Minuit avant la nuit

Guillaume Poncelet pense enfin à lui. Après avoir joué du piano et de la trompette pour les autres (Thomas Azier, Stevie Wonder, Oxmo Puccino, C2C), après avoir réalisé les disques de Ben L’Oncle Soul et de Gaël Faye, très influencé par le collectif américain Soulquarians, Poncelet fait donc irruption sur le devant de la scène de la plus belle des manières avec 88, son premier album solo.

Tu es présenté comme un homme de l’ombre. Pourquoi as-tu décidé de sortir de elle-ci en publiant cet album ?

Guillaume Poncelet : J’ai voulu présenter cette musique qui est, je pense, celle qui décrit le mieux mon univers musical. Les collaborations sont passionnantes car elles incitent à façonner une oeuvre musicale à deux, voire trois ou plus, mais c’est un exercice très différent. J’avais envie d’un peu de solitude pour mieux comprendre qui je suis. C’est vrai qu’il n’est pas dans ma nature de me mettre en avant, mais l’envie de présenter cette musique a été plus forte que ma timidité.

Comment ont été écrites les chansons de ce disque ? Après la décision de te lancer en solo ou elles remontent à des temps plus anciens ?

Tous les morceaux ont été écrits pour l’album, dans la période d’enregistrement. J’ai souhaité avoir un album homogène, avec du relief certes, mais aussi une recherche de continuité sur le plan esthétique. La plupart du temps, je me mets au piano, et je cherche une mélodie, ou une suite d’accords qui me plait. Des idées très simples, que j’approfondis plus tard, souvent pas le même jour. Il m’arrive aussi de prendre du papier à musique et d’écrire directement une idée, pour ne pas l’oublier. Comme beaucoup de musiciens, j’ai aussi beaucoup de mémos vocaux sur mon téléphone, dont certains deviennent des chansons. C’est arrivé pour Last Breath, par exemple.

Où as-tu enregistré ce disque

?
J’ai enregistré au Studio Pigalle, magnifique studio parisien, où nous avons également enregistré le premier album de Gaël Faye. Léo Ferré y a aussi enregistré, ainsi que The Dø, Pauline Croze, Babx ou Camelia Jordana, qui sont tous des artistes que j’admire.

Et comment l’as-tu enregistré ? Seul ? Quelqu’un est venu te donner son avis ?

J’ai eu la chance de travailler avec Gilles Olivesi, ingénieur du son que j’ai connu à l’Orchestre National de Jazz. Nous avons longtemps cherché la manière la plus adaptée de capturer le son de ce piano droit, je voulais qu’on se sente proche du piano, comme un petit concert privé, en quelque sorte. Et Gilles a également mixé tout l’album, apportant sa touche personnelle, proposant des traitements, des effets, ce qui apporte un soupçon de modernité auquel je suis très attaché. Nous avons ensemble un fonctionnement très simple où nous nous disons les choses sans complaisance, nous sommes tous les deux passionnés. J’aime m’entourer de personnes capables de sincérité en toute circonstance.

Sur beaucoup de morceaux, j’ai joué une première piste de piano, qui servait de base harmonique, que j’habillais ensuite en rejouant par dessus, des parties plus graves, ou plus aiguës. Il y aussi un peu de cordes et d’instruments à vents.

Te rappelles-tu de ta première leçon de piano ?

Je suis autodidacte. J’ai commencé à jouer sur un petit Casio à piles, j’essayais de reproduire les musiques que j’entendais à la radio ou sur la chaine hi-fi. J’ai appris la trompette et la théorie musicale au conservatoire, mais c’est en solitaire que j’ai découvert le piano.

Et du premier morceau que tu as réussi à jouer ?

Hmm… Ça devait être un morceau de jazz, peut être Summertime, ou Lullaby of Birdland. J’écoutais beaucoup Ella Fitzgerald. J’aimais beaucoup aussi les chansons de Michel Berger, Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman ou Claude Nougaro que j’essayais de jouer au piano. Il y a un album merveilleux de Nougaro, Une voix, dix doigts, c’est un concert en duo avec Maurice Vander, immense pianiste français qui nous a quitté l’an dernier. Je me suis beaucoup entraîné sur ce disque. Un jour, mon père m’a promis 10 francs si j’arrivais à improviser sur la chanson Il faudra leur dire, de Francis Cabrel. On peut dire que l’appât du gain m’a donné le goût de l’improvisation.

Certains papiers évoquent les noms de Poppy Ackroyd et de Nils Frahm. Es-tu d’accord avec ces comparaisons ?

J’en suis très flatté en tout cas ! J’écoute aussi Olafur Arnalds, Dustin O’Halloran, Philip Glass, Steve Reich, et bien chez les moins récents, Ravel, Debussy, St-Saëns, Duruflé, Fauré, pour citer quelques français. J’ai également rencontré récemment un pianiste multi-instrumentiste français, Guillaume Ferran, j’aime beaucoup ce qu’il fait.

Ton album s’appelle 88… Comme le nombre de touches que possède un piano. Si tu devais choisir un mot (et un seul) en guise de titre, lequel choisirais-tu ?

Home.

Le piano est pour moi comme une maison, où on a des souvenirs, où on se sent chez soi, où on ne triche pas, et le monde extérieur n’existe plus. Quelque chose d’enveloppant, rassurant et apaisant.

Quelle est l’histoire du morceau Derrière La Porte ?

C’est une improvisation en studio (comme Morning Roots). C’est Gilles Olivesi qui, en écoutant la prise, a trouvé ce titre.J’ai trouvé qu’il décrivait bien l’univers un peu sombre de ce morceau, ce climat d’incertitude, d’expectative.

Tu signes aussi une B.O.F cette année. Tu peux m’en dire un peu plus ?

‎J’ai eu la chance de travailler avec Nabil Ayouch sur son prochain long métrage, Razzia, qui sort en mars.
Pascal Mayer et Steve Bouyer (Noodles), qui s’occupaient de la production musicale sur ce projet m’ont contacté. Ils avaient entendu mon album avant qu’il sorte l’an dernier ainsi que mes vidéos au Studio Davout. J’ai fait deux essais pour Nabil, sur deux scènes différentes, et j’ai eu la chance qu’il apprécie mon travail. Nous avons ensuite travaillé ensemble sur plusieurs séquences de son film. La musique y a un rôle très intéressant, car elle n’est pas là pour faire du figuralisme hollywoodien, mais plutôt pour accompagner discrètement le spectateur à l’intérieur des émotions des personnages qu’il rencontre. Il y a une volonté de pudeur, de suggestion, de minimalisme, dans l’approche de Nabil Ayouch, que la musique devait, à mon sens, accompagner.

Razzia – Nabil Ayouch (Much Loved)

C’est l’idée principale, souligner, discrètement, sans trop en dire ni trop prendre de place, tout en cherchant à retranscrire une certaine forme d’étrangeté ressentie ou générée par les différents protagonistes ou l’intrigue. J'ai très envie de renouveler l'expérience, composer pour le cinéma est un immense plaisir.

Guillaume Poncelet - 88

88 de Guillaume Poncelet est disponible via Socadisc.

Guillaume Poncelet - 88

Tracklist

Guillaume Poncelet - 88
  1. Morning Roots
  2. Duty
  3. Reverse
  4. Gus Song
  5. Homo Erectus
  6. Le cahier
  7. Après
  8. Au bout du souffle
  9. Derrière la porte
  10. Teano
  11. L'ennui
  12. Iceberg
  13. Othello
  14. The Two of Me
  15. Last Breath
  16. Mon terroir

Partagez!