ce que tu as (sourires)… et puis il y a un retour depuis quelques années aux voix, si tu regardes la scène américaine, il y a un retour à l’interprétation, un truc un peu possédé qui ressemble à la Soul, même si quelque fois les racines sont loins alors qu’avant la mode était plutôt aux voix blanches, en faire le moins possible. Cela fait du bien que les artistes qui émergent, ce n’est pas forcément par l’originalité de leur musique mais par la personnalité de leurs voix…

Votre dernier album BrotherOcean est à la fois dans la continuité des précédents avec peut être une plus grande part de sonorités électro… comment en êtes-vous arrivé là, tu composes seul, tu amènes la base, la glaise de la chanson… comment fabriquez-vous cette pâte sonore avec flûtes et ces choeurs célestes…

Ce n’est pas très réfléchi… si on a appris quelque chose ces dernières années même si je déteste dans la musique le principe d’expérience puisque l’on doit se renouveler à mon sens à chaque fois et oublier ce qu’on a fait avant, ce que tu apprends en tout cas dans la recherche de ce que tu fais, c’est de ne pas essayer de faire la musique que tu aimes, mais de faire la musique qui est toi. En fait, dans le pire des cas c’est de la redite, dans le meilleur, cela donne une personnalité. Et donc la façon d’arranger, de chanter, on est allé au plus naturel, ce sont les instruments qu’on utilise, c’est notre façon de jouer. Je suis très attaché à la notion de justesse, il ne faut pas essayer de faire de la musique qui n’est pas toi, même si elle peut te sembler meilleure, l’art avec un petit a, cela sert à ça, à essayer d’être vrai, d’avoir une vérité, un truc que tu ne peux pas dire mais qui en apprend plus sur toi même. Je pense que s’il y a des sonorités qui nous sont propres, c’est que l’on a appris à ne pas courir après une musique qu’on adore mais qui n’est pas nous… Juste tenter d’aller au plus prêt de ce que l’on est…

L’album se démarque pourtant vraiment de ce que vous aviez fait précédemment, voir de ce qui se fait tout court, on vous compare pourtant bizarrement à Radiohead, plus Midlake avec ta voix et les flûtes de la dernière tournée.

C’est toujours délicat, je sais que les gens que j’écoute et que j’aime et dont je deviens très fan, ce sont ceux qui ont une patte. Par exemple je n’ai jamais aimé de mouvements musicaux, je n’aime pas la musique psychédélique, mais j’adore Pink Floyd parce que pour moi ce n’est pas de la musique psyché, c’est Pink Floyd. Tu as une intro, l’orgue de Richard Wright, je sais direct que c’est eux. Dr Dog, ça n’a pas pris en France, c’est très étonnant alors qu’ils ont une classe folle, le nouveau Casino était quasi vide lors de leur passage parisien. Voilà, j’aime les gens qui ont une identité comme Bowie ou Franck Black dans les débuts de sa carrière solo, ce sont des gens qui ont essayé de faire plein de style musicaux différents, sauf que cela ne ressemble qu’à eux parce qu’ils ont une énorme personnalité. Quand Bowie s’essaye à la Soul ou à la musique expérimentale, la question n’est pas qu’il y arrive ou pas, c’est que c’est du Bowie. A la façon d’arranger, d’enregistrer, je reconnais direct une intro… donc voilà, je suis très influencé par des gens qui ont une patte très forte…

Dans BrotherOcean, les premiers mots que tu prononces sont “travel” et j’ai cru comprendre que tu avais beaucoup lu pendant la préparation de cet album et particulièrement des auteurs marqués par le voyage, Borges (argentin), Gary (russe francophile qui a écrit la trilogie Brother Ocean), Garcia Marquez (colombien), Faulkner (américain)…

Je n’avais jamais pensé à cela… ce n’est pas une volonté, je ne suis pas un grand voyageur, on dit de notre musique qu’elle est très visuelle, très cinématographique alors que ce n’est pas du tout comme cela que l’on compose, on essaye pas de créer des atmosphères mais effectivement tu m’apprends que mes goûts convergent sourires)… mais c’est très marrant car je lis 90 % d’auteurs français, ce ne sont pas des gens qui parlent de choses très exotiques ou qui me font voyager, mais ceux que j’ai cités et qui m’ont modestement influencé parlent d’ailleurs c’est vrai…

D’ailleurs, cet ailleurs est marqué par l’eau et non plus les forêts, les arbres, cette imagerie classique… pourquoi tout d’abord BrotherOcean avec les deux mots…

