A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

A Singer Must Die sont de l’éclectique ville d’Angers, patrie des mythiques Thugs, de Pony Pony Run Run,de La Ruda et de Zenzile. Il fallait bien alors un groupe aux influences anglo-saxonnes comme ASMD pour les intimes qui pourrait sans problème adopter la citoyenneté du royaume à la rose. Ils viennent d’enregistrer un nouvel album à paraître très prochainement, l’occasion d’en savoir un peu plus.

A Singer Must Die

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, d’où venez-vous, quel est votre parcours, vous existez depuis quand ?

J’ai monté A Singer Must Die en duo en 2005, un premier album est sorti deux ans après sur le label écossais Grand Harmonium Records. C’est fin 2011 que je reforme seul un nouveau groupe pour arriver progressivement à sa forme actuelle. J’ai bien tenté de faire de la musique en solo, mais ce qui en sortait ressemblait à une pièce très peu éclairée, et sans fenêtre (rires). L »album Venus Parade s’est confectionné dans un espace de compositions à deux, essentiellement avec Manuel Bichon, guitariste et compositeur/homme-orchestre sur l’album. Dans un processus qui impose le moins de limites possibles, il a été important pour lui de se « détacher » un temps de la forme du groupe pour laisser libre cours à ce qu’il avait en tête : des sons de vibraphone, des arrangements de cordes, de cors anglais et autres instruments classiques… Les intentions qu’on a voulu donner sur ces titres ont circulé à merveille. On a fonctionné dans une belle complémentarité, avec à chaque fois, cette envie d’aller jusqu’au bout d’une chanson, de la porter le plus loin et le haut possible. Il n’y a pas un seul recoin d’arrangement où on a eu le sentiment de faire « contre-nature ». Au final, cet album nous ressemble.

Ce travail quasi-autarcique a eu des répercussions très bénéfiques sur tous les membres du groupe : les sensibilités de chacun n’ont jamais été autant mises à contribution depuis l’album. Très naturellement par exemple, Olivier Bucquet (basse, claviers, saxophone) a aussi apporté des touches importantes à certaines chansons, en y intégrant des chœurs, des sons de mellotron…

Votre musique est très ample, qu’avez voulu obtenir comme son ? Pourquoi et comment Ian Caple ? comment on passe d’Angers à Abbey Road ?

On a préparé les maquettes des chansons de l’album sur un an, et malgré le savoir-faire technique de Manuel et d’Olivier, on a forcément été confronté aux limites matérielles qui sont les nôtres pour faire sonner pleinement ces morceaux.

Fin 2012, j’ai fait le tour des disques dont j’adorais le son, la finesse de production, et le nom de Ian Caple revenait sans cesse : il a travaillé avec des artistes admirables et sur des albums qui nous marquent à vie ! Il est habitué à réaliser des disques aux productions luxuriantes : que ce soit avec Tindersticks, The Divine Comedy, Suede ou Alain Bashung. Je tombe sur une interview de Rodolphe Burger qui évoque sa collaboration avec Ian, c’était devenu évident… mais ambitieux. J’ai contacté Ian Caple par mail comme on lance une bouteille à la mer et pour être honnête, je ne croyais pas plus que ça à la moindre réponse de sa part. Non seulement il nous a répondu le jour-même après écoute de nos démos, mais en plus, il s’est montré extrêmement emballé et a eu envie de travailler sur cette matière, mettant en avant le côté audacieux de notre musique et se disant capable de mettre certains sons encore bien plus en valeur. Nous étions évidemment très excités à l’idée de le rencontrer pour réenregistrer les voix dans son Yellow Fish Studio à Lewes.

Lorsque tu arrives dans le studio, tu es à la fois transposé totalement ailleurs, tout en étant entouré d’objets très familiers : une vieille bio des Beatles, une cassette de mise à plat de ce qui deviendra Fantaisie Militaire, un CD collector de Yann Tiersen, une affiche représentant la pochette d’un album de Tindersticks, des objets précieux… Il a tout de suite su mettre en confiance ce qu’on allait y faire. C’est quelqu’un de très humble et plutôt réservé, et lorsqu’une prise est la bonne, il suffit de le regarder s’enthousiasmer. On a partagé hors studio des moments très riches en anecdotes sur les processus de certains albums qu’il avait enregistrés, son amitié qui le lie à certains artistes aussi : tout est si simple lorsque les intentions musicales se passent de mots et qu’on partage d’emblée la même culture indie, les mêmes références, une sensibilité pop dans le même sens où nous l’entendons…

