[1988 – 2018] Les rêves de Nick Sansano et de Sonic Youth

Sonic Youth © Michael Lavine
Louis - 03/07/2018

En confiant son sort dans les mains du producteur Nick Sansano, Sonic Youth changea de dimension et donc son destin. Un peu le notre aussi. Sans Daydream Nation, pas de Nevermind. En 1988, Thurston Moore quitta Walter Sear qui avait officié sur Sister (1987) et file dans Soho pour confier le son de son groupe à Nick Sansano, alors producteur de hip-hop.

Et la mayonnaise va prendre. Sensationnel Sansano… Il va réussir à capter un son qui va redessiner la carte de tout le rock indé américain. Retour sur l’enregistrement de ce disque avec son producteur. Ce dernier aura le mérite de vous faire briller en soirée. Rappelez-vous, avant d’enregistrer les Sonic Youth et les Bats (Fear Of God), Sansano a produit Public Enemy. Après l’enregistrement de la doublette Daydream Nation/Goo, Sansano va décrocher le jackpot en France en produisant IAM. Je danse le Mia et L’école du Micro D’Argent, c’est lui.

Comment as-tu rencontré Sonic Youth ?

Nick Sansano : Dave Harrington m’a présenté au groupe. Il était le directeur du Greene Street Recording – un studio du centre-ville où j’ai travaillé en tant qu’ingénieur, mixeur et producteur. Le studio était un endroit assez connu. On y enregistrait des groupes indés, du hip-hop et même de la dance. Le groupe voulait enregistrer dans ce studio car les disques de Public Enemy et de Bomb Squad y avaient été produits. Et puis c’est un lieu éloigné du centre-ville des cols-blancs. Cet endroit était un lieu où toutes sortes de tribus se rencontraient.

Sonic Youth – Teenage Riot

Te rappelles-tu de ta première rencontre avec ce groupe ?

Oui ! Je travaillais sur différents projets hip-hop… Il y avait Public Enemy et Rob Base (It Takes Two). Ils jouaient dans le studio B avec un mur impressionnant d’enceintes Quested. Ils m’ont interrogé sur ma capacité à capturer ce genre d’agression sonore live. Je ne savais vraiment pas comment faire mais j’ai répondu que j’en étais capable. Un peu de naïveté, de l’énergie dûe à ma jeunesse et une bonne dose de confiance.

Comment s’est passé l’enregistrement de Daydream Nation ? Ce fut facile ?

Ce ne fut pas facile. Nous avons tout fait sur une durée relativement courte : environ un mois entre le début de l’enregistrement et la fin du mastering. Nous avons fait tout enregistré en live, dans un espace assez réduit – les défis techniques étaient secondaires étant donné le volume sonore des performances live du groupe. Nous ne voulions pas non plus perdre une partie de la magie de l’improvisation qui se manifestait lors de certaines prises – j’ai donc fait beaucoup de montage sur bande en coupant des sections ou en insérant de grands moments d’improvisations dans les structures cohérentes des chansons. Évidemment, tout est fait de manière analogique. Il n’y a aucun montage fait via Pro-Tools ou Logic. Tout a été découpé avec une lame de rasoir et collé avec du scotch. C’était une époque relativement barbare !

Combien de temps cela vous a pris ? Quel matériel as-tu utilisé ?

J’ai utilisé une console Trident et beaucoup d’équipement externe analogique très old school. J’ai tout arrangé dans le studio pour que les membres du groupe soient séparés par des murs qui arrivaient à leur taille et qui possédaient une vitre en plexi. L’architecture du lieu se devait de dessiner des lignes claires. La batterie était au centre et tout le monde pouvait voir Steve. L’ampli de chaque membre était positionné en face de lui et éloigné de la batterie. Enfin, chaque membre du groupe avait un casque dans lequel il pouvait entendre le mix des pistes.

Comment as-tu trouvé le son du disque ?

Je n’ai vraiment pas trouvé ou créé le son – j’ai travaillé pour le capturer lorsque le groupe jouait. Ils avaient déjà trouvé et créé le « son » du groupe et mon approche était de permettre à ce groupe de s’enregistrer de la façon la plus naturelle possible, dans un endroit peu naturel (un studio d’enregistrement), et de trouver des moyens d’être peu invasifs. Vous connaissez la phrase « d’abord ne pas nuire » dans le secteur médical… J’aborde les artistes de la même façon, je n’impose pas ma volonté. Mon travail est de faciliter le processus de création. Les gens veulent entendre la musique du groupe créée et jouée par le groupe – ils n’achètent pas le travail du producteur ou du mixeur ou du producteur. Surtout quand il s’agit de la musique de Sonic Youth.

