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Les Diggers à l’assaut de l’Everest

En 1997, Alan McGee est au sommet de sa gloire. Avec les frères Gallagher, il a touché le pactole et s’apprête à rafler la mise avec Be Here Now. Avec les ventes de (What’s The Story) Morning Glory, McGee a pu signer tous les groupes qu’il voulait. Il a ramené dans son escarcelle quatre Écossais prometteurs : les The Diggers.

Mais n’est pas Noel Gallagher qui veut. L’aîné des Gallagher a des défauts mais il au moins la qualité de savoir ce qu’il veut. Les Diggers sont donc l’archétype du groupe anéanti par son label. Au lieu de laisser du temps au temps et de calmer les ardeurs du duo de compositeurs formé par Moffat et Miezitis, Creation va pousser les Diggers dans le mur. Alors qu’il aurait fallu les laisser répéter et enchaîner les premières parties (d’Oasis ?), le label pousse ce groupe a publier un premier album dans la précipitation pour espérer doubler la mise et vendre encore plus de disques. Le groupe ne s’en remettra pas. Promis à un avenir radieux, les Diggers se sont retrouvés à manger la poussière.

Quatre Écossais dans le vent

Il nous reste aujourd’hui un album, quelques faces B d’excellente facture et des critiques de l’époque dithyrambiques. On y entend un jeune groupe faire son exégèse des sixties californiennes et se faire les dents sur ses guitares. Mount Everest est d’une fraîcheur immaculée et avance à 100 à l’heure. L’année 1997 se chargea de mettre un coup de frein à l’affaire. OK Computer et Portishead dominent les charts et font passer nos quatre dévots pour des guignols. Quelques années plus tard, les Thrills remporteront la mise de départ des Diggers.

Récit d’un gâchis total avec Chris Miezitis, le guitariste et compositeur du groupe.

Pourquoi vous avez choisi le nom The Diggers ?

Chris Miezitis : Un gars du nom d’Emmett Grogan a écrit un livre intitulé Ringolevio. Il a écrit et a fondé les Diggers, un collectif anarchiste de San Francisco. Cet écrivain nous a inspiré notre nom.

Pourquoi avoir choisi les studios Greenhouse et les studios The Stone Room pour enregistrer Mount Everest ?

C.M. : Charlie Francis, notre producteur, a réservé les studios en accord avec Creation. My Bloody Valentine avait enregistré aux studios Greenhouse. Quant aux studios The Stone Room, ils étaient très agréables. Nous n’avons jamais décidé de l’endroit où nous enregistrions.

The Diggers – O.K. Alright

Comment avez vous rencontré Charlie Francis et Sean O’Hagan des High Llamas ?

C.M. : Creation avait recruté Sean O’Hagan pour produire un de nos titres qui devait figurer sur un disque offert avec un exemplaire du N.M.E. Il s’agissait d’un single avec deux faces A : les Boo Radleys en avait une. Et nous l’autre. Charlie est l’ingénieur de Sean. Nous l’aimions bien et nous voulions travailler avec lui pour l’album. Nous avons tout de même demandé à Creation de recruter Paul McCartney mais comme il n’était pas disponible (!) nous avons travaillé avec Charlie.

Quel est ton meilleur souvenir de l’enregistrement ? Ce fut un enregistrement difficile ?

C.M. : Je n’ai pas le souvenir que cet album ait été difficile à enregistrer. Quand nous sommes arrivés au studio, nous n’avions joué que huit fois ensemble. Nous avons donc appris à nous connaître. Charlie a passé pas mal de temps avec nous au début, pour nous aider à jouer plus serré et pour affiner les compositions. Quand tu écoutes l’album, tu as l’impression que c’est un groupe qui n’a jamais joué ensemble. Ce qui était le cas. Après l’enregistrement du disque, nous avons tourné pendant 6 mois et nous avons enregistré les faces b des singles. Ces morceaux sont le résultat d’une tournée intense. Et ils sonnent bien mieux que les chansons de l’album. Mon meilleur souvenir est probablement l’enregistrement de la chanson Come on Easy. Nous l’avons jouée en live dans le studio. Moi à la batterie et à la guitare, Alan la basse. Les overdubs ont fait le reste. Quand j’ai dû enregistrer les voix, Charlie m’a plongé dans le noir de telle sorte que je me sente un peu perdu dans la chanson. Je ne suis pas fan de la version que nous avons gardée pour l’album mais c’était un moment assez intime. Chaque soir, après avoir travaillé, nous rentrions à l’appartement. Le vent apportait avec lui une belle fumée qui s’est engouffrée dans cet album. Il est probablement un peu trop lent d’ailleurs.

Mount Everest

Pourquoi avoir appelé ce disque Mount Everest ?

C.M. : J’avais lu que Paul McCartney surnommait Abbey Road l’Everest. J’ai trouvé que le nom sonnait bien. Nous avons donc appelé notre disque Mount Everest. Nous étions très ambitieux à l’époque et nous pensions être des génies et avoir beaucoup de succès. Ce nom reflète notre ambition de l’époque. Il faut dire que c’était la plus grande chose que nous avions fait pour notre âge.

Quelle est ta chanson préférée de Mount Everest ?