Attachés ! C’était obligatoire pour moi, parce que j’aime bien les mots inventés, il y a beaucoup de titres d’albums qui sont des mots inventés et cela personnifie encore plus le disque donc j’ai insisté pour que cela soit attaché…

Il y a aussi une piste cachée sur le disque…

Wolf Mother 2 (sourires),à la base, Wolf mother qui ouvre le disque était une pièce beaucoup plus longue, avec plusieurs mouvements et puis on l’a découpée… En fait, on s’est aperçu qu’il y avait plusieurs chansons en une, la partie de la fin est une des parties de Wolf Mother qui ne verra jamais le jour…

Et la pochette où l’on voit des coeurs et des… culs ?

Oui c’est cela, on voit un peu ce que l’on veut, c’est un ami, Stéphane Milochevitch du groupe Thousand & Bramier qui joue aussi avec H-Burns, il a toujours dessiné même s’il est davantage musicien, il m’a beaucoup accompagné dans l’écriture de ce disque et j’aimais beaucoup ses dessins donc ça été très naturel de lui demander. Je lui ai simplement parlé d’Escher (ndlr : artiste hollandais connu pour ses lithographies représentant des constructions impossibles, l’exploration de l’infini, et des combinaisons de motifs qui se transforment graduellement en des formes totalement différentes) et de ses trompe-l’oeil qui me fascinent, et donc Milo a réalisé un dessin de la taille d’une affiche qui est un très bel objet !

Tu joues donc souvent avec le dromois H-Burns qui a sorti son troisième album, We go back début 2010…

Alors Renaud (Brustlein, chanteur) nous a fait venir dans une petite salle dont il s’occupait à Valence, l’Oasis café, on a tout de suite accroché et puis ensuite, quelques temps après on a eu l’opportunité de l’inviter pour une carte blanche à la Flèche d’or et puis depuis on ne s’est plus trop quitté, c’est un très bon ami, j’ai participé à ses deux derniers disques et dès que je peux jouer avec eux, je le fais car c’est un réel plaisir, c’est la famille !

Tout à l’heure tu évoquais les musiques de film, vous avez improvisé sur le film La question humaine de Nicolas Klotz. Le Delano Orchestra avec qui vous partagez l’affiche ce soir a enregistré son nouvel album d’une traite, le cinéma t’intéresse t-il même si les propositions intéressantes sont rares, y-a t-il des gens avec qui tu aimerais travailler ? j’avais pensé à trois metteurs en scène, Wes Anderson, Michel Gondry ou Lynch ?

Gondry j’y pense souvent parce qu’il y a autre chose que de l’image dans ses films, il y a la création de tout un univers, donc en tant que musicien cela doit être très intéressant comme collaboration et puis je pense que c’est quelqu’un qui induit une façon de travailler sans doute beaucoup moins conventionnelle. Ecrire une partition minutée pour le cinéma, j’aimerai bien le faire… pourquoi pas, mais ça ne me fait pas rêver, les contraintes sont importantes, c’est écrire de la musique au kilomètre… Par contre, travailler avec des gens qui ont une forme, comme Nicolas Klotz, oui.. la BO qu’on a faite, la forme du film était particulière, un format de 2h40, il y avait un parti pris très fort et du coup on a pu trouver notre place là-dedans. Je serais mal à l’aise avec quelque chose de trop carré, de trop conventionnel mais Gondry, c’est clair que c’est un des cinéastes qui m’attire. Il y a un réalisateur américain, Richard Kelly qui a fait Donnie Darko qui m’a beaucoup marqué aussi parce que la bande originale est magnifique, même tout disque confondu, c’est une musique qui m’a appris des choses, je l’ai écouté des centaines de fois…

Syd Matters

Vous n’êtes pas un groupe très exposé médiatiquement, un de vos titres se retrouve dans la série US Newport Beach, vous pensez quoi des synchronisations, certains groupes élargissent leur public avec la publicité par exemple…

Cela dépend bien sûr de la proposition mais elle n’est pas forcément très intéressante. Il y a encore 2 ou 3 ans, je t’aurais dit non, c’est de la merde, il ne faut pas faire cela… et aujourd’hui, non pas qu’on l’ait tous fait, mais autour de moi, je vois des gens qui ont la même notion de la musique que moi, la même façon de faire de la musique et qui ont l’opportunité de le faire, et ça leur permet tout simplement d’enregistrer un disque, c’est une réalité économique. Il ne faut pas le nier. Il faut être très très fort pour avoir la possibilité de dire non, c’est ça le vrai problème… Est-ce qu’artistiquement cela m’intéresse de faire ça… non. Cela peut poser un problème éthique, les quelques propositions qu’on a eu, j’ai dit non, mais parce que j’avais le luxe de m’en passer…

