Interview de Damian Kulash d’Ok Go

Interview de Damian Kulash d’Ok Go
ZiKomAgnes - 01/03/2010

Ok GoOn résume souvent Ok Go à cette vidéo de quatre zigotos habillés comme des geeks qui courent sur des tapis de course. J’étais donc décidée à gratter pour trouver ce qu’il y avait derrière une façade simpliste. Je rencontre Damian Kukash, j’ai l’image de ce mec séducteur et imbu de sa personne. Au contraire, il a l’air crevé, mais répond à ma tonne de questions, et s’excuse même personnellement du retard pris sur la journée promo.

Ok Go

Suivant les règles du jeu, on parle du nouvel album, qui arrive cinq ans après Oh No, son prédécesseur. Pourquoi avoir attendu tant de temps ? « Ca nous a juste pris tout ce temps pour le faire. Notre dernière tournée a duré plus de deux ans et demi et nous a transformés. Du fait que quand on s’est posés pour écrire le prochain album, toutes les techniques qu’on utilisait pour composer ne fonctionnaient plus. On a du chercher de nouvelles méthodes pour composer, mais on arrivait à rien : c’était tellement frustrant ! Les seules choses qui prenaient forme étaient de mauvaises copies de ce qu’on avait déjà fait. »

La musique prend son sens quand soudainement 1 + 1 = 500

Certains se seraient pas gênés pour sortir une copie de précédents albums, rien que parce que ça marche commercialement, en attendant de trouver son nouveau son. Mais pas pour Damian Kulash : « Quand je fais un truc que j’aime pas, je trouve ça plus révoltant que de faire un truc qui ne compte pas : ca a un goût de lait rance. Certains disent que c’est mon côté perfectionniste… On a alors tout repris à la base, juste un rythme, une tonalité au synthé, et on les a additionnés : la plupart du temps ça donne rien ; et parfois, ça te donne de l’amour, de la rage, ou de la mélancolie… ou toutes ces choses à fois enveloppés dans un sentiment en 60 dimensions. La musique prend son sens quand soudainement 1 + 1 = 500. »

Je trouve qu’il y a beaucoup de poésie dans l’échec

Le sentiment qui ressort de cet album, c’est la mélancolie : un jeu de mot avec le titre Of the Blue Colour of the Sky ? Damian explique: « L’histoire est extraordinaire : c’était au XIXe sicèle, un général de l’armée à la retraite s’était acheté une vigne en serre, malheureusement pour lui, c’était pas un scientifique hors-pair. Il s’est mis à faire des tests en teintant des pans de verre en bleu, et là, magie, ses vignes ont poussé à vitesse grand V. Il devient obsédé par la couleur bleu, soit disant qu’elle pouvait soigner toutes les maladies. Il a fait attester ses expériences et il a obtenu le brevet du bleu. Tu t’imagines, posséder une couleur ?!!
Cette histoire, c’est comme notre album, c’est plein d’espoir tout en étant triste : c’est un album de dance avec des paroles déprimantes. Il avait tellement envie de rendre le monde meilleur qu’il a réussi à convaincre le monde entier, pendant deux bonnes années, d’un truc qui n’a jamais marché. Il y a un peu de ça dans nos chansons : comme si on essayait à tout prix d’être optimiste que ça n’a plus d’importance si on a raison ou tort. Tout est dans le fait d’essayer… je trouve qu’il y a beaucoup de poésie dans l’échec. »

Cet album a aussi un son est très electro, est-ce là la patte du producteur Dave Fridman (The Flaming Lips, MGMT) ? « Non, il est très doué, et c’était la personne toute indiquée pour faire ressortir ce type de son, mais la démo qu’on avait préparée avant d’entrer en studio avec Dave avait déjà un côté électro. En fait, le frisson qui nous a d’abord attiré dans la musique quand on avait 15 ans, c’était le fait de jouer devant un ampli à fond, qui produit ce sentiment de volume et d’énergie. Or, après 7 ou 8 cents show, quand tu pousses l’ampli à fond tu ne ressens plus ce frisson. L’électro c’est ce qui reste quand le rock s’est débarrassé de ses influences. On produit une réflexion de ce qui compte pour nous plutôt que ce que nous savons faire par défaut. »