Je retiens aussi une ambiance de campagne anglaise que j’affectionne, très inspirante.
Lorsqu’il nous a fait entendre les premiers mix, les chansons devenaient tout d’un coup très limpides, tous les sons étaient placés à merveille. Et bien qu’on s’était évertué à donner avec nos moyens un maximum de panoramique et d’espaces à ces titres, c’est comme si Ian nous offrait en retour le Tower Bridge!

Vous vous sentez proche de quels artistes, de quels courants ? Votre nom fait bien sûr penser au titre de l’immense Cohen sur New Skin for the Old Ceremony, pourtant rien à voir musicalement ? Fan du Chelsea Hôtel ?

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

J’ai découvert la new-wave avant la pop lorsque j’étais adolescent. Des tas de groupes à l’époque de Crime and The City Solution m’ont marqués parce qu’ils avaient cet attachement à une forme d’intensité musicale, à travers un romantisme, une mélancolie, un univers fort. Mon amour pour la pop est venu un peu plus tard, un pur bonheur pour sa richesse harmonique, le soin apporté aux arrangements. On est très sensible aux artistes qui cherchent à sortir ou à aller au-delà des musiques de genre, prennent la pop comme une influence finalement, vont explorer un paysage singulier à l’intérieur d’une chanson. Je pense à la démarche unique d’un Bowie, par exemple, il synthétise tellement de choses…

Je faisais découvrir tout récemment The Fool On The Hill à mon jeune fils, il devient intrigué au moment du passage qui évoque un fanfare, et me dit : « c’est drôle, on dirait que ça fait vieillot comme dans les films de Charlie Chaplin ! ». Pas sûr que l’intention était celle-ci (rires), mais c’est exactement ce qu’on essaie de réaliser : une envie de faire fonctionner l’imaginaire, une évocation d’images fortes…Je ne sais plus quel journaliste anglais avait titré « La pop, c’est du fantasme ».

Dès que je découvre chez d’autres artistes une chanson dont j’ai le sentiment qu’elle ne peut pas être faite de la même manière par quelqu’un d’autre, c’est toujours bouleversant parce qu’on entre dans une intériorité. Les groupes dont on a l’impression que les musiciens sont interchangeables sont loin de l’idée qu’on se fait de la musique. Je me rends compte qu’on se sent souvent proches des musiques d’auteurs finalement, au sens large, des musiciens qui ont un univers fort. Curieusement, on a parfois plus de similarités et d’affinités avec certains artistes qui chantent en français que des français qui, comme nous, font une musique chantée en anglais.

Le nom du groupe est tiré d’une chanson de Cohen, dont je suis d’ailleurs loin d’être un spécialiste. C’était plutôt le titre et la multiplicité de choses que ça recouvre qui m’attirait. Cohen est un remarquable mélodiste, j’adore sa diction rassurante qui donne le sentiment d’observer le monde d’en-haut, la construction de ses textes, avec une phrase de refrain qui se rattache couplet après couplet, donnant une évolution narrative au texte, c’est un vrai modèle de story-telling. Je suis tout autant touché par cette forme de sagesse et d’introspection que par la fougue pop naissante des Beatles. Très basiquement, on essaie de ne jamais perdre de vue ce qui donne in fine du sens à une chanson : sa force potentielle d’émouvoir. La formule « heart and soul » implique une forme de générosité à l’anglo-saxonne qui me parle.

Quelle est votre actualité ? Vous êtes dans la phase de démarchage de label ? Venus Parade est le titre de votre album, pourquoi Venus ? La déesse revient en force avec aussi le titre d’un chanson des Throwing Muses, Sunray Venus