Quels sont tes meilleurs souvenirs liés à cet enregistrement ?

Je me suis très bien entendu avec le groupe et je me suis fait de nouveaux amis. Quand je regarde en arrière, je me dis que j’étais très jeune et stupide. Et surtout très naïf ! Si j’avais réfléchi avant d’agir, jamais je n’aurais pu faire ce disque. J’étais (nous étions) en train de courir après une émotion brute avec une confiance juvénile. Et avec une bonne dose d’énergie et d’exubérance. Il y avait une sorte de béatitude inconsciente. J’en sais trop maintenant pour accomplir un tel exploit. Parfois, il faut agir plutôt que de planifier méticuleusement les choses Cet enregistrement m’a appris à faire confiance à mon esthétique et à mon intuition. Il ne faut pas trop penser et ne pas trop analyser au point de devenir ton pire ennemi. Il faut créer tes conditions pour créer et croire en toi.

Aucun regret concernant ce disque ?

Pas vraiment. Pourrais-je faire sonner mieux ce disque aujourd’hui ? Sûrement. Mais cela le rendrait plus conventionnel ce qui le rendrait donc moins intéressant. Est-ce que je pourrais mieux bâtir les idées du groupe ? Pas vraiment. Le temps, le lieu, les conditions technologiques, économiques et sociales de l’époque ont formé un système très singulier avec ses propres imperfections profondes en opposition à la musique pop mainstream et ses productions. Tout est arrivé quand c’est arrivé pour toutes ces raisons. Aucun retour en arrière, aucun regret… Il fallait aller de l’avant et trouver des façons de faire les choses de manière significative.

Quelle est ta chanson préférée de ce disque ? Pourquoi ?

The Trilogy et Across The Breeze. Elles sont percutantes et sonnent sans effort. Je sais cependant qu’elles ont étaient difficiles à enregistrer.

Sonic Youth - Daydream Nation

Daydream Nation de Sonic Youth est disponible chez Squeaky Squawk.

Sonic Youth - Daydream Nation

Tracklist : Sonic Youth - Daydream Nation
  1. Teen Age Riot
  2. Silver Rocket
  3. The Sprawl
  4. 'Cross The Breeze
  5. Eric's Trip
  6. Total Trash
  7. Hey Joni
  8. Providence
  9. Candle
  10. Rain Kin
  11. Kissability
  12. Trilogy: a) The Wonder
  13. Trilogy: b) Hyperstation
  14. Trilogy: z) Eliminator Jr.

English text

How did you meet Sonic Youth ?

I was introduced to the band by Dave Harrington. Dave was the manager at Greene Street Recording – a downtown studio where I worked as a staff engineer/mixer/producer. The studio was a famous place – lots of downtown NYC alternative music, Hip Hop, Dance Music…really storied past. The band wanted to record there because of all the great Hip Hop that was coming out of the place – namely the work we were doing with the Bomb Squad and Public Enemy – and because it was a downtown non-corporate place that we very open and funky. The lounge acted as a downtown scene « salon » of sorts. You never know how you might meet.

Do you remember your first meeting ?

Yes – I played them lots of the Hip Hop I had worked on and was working on. Public Enemy, Rob Base « It Takes Two », etc… played things off vinyl in the B studio on a big impressive sounding Quested speakers…they questioned me about my ability to capture this sort of aggression and power with a live band. Not really knowing how I would go about doing it – I said I was certain I could. Naive, youthful energy and confidence.

How easy was the recording process of Daydream Nation ?

Not easy. We did everything in a relatively short amount of time – about a month from start to completion of mastering. We did all basic tracking live, in a relatively small playing space – the technical challenges were substantial given the sheer volume of sound the band coming off the band’s live performances of the basic tracks. We also did not want to lose some of the magic of improvisation that was manifested in some of the takes – so I did a good amount of tape editing – cutting sections together or inserting great moments of particular performances into cohesive, flowing complete songs. Obviously we did not have digital audio – so no Pro Tools or Logic cut and paste type non-linear editing…we cut the mutitrack 2″ tape pieces together with razor blade and tape – Barbaric !!