C.M. : Ma chanson préférée des Diggers ? C’est une question difficile car nous n’avons pas enregistré nos meilleures chansons. On gardait pas mal de morceaux en réserve pour notre deuxième album. Mais celui-ci n’a jamais vu le jour.
Les chansons de Mount Everest ont été écrites quand j’étais adolescent. Il s’agit donc de chansons de jeunesse. Les paroles ne sont pas exceptionnelles mais nous avons fait avec. Je me rappelle avoir écrit They Said I’d Know dans mon appartement à Glasgow. J’ai écrit cette chanson plutôt que d’aller à la faculté. Il y a néanmoins deux chansons qui ressortent du lot (deux faces B) : Here and There et Life’s All Ways. Alan a écrit Here and There quand nous étions encore à l’école. Nous étions alors juste un duo. Nous avions seize ans et nous faisions les premières parties des groupes punk de Fife. Nous avons enregistré cette chanson le jour de mes 23 ans. C’était pendant une chaude journée d’été à Londres. Alan et moi jouons de la guitare rythmique. Mais nos styles différents ont impacté la musique. Et jouer dans un groupe a eu aussi de son importance. John et Hank jouent aussi magnifiquement dessus. Il s’agit du sommet des Diggers. Après ça, le groupe s’est arrêté.

Je savais qu’il s’agissait de notre dernier concert

Life’s All Ways est aussi une des mes préférées car il s’agit d’une vraie collaboration entre Moffat et moi. Nous avons écrit chacun la moitié de la chanson et nous avons tout réuni après. Nous l’avons enregistrée lors d’une session pour Here and There. Nous sonnons comme le groupe que nous étions et nous aimions ce que nous faisions.

The Diggers – Here and There

Le naufrage

Pourquoi n’avoir publié qu’un album ? Tu te souviens du dernier jour des Diggers ?

C.M. : Quand nous avons signé notre contrat avec Creation, nous avions précisé que nous étions un groupe relativement jeune et que nous souhaitions mûrir un peu. C’était en 1994. Peu après ça Oasis est devenu le plus grand groupe de Grande Bretagne. Soudain, nous avons ressenti une certaine pression. Il fallait écrire et enregistrer des hits. Si tu combines cette idée à notre jeune âge (je n’avais que 22 ans à l’époque) et au fait de faire des tournées, de faire la fête tous les soirs. Tout cela était très intense. Nous avons vécu des moments très forts et très paranoïaques. Nous avons reçu pas mal de mauvais conseils émanant de gens plus âgés. D’ailleurs certains ont essayé de nous arnaquer. Le groupe n’a pas survécu. C’est ainsi.
Nous étions en train d’enregistrer des démos pour le second album quand nous nous sommes séparés. Je n’ai pas touché ma guitare pendant trois ans après cela et j’ai bu pendant quelques années.
Je me rappelle de notre dernier concert. C’était dans la salle The Venue à Édimbourg. Nous avons joué avec Hurricane #1. Je savais qu’il s’agissait de notre dernier concert. J’ai joué dos au public pendant quasiment tout le concert. C’était un sale moment. Et un énorme gâchis.

Vous vous sentiez proches des groupes de la scène de Glasgow ? Vous vous sentiez plus californiens ?

C.M. : Nous connaissions beaucoup de groupes de Glasgow. On faisait un peu partie de cette scène. Mais nous sommes de Fife, pas de Glasgow. Les groupes de Glasgow pouvaient être un peu condescendants à notre égard. Ils jouaient très forts. Nous avons décidé de suivre une autre voie. Mais à nos débuts nous avons joué avec les futurs Travis, les Glass Onion. Et avec Stuart Murdoch, Mogwai, les Delgados. Mais ils étaient un peu plus vieux que nous et avaient un projet plus abouti. Stuart Murdoch voulait fonder un groupe avec moi mais j’ai préféré faire partie de l’aventure Diggers. Il a fondé un groupe qui s’appelle Belle and Sebastian. Un truc du genre. Je crois que ça un peu marché pour eux.

La scène de Glasgow était incroyable à l’époque. Il y avait plein de bons groupes et nous en faisions partie. Les Diggers sonnaient comme un groupe californien. Nous étions très inspirés par Crosby, Stills Nash and Young et d’autres groupes du même acabit. Malheureusement, nous étions complètement en dehors du coup à cette époque. Radiohead venait de publier OK Computer et nous Mount Everest. Beck était à la mode et personne ne s’intéressait à un groupe de jeunes qui sonnait comme Hall and Oates. Du moins pas en 1997.

Creation Records

Vous n’étiez pas impressionnés par le fait de vous retrouver sur Creation Records ? On était en 1997 et le label était au firmament de sa gloire. Vous tombiez pile pendant la sortie de Be here Now d’Oasis ?

C.M. : Alan et moi étions dans notre chambre d’étudiant en 1994 quand nous avons passé en revue tous les labels qui pouvaient être susceptibles de nous signer. Nous avions conclu que Creation Records était la meilleure des solutions et nous avons gardé ça en tête. Comme je te le disais, nous étions très ambitieux et notre ambition était très agressive. Nous avons signé avec Creation et les premiers moments furent délicieux. On évoluait dans le même label que les Teenage Fanclub que nous écoutions à l’école. My Bloody Valentine était mon groupe préféré mais nous ne les avons jamais croisés. Maintenant j’ai compris pourquoi : Kevin Shields s’est endormi pendant la seconde moitié des années 90. Mais nous n’étions pas une priorité du label. Nous avons tourné avec les Super Furry Animals et nous les avons regardés faire leur boulot. Ils étaient cools. Nous avons croisé Oasis une paire de fois et nous leur avons dit que nous étions meilleurs qu’eux. Ils devaient penser que nous étions des « putains de dingues d’Écossais » mais leurs copines nous aimaient bien. Donc tout allait bien.

Mount Everest des The Diggers est disponible via Creation Records.

The Diggers - Mount Everest

Tracklist : The Diggers - Mount Everest
  1. Circles
  2. Peace Of Mind
  3. Waking Up
  4. Nobody's Fool
  5. Come On Easy
  6. Downbeat
  7. East Coast
  8. O.K. Alright
  9. Hormonious
  10. Passport To Rec.
  11. They Said I'd Know
  12. Up Against I
Pouet? Tsoin. Évidemment.
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