Le mixage étant terminé, nous sommes à la recherche d’une maison de disques capable de nous soutenir. Le titre initial était Vegas Parade, mais je me suis pris à mon propre piège de l’album conceptuel qui tournerait autour de Las Vegas : ça finissait par brider l’écriture des nouvelles chansons, c’est une prison d’une horreur absolue (rires). Un journaliste nous découvre sur scène et s’entretient avec nous à la suite du concert. Je découvre à la lecture de son papier une coquille heureuse en fin d’article : Venus Parade. Il en était – à tort – désolé, mais je l’ai aussitôt appelé pour le remercier et lui dire à quel point il me libérait d’un seul coup de ce titre qui finissait par m’empoisonner (rires). Si le disque sort, je lui dois une mention spéciale dans la liste des remerciements du livret ! Ce nouveau titre devenait plus qu’évident sur ces chansons qui au fond, ne parlent que d’amour, y compris dans la description d’une galerie de monstres dans The Sordid Tango. Venus, c’est un peu plus loin que Vegas, et cette idée-là me plaisait bien aussi…

Des concerts à venir ? Des artistes à faire découvrir ? Quels disques sur votre platines en ce moment ?

Le répertoire live est prêt, mais sa mise sur pied est somme toute assez récente, avec l’arrivée de tous nouveaux titres composés depuis l’album, et l’arrivée d’Emilie Buttazzoni au vibraphone, qui nous accompagne désormais sur scène. Un concert « à la maison » aura lieu le 27 septembre, au Grand Théâtre d’Angers, c’est un théâtre à l’italienne magnifique, une superbe opportunité que de jouer dans un monument historique à l’invitation de Terre des Sciences dans le cadre de La Nuit des Chercheurs.

On a eu le nez dans le guidon avec une période totalement autarcique pour se concentrer sur l’album, on est donc passé à côté de plein de choses, c’est certain. J’attends avec impatience le nouvel album d’Arcade Fire, j’ai écouté avec bonheur Local Native, Duckworth Lewis Method,…Plus confidentiel mais ça ne devrait pas le rester, je fonds littéralement sur la musique de Kramies qui sort un nouveau disque à la rentrée avec la collaboration de Jason Lytle, j’ai hâte de le découvrir.

Les comparaisons sont souvent vaines mais Glasvegas, Suede cela vous parle ?

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

Ça fait totalement partie de ce qu’on peut écouter, et ces influences-là apparaissent sans doute sur certains aspects de notre musique, même si on laisse chaque chanson fonctionner de manière autonome, et qu’il y a d’autres couleurs qu’on essaie d’apporter, d’autres émotions.
On a entendu beaucoup de références dans la manière dont notre musique était perçue : Nick Cave, The Shins, Johnny Cash, The Dears, Elliott Smith, Arcade Fire, Neil Hannon, Suede, Pulp, Tindersticks, Syd Barrett, The Smiths, Blur, David Bowie, Ed Harcourt, Lou Reed, Miles Kane, jusqu’à Cocteau Twins ou Kurt Weill ! Ça nous surprend parfois, mais avec bonheur, ce n’est que du très beau linge, là (rires) ! Et tout cela doit être un peu vrai, puisque j’ai tous ces disques à la maison. C’est sans doute une forme de romantisme qui fait le lien entre ces artistes, ou un certain goût pour des chansons qui vont vers une théâtralité parfois…des œuvres poétiques pour tous ceux-là, c’est sûr. Ça montre en tout cas une forte capacité de l’auditeur à s’approprier notre musique, en fonction ses propres références.

Je crois que toutes ces références qui s’entrechoquent chez moi, ça tient à une somme de frustrations telle que lorsqu’on vient de boucler un morceau très rock par exemple, je vais avoir aussitôt envie qu’on aille fouiller ailleurs sur un tout autre terrain. Par besoin permanent de nouveauté, de régénérescence, de se surprendre soi-même et entre nous. Au-delà de ces références et ces modèles, j’ai l’impression que ma première influence qui filtre tout de même dans ce disque, c’est avant tout l’empreinte de Manuel : notre émulation a forcément infléchit mes lignes de chant, sa musique et ses arrangements ont agi sur les textes, c’est évident. Un jour, Manuel me fait écouter les arrangements qu’il venait de faire sur Still Worlds. Je n’avais alors en tête qu’une version acoustique. Il me dit : « Je te préviens, c’est très différent de ce que tu as l’habitude de faire, je suis parti dans une direction qui peut te surprendre ». Ça m’a renvoyé à des tonnes de choses fantastiques, j’étais stupéfait par l’ambiance, la délicatesse de l’ensemble, tout était déjà en place et très harmonieux. Je n’avais pas d’autre choix que d’écrire un texte enjoué là-dessus. Je me suis dit « bon, soyons généreux, après tout, je peux bien accorder dans une vie 3’30 mn d’euphorie le temps d’une chanson ».