J’entends parfaitement les raisons pécuniaires, je pensais aussi aux auditeurs, quand on aime un groupe, qu’on le suit, ce n’est pas facile de l’entendre vantant les mérites d’un produit quel qu’il soit…

Bien sûr mais cela fait aussi découvrir des gens au grand public mais c’est surtout une réalité économique, le point de vue du fan est une position noble mais le fait est que c’est tellement la misère que si tu veux avoir la chance d’enregistrer un autre disque et bien tu es parfois obligé de dire oui à ces choses là. C’est triste, je préférerais que cela soit autrement mais à partir du moment où tu ne passes pas à la radio et à partir du moment où de manière hyper ironique où la publicité devient l’un des seuls lieux où tu peux entendre de la musique “indépendante” et pas formatée…

Je pensais aux séries car il y a eu dernièrement la série pour ados Skins qui cumulait la crème de la musique indépendante comme Bon Iver… et puis je vais un peu loin, mais vous avez une chanson titrée Lost et une autre à propos d’un crash aérien… Justement, une série vient de débuter aux Etats-Unis, une famille rescapée d’un crash se découvre des pouvoirs surnaturels, le père est joué par l’ancien flic ripoux de The Shield et il se retrouve fort comme la Chose et Hulk réunis sans les costumes ;-) (ndlr : The Ordinary Family)…

Lost c’est fini…

Tu as raison, désolé de ce délire personnel (sourires), sinon juste avant la sortie du disque, vous avez fait une mini tournée dans des endroits insolites, d’ailleurs une date pas très loin d’ici au fort de Feyzin et il tombait des cordes… Y-a t-il un lieu où tu n’as jamais joué qui te fait rêver ?

Hummmm… laisse moi réfléchir… Alors là pour le coup, on est dans le folkeux à fond, mais jouer dans une forêt, on a eu cette idée à un moment donné, on va peut être la développer… Nous ce qui nous a plu dans la tournée c’était aussi de devoir s’adapter à l’endroit où l’on arrive, un endroit très beau, mais qu’il faut respecter et surtout comprendre qu’il sonne d’une certaine façon, qu’il a une certaine architecture, et donc qu’il va falloir faire un certain type de musique et donc adapter ta musique à l’endroit. Et l’idée de jouer dans une forêt, cela serait évidemment de ne pas avoir d’instruments électriques mais de jouer avec l’acoustique de la forêt quand même, peut être des structures, des choses qui renvoient le son, bien sûr c’est de la science fiction pour l’instant mais j’adorerais ça ! Je vais te donner un scoop, j’adore la musique (rires) et du coup, pourquoi on l’écoute dans une salle ? dans le noir ? avec des cables partout, alors que dans un endroit super beau, cela pourrait être la plénitude : donc voilà, pourquoi pas dans une forêt !

Question un peu rituelle, as tu un groupe, un artiste à faire découvrir ?

Oula, il y en a un paquet, je vais en oublier (sourires) ou plutôt faire des jaloux… Alors ce n’est pas forcément un groupe de potes, et puis je pense qu’ils peuvent avoir un avenir assez radieux mais c’est un des groupes que j’aime en ce moment et qu’on a eu la chance de rencontrer, ce sont des américains de Brooklyn, Here we go magic, ils ont tourné avec Department Of Eagles, Grizzly Bear et The Walkmen… On les a vu dans une toute petite salle parisienne à 23h30 et j’ai pris une grosse claque.

Enfin, vraie fausse dernière question dans l’air du temps, tu te vois encore sur scène à 67 ans ?

67… Moi oui, tout le problème est là, est-ce que tu aimes ton métier au moment où l’on te pose la question et où il y a ce débat sur les retraites… Quand tu es musicien, que tu fais ce type de musique en France, tu n’as qu’une envie c’est que cela continue le plus possible, la fin, tu peux l’imaginer très facilement car elle peut venir très vite…

Les Syd Matters seront en concert ce soir au Bataclan mais c’est complet, il sont en tournée en France, en Angleterre, en Belgique et en Allemagne et repasseront par l’Olympia le 29 mars 2011.

Date : 14 octobre 2010 à l’Epicerie Moderne
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