Quelques jours avant de monter sur la scène de la Cigale pour le Festival des Inrocks Tck Tck Tkc 2009, Dan Black nous accordait une interview dans les locaux de The:Hours, son label né des cendres de Recall Group, qui avait construit le succès de The Servant en France.
Qu’est-ce qui fait qu’un groupe se sépare en plein succès ? Qu’est-ce qui pousse un frontman à se transformer en homme-orchestre ?
Dan Black est un drôle d’oiseau, qui, semble-t-il, n’a qu’une phobie : celle de rencontrer des limites. Celui qu’on aurait pu prendre pour une diva, un futur vieux-beau prompt à farder ses rides tout en prenant des poses grandiloquentes et bienséantes, comme d’autres avant lui (Bono et Chris Martin pour les derniers en date) s’avère au fil de la discussion plus aiguisé qu’il n’y paraît. Dan Black se montre plein d’assurance, et ne s’en défend pas le moins du monde.

« Il y a des choses qui sont censées avoir une durée de vie limitée… »

« Je travaille en ce moment sur une nouvelle mixtape. J’ai plein de chansons, et même trop, je passe mon temps à faire des chansons. C’est pour ça que je fais des mixtapes : je ne peux pas attendre qu’un nouvel album sorte, il se passe toujours trop de temps entre chaque disque. Je ne peux pas me permettre d’attendre, il faut que je fasse quelque chose de toutes ces chansons, d’autant qu’il y a des choses qui sont censées avoir une durée de vie limitée.. » L’exercice de la mixtape se retrouvant plus souvent dans le hip-hop que dans la pop, on ne s’étonnera guère que le hit Symphonies ait été conçu en hommage à Notorious B.I.G., outre ses emprunts à l’Umbrella de Rihanna et à la BO de Spaceman de John Carpenter.

« Il faut arrêter de revendiquer la paternité de ce qu’on fait en musique aujourd’hui, ça va, personne n’est dupe… »

A-t-on quelques complexes, en tant que pop-singer, à relire les chansons d’artistes qui pourraient avoir quelque chose à y redire ? Dan Black s’étonne jusqu’à la question-même : « A vrai dire, je ne me suis jamais demandé ce que les auteurs des morceaux que j’utilise pouvaient bien penser de ce que j’en fais. Je crois que je m’en fous. Et puis, entre nous, ils peuvent toujours venir me reprocher de les reprendre, j’ai déjà la réponse à leur apporter : eux-mêmes n’ont-ils pas construit leur musique sur celle des autres ? Il faut arrêter de revendiquer la paternité de ce qu’on fait en musique aujourd’hui, ça va, personne n’est dupe. Si on en était à la naissance de la pop, ça passerait encore, mais de nos jours, franchement, personne ne peut honnêtement nier le fait que la pop se nourrit de toutes les autres musiques, qu’elle n’est qu’une relecture de tout ce qui a été créé auparavant. . On est dans l’ère du recyclage, pas dans une ère de création pure. Et puis, la structure même de la pop se fonde sur la répétition, contrairement au jazz, par exemple. »

« La seule peur que j’aie maintenant, c’est celle d’un échec commercial. »

Dès lors que Dan Black ne craint pas le jugement de ses pairs, craint-il celui des médias, de son public, en dehors du sien propre ? Et bien non, de ça aussi, il se fiche royalement : « Je vais être clair, je ne crains aucun jugement extérieur. De la part des médias, même une critique positive va me sembler étrange. J’ai peut-être une opinion erronée sur le sujet mais entre nous, à chaque fois que j’ai lu dans la presse une chronique favorable à ce que je faisais, je me suis rendu compte que là où j’étais persuadé d’avoir fait du rouge, le mec voyait du bleu. Il y a souvent une différence flagrante entre ma perception et celle des autres. Je ne m’enrichis que des différences de point de vue de mon entourage proche. Celles des autres…
La seule peur que j’aie maintenant, c’est celle d’un échec commercial. Pas que la valeur de ce que je fais ne se mesure qu’à l’aune des dollars que j’amasse, attention. Mais j’ai besoin d’un minimum d’argent pour pouvoir me permettre de continuer à faire tout ce qui m’intéresse, à savoir : rester vissé à mon fauteuil, devant mon ordinateur ou avec ma guitare sur les genoux. Et pour ça, j’ai besoin que des gens achètent ma musique, donc qu’elle leur plaise assez pour ça, et oui. »

« J’ai horreur de la démocratie en musique. »

Si la seule peur qu’il ait est celle de vendre moins de disques, et moins de places de concerts, pourquoi prendre le risque de tuer la poule aux œufs d’or, comme Dan Black l’a fait en précipitant la séparation de The Servant à son zénith ? Parce qu’il n’est pas à une contradiction près, ou parce qu’il ne voulait pas partager le butin ?
« Le problème avec les groupes, c’est qu’ils finissent toujours par viser un fonctionnement démocratique. Or, j’ai horreur de la démocratie en musique. Ca te mène à dire : « ho, on peut vivre avec ça », ou encore « bon, je peux tolérer ça ». Je ne peux plus me contenter de justes milieux et de compromis. Je veux bien admettre le fait que je ne suis pas toujours la meilleure personne pour juger de ce que je fais, mais je revendique le droit à me tromper tout seul et pleinement. Cette position serait sans doute difficile à tenir si j’étais chargé de famille, mais tant que ce ne sera pas le cas, je continuerai à prendre ces risques. Mes risques. J’ai la chance de ne pas être limité à une seule compétence : puisque je sais composer, écrire, enregistrer, mixer, je devrais arriver à m’en sortir dans la musique, sans viser le luxe pour autant. Tom Waits a dit un jour « si tu veux gagner de l’argent avec ta musique, fais autre chose. » C’est facile pour lui de dire ça, là où il est. »

Jusqu’où Dan Black est-il prêt à aller pour continuer la musique ?

« Je ne suis pas prêt à me prostituer. Littéralement, je veux dire. Mais tu vois, la synchro ne me pose aucun souci, par exemple. Si on me proposait d’utiliser une de mes chansons dans une pub, je ne dirais pas forcément non. Force est de reconnaître que la musique s’est immiscée dans la culture de plein de manières différentes, dans plein de domaines, y compris la pub. Il est clair que je préfère que la musique vive par elle-même, qu’elle soit complètement indépendante, pas liée à d’autres choses. Mais j’aime aussi la rencontrer dans d’autres contextes que dans ses environnements naturels. En fait, je crois que je ne refuserais qu’un projet immoral, ou pas cool. Je ne cautionnerais pas une banque par exemple : à cause du système financier actuel, le destin du monde est entre les mains de joueurs inconscients. Je ne me sens pas forcément victime de ça mais, l’absurdité de cette situation me frappe régulièrement. »

Dan Black n’a, pour l’instant, subi aucun échec notable dans sa carrière. Quelques contretemps tout au plus, mais qui ne sont jamais que quelques pauses imposées sur une piste ascendante. L’enfant pourri-gâté qu’il peut paraître sait précisément où il veut en venir, et atteint chacun de ses buts sans être handicapé par ses changements de trajectoires. On peut soit admirer son talent, soit jalouser sa chance. On peut même l’attendre au tournant. Mais on peut surtout le suivre du regard avec l’esprit ouvert.

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