How did long it take you ? Why did you do this recording process at Greene Street Recording ? How did you find the sound of this LP ? Which material (console desk) did you use ?

I used a Trident Console and lots of old school analog outboard gear. I set up everything so that the band had clear site lines to each other with half walls up to about waist high and then plexi glass above that. The drums were in the center and each player was looking into Steve, and able to see each other. Each player’s amp was facing them – pointed out and away from the drums. This along with a headphone mix I provided – one for the band and a separate one for Steve (drummer) – allowed the band to hear natural sound along with the supplement of the headphone mix.

I really did not find or create the sound – I worked to capture it as it came off the band. They had already found and created the « sound » of the band and my approach was to allow this to unfold in the most natural way possible, in a most unnatural place ( a recording studio), and find ways to be minimally invasive. You are familiar with the phrase, « first, do no harm » in the context of medicine. I approach artists the same way – I do not impose my will, I do not get in the way – it is my job to facilitate the creative process. People want to hear the music of the band as created and performed by the band – they are not buying the producer/mixer/engineer’s work for the most part when it comes to music like that created by Sonic Youth.

What are your best memories of this recording process ?

I got along really well with the band and made new friends. I look back on it and say good thing I was so young and stupid and naive – because if I thought about it before diving in head first I could have never accomplished it. I was (we were) running on raw emotion, youthful confidence, energy and exuberance – sort of blissfully unaware. I know too much now to ever accomplish such a feat again – sometimes you have to return to or go to a place where you allow yourself to « react » rather than meticulously plan. This recording taught me to trust my training, my aesthetic, and my intuition – don’t over think or over analyze to the extent that you become your own worst enemy, allow yourself to create and react to conditions.

Do you have some regreats about this LP ?

Not really. Could I make it sound « better » now ? Yeah – but better would probably make it more generic and be much less interesting. Could I help shape the band’s ideas better ? Not really – the time, place, technological, economical, and social conditions of the time made for a very particular set of deep imperfections and flaws when compared to conventional pop music and its production. It all happened when it happened for a reason – no going back, no regrets, move forward and find ways to do meaningful things.

What’s your favorite song of this LP ? Why ?

The Trilogy and Across The Breeze – they are impactful and come of sounding effortless. I however know that they were rather difficult to create and make sound effortless.

Pouet? Tsoin. Évidemment.

Un avis, un commentaire ?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


A lire dans “Interviews

L’art d’être Camilla Sparksss

Échappée de Peter Kernel, Barbara Lehnhoff aka Camilla Sparksss a publié cette année Brutal, suite sans concession de For You The Wild (2014).

Bandit Bandit

5 questions à … Bandit Bandit

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Bandit Bandit qui a déjà fait du chemin avec un premier EP et quelques concerts crasseux et torrides. Leur playlist est…

Juan Wauters

5 questions à … Juan Wauters

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Juan Wauters en provenance de Montevideo, Uruguay mais citoyen de la République libre de Jackson Heights, NY, quartier cosmopolite par excellence…

Les photographies sonores de Delphine Ghosarossian

Delphine Ghosarossian réunit ses beaux clichés dans un livre élégant et conséquent. Faces of Sound réunit les bouilles de Thurston Moore (Sonic Youth) ou d’Irak Kaplan (Yo La Tengo) de Brett Anderson (Suede). Et en plus de photographier Sir Brett, Ghosarossian fait parler Bernard Butler (et d’autres) sur leur relation à leur image et au…

© Clara Ozem

[EXCLU] 5 questions à … Johnnie Carwash

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Johnnie Carwash dont le nom réveille nos sens et nos tuyaux d’arrosage. Normal, leur mère est punk et vivante ! Le…

Jim Jones

Jim Jones toujours au top !