J’ai beaucoup de mal à écouter jusqu’au bout un disque monochrome où tout est dit dès le premier titre. La trouille de se répéter est réelle et nous guette inévitablement, alors autant essayer d’élargir le spectre et d’essayer d’explorer des nouvelles approches, on sait qu’on entrera de toute façon dans nos propres automatismes. Dès la naissance d’une nouvelle chanson, j’aime bien avoir le sentiment qu’on part en terrain totalement inconnu. Ce sentiment-là ne dure pas bien longtemps puisque malheureusement, je m’aperçois bien vite que ne peux pas aller partout où je le voudrais avec cette voix (rires). Je dois avoir un rapport dévorant à la musique, mais après tout, c’est le propre de la pop que cette capacité à absorber d’autres genres, et ce n’est que justice rendue finalement : la musique nous dévore aussi pas mal (rires) ! Cette liberté est finalement ce qui nous tient : c’est la chose la plus exaltante en musique.

La question de la façon dont se forment les goûts, comment naissent les émotions, me passionne… J’ai une certaine affection pour certains titres de variété française et italienne des années 60 et 70, un soin particulier était donné aux arrangements. Une chanson comme Le Funambule (chantée par Mireille Mathieu) est une pure merveille que j’adorerais reprendre, c’est très sérieux. Le 45T traînait chez mes parents et je l’écoutais en boucle lorsque j’étais enfant. Ça raconte une histoire, c’est très visuel, une construction impeccable avec un passage parlé, des arrangements dans une grande tradition,…Pourquoi pas l’adapter en anglais d’ailleurs…

Avec un nom pareil, vous avez en tête certains artistes qui feraient bien d’y passer ? ou doit-on faire partie du club des 27 pour avoir une postérité, pour Cohen c’est raté. Quels sont les thématiques qui te poursuivent au long des textes ?

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

A Singer Must Die @ Jérôme Sevrette

S’ils sont artistes, alors ils n’ont aucune raison d’y passer. Tu penses donc à tous les autres ? (rires)
Venus Parade ne parle que de sentiments amoureux et de leurs aléas, vus sous plusieurs angles, faisant intervenir des personnages. Ça peut frôler l’ironie ou des situations ridicules dans la tentative de séduction. C’est une source inépuisable, l’amour dans les chansons peut être passionnant finalement ! Il est question de quête d’absolu aussi, d’incapacité à aller au-delà de ce sentiment, faute de mieux. J’oscille entre les textes où ce qui est décrit essaie de capter un instant de plénitude, qu’on essaie péniblement de retenir, et les chansons où les paroles voient les choses avec recul. J’aime jouer avec plusieurs niveaux de langage au sein d’une même chanson, des tournures sophistiquées qui côtoient des expressions franchement populaires.

Ça m’intéresse énormément d’entrer dans la complexité d’un sentiment : j’ai tendance à ponctuer un instant de bonheur par une pointe de mélancolie, et à l’inverse, je ne parviens pas à écrire un texte totalement sombre où les portes seraient définitivement fermées. Cette ambivalence-là doit filtrer dans notre musique également, on reçoit régulièrement des remarques opposées sur un même titre, qui peut être reçu comme étant très mélancolique par certains, et lumineux par d’autres. J’aime beaucoup l’idée qu’une chanson puisse subir des variations à chaque écoute, selon l’état d’esprit de l’auditeur.

Vous aviez dédié un précédent disque au regretté Elliott Smith suicidé en 2003, une dédicace plus guillerette pour le prochain ?

Le premier album contenait des chansons auxquelles je suis toujours très attaché, mais il enfermait une sorte de densité souvent opaque.
Ce n’est pas du tout le cas ici, c’est au contraire un disque chaleureux je crois, ouvert sur l’extérieur, profondément léger. Je pense même modestement que c’est un disque épanoui, et que ça ne trompe pas à l’écoute. C’est le disque du bonheur plein.

As if we could make unique things twice a été mixé par A Singer Must Die et ne fera pas a priori partie de Venus Parade.

A Singer Must Die – As if we could make unique things twice

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