Jim Jones avait fait exploser la maison avec son premier groupe, The Jim Jones Revue. Et alors qu’on ne s’était pas tout à fait remis de Burning Your House Down, Jim Jones a mis au placard sa Revue et est revenu encore plus fort avec Jim Jones And The Righteous Mind. Jim Jones, Gavin Jay,…

The Fat Badgers © Bartosch Salmanski

5 questions à … The Fat Badgers

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de The Fat Badgers, le groupe qui fait danser l’Alsace et bientôt le monde avec leur premier album Soul Train le 29…

Paul Et Mickey - Mortel

5 questions à … Paul Et Mickey

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. On connaissait Paul & Nany, Paul une Tourtel, faire pleurer paupaul, ou Gainsbourg qui avait un « mickey maousse, un gourdin dans sa housse et quand…

Crime & The City Solution

[1989 – 2019] Crime And The City Solution à bride abattue

Formés en 1977 par l’Australien Simon Bonney, Crime & The City Solution fut un groupe qui inventa des nouveaux mondes sonores grâce au soutien indéfectible par Mute Records. En 1989, le groupe poursuivit sa période berlinoise entamée un an plus tôt avec Shine et publia The Bride Ship. Adulés par Wim Wenders (qui les avait…

Stan Mathis

5 questions à … Stan Mathis

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Stan Mathis à découvrir de l’intérieur avec une playlist punchy et un nouvel album, Plexus solaire. Il sera en concert avec…

Robi

C’est dire le bonheur de revoir Robi

On ne meurt plus d’amour dit la chanson de Robi… Nous, on pourrait bien mourir d’amour pour ses chansons. On est même volontaire. Après cinq ans d’absence (qui ne sont pas synonymes d’inactivité), Robi fait son retour avec un disque pénétrant qui vous transperce et vous sublime. Comme les dernières chansons de Vincent Delerm, les…

La tornade Oiseaux-Tempête

A peine un an après la sortie du splendide طرب TARAB, Oiseaux-Tempête revient avec From Somewhere Invisible, un disque auquel participe Radwan Ghazi Moumneh (Jerusalem In My Heart), Jessica Moss de (Thee Silver Mt. Zion), Mondkopf, Jean-Michel Pirès ou encore G.W. Sok. Un disque hors-normes pour un groupe qui est hors-normes.

CMK © Fabrice Buffart

5 questions à … Claire Days

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Claire Days, jeune chanteuse lyonnaise qui vient de sortir un clip DIY, Call it a day extrait de son EP, Lava…

Let’s Go Theo Lawrence !

Après l’excellent Homemade Lemonade, Theo Lawrence ne boit pas du petit lait et pousse la porte de notre salon avec Sauce Piquante (une référence à Jimmy Newman). Plus resserré, ce disque impressionne par le savoir-faire de ce garçon et donne une furieuse envie de danser et d’oublier le reste.

Pierre Daven-Keller

Pierre Daven-Keller : Pour une poignée de chansons

« On n’est jamais mieux servi que par soi-même » dit le dicton. Pierre Daven-Keller a travaillé avec les plus grands (Dominique A, Miossec) et a signé les bandes originales de La Répétition (Catherine Corsini), Le Voyage aux Pyrénées (les frères Larrieu) ou encore Je suis un No Man’s Land de Thierry Jousse. Avec son nouvel album,…

Julien Belliard © Alexis Barbera

5 questions à … Julien Belliard

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Julien Belliard, ex ZO dont le mirage à écouter ci-dessous augure d’un troisième album bien réel, le mirage de Zo en…

Kid Loco par Camille Verrier (3)

5 questions à … Kid Loco

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Kid Loco qui est venu nous dire qu’il va bien avec son nouvel album, The Rare Birds paru le mois dernier.…

Lou Doillon © Fabrice Buffart

Dans les pas de Lou

Quelle soit défragmentée au réveil comme dans son dernier clip, All these nights ou cachée derrière des fleurs au dernier TINALS à Nîmes, Lou Doillon séduit par sa présence, son charisme et les chemins de traverse qu’elle emprunte avec son dernier album, Soliloquy.

Petosaure

[BBmix 2019] Petosaure vaut de l’or

Deux ans après Le Fantôme de L’Enfant‎, Petosaure est de retour avec Le Musc, un EP qui parle (et chante) d’amour comme personne. Entretien à l’occasion de la sortie du clip de Vampyre, premier extrait de cet EP.

Slowdive- Amiens 23-06- 2018

Slowdive par Thierry Jourdain

En 1995, tout le monde (c’est à dire la presse et le public) est passé à côté de la musique de Neil Halstead. Pris en étau entre Nowhere de Ride et Definitely Maybe d’Oasis, les disques de Slowdive ont été balayés par la critique et ignorés par le grand public. Normalement, Neil Halstead aurait dû…

A ne pas rater dans Interviews !