Certes, mais il s’éloigne de ses influences Pixies pour se rapprocher d’un Prince, alors qu’il a joué avec Black Francis – quand même. « Tu viens de citer les entités musicales les plus influentes de ma vie. Leurs styles sont strictement différent, mais les deux s’expriment avec leurs tripes. Purple Rain et Doolittle sont les deux albums les plus importants de ma vie. Sur notre dernier album, on ressent moins les Pixies au niveau des chansons, par contre ils sont présents au niveau du sentiment de déchirure. Ce que j’aime avec les Pixies c’est qu’ils prennent des choses brisées et les transforment en choses magnifiques ; c’est pas joué de manière exceptionnelle, mais les sentiments sont tellement intenses. »

Ce qui nous a toujours motivés, Tim et moi, c’est la joie de créer des trucs

Par la force des choses, on en vient à parler de vidéo, puisque c’est ce pour quoi ils sont le plus connus. « Avec Tim on s’est rencontrés on avait 12 ans : on habitait à plusieurs milliers de kilomètres l’un de l’autre mais Tim passait les vacances chez moi parce que mes parents avaient une caméra. Ce qui nous a toujours motivés c’est la joie de créer des trucs : quand on kiffait un groupe, on faisait des vidéos sur leurs chansons. Je me souviens, un groupe qu’on adorait s’était fait voler leur van, alors on leur a envoyé tout un tas de petits vans qu’on avait fabriqués – c’est tellement geek et ridicule ! »

Ces souvenirs d’enfances expliquent beaucoup leur univers. « Avant, les gens voyaient un clip comme une pub pour la musique. Nos vidéos font partie intégrante de notre démarche créative, elles sont aussi importantes que notre musique. On se marre vraiment à les faire, mais on doit être réaliste, on doit notre succès à une question de timing : l’avènement de la vidéo internet était pile au moment de la video ‘Here We Go’, à cette époque on était pratiquement la seule vidéo à se relayer.
Une vidéo démarre généralement par un délire autour d’une chorégraphie, et on change juste un élément de réalité : pour ‘Here It Goes Again’, c’était une danse, mais sur des tapis de course en mouvement. Sur ‘WTF‘, c’est parti sur une choré, mais à chaque fois qu’on bouge, on laisse une trace de couleur : on nous voit jouer, essayer de comprendre les limites de cette idée, comment jouer avec ces règles. »

On se bat sans cesse contre les idées excitantes qui ont le malheur de ressembler à celles qu’on a déjà réalisées

En parlant de chorégraphie, ils n’ont pas dansé lors de leur concert parisien. « On se bat sans cesse contre les idées excitantes qui ont le malheur de ressembler à celles qu’on a déjà réalisées : continuer dans un certain sens juste parce que les gens s’attendent à nous voir le faire, ce n’est plus drôle. Si on a une raison excitante de danser, on le fera. Pour nous, interrompre le concert en jouant des cloches de vache c’est tellement plus drôle. Le but de nos chorés pendant le concert, c’est pour casser cette barrière avec le public : nos chorés déroutent le public – les cloches ont le même effet, tout en étant plus musical.

Ce qu’on ne met pas assez en avant à propos d’Ok Go, est le fait que le groupe soit engagé politiquement : autant pour Katrina que pour leur chanson ‘How your band can fire Bush’. « Quand un groupe de musique est engagé, c’est une chose que de donner une chanson pour véhiculer un message, mais c’est est une autre que de parler directement de politique. Etre un musicien, ou une personne connue ne nous rend pas plus qualifiés d’avoir ces idées, ça veut juste dire que plus de gens vont entendre ce que nous avons à dire.
Certains disent que c’est dangereux pour un groupe d’énoncer une opinion politique. Mais qu’est-ce que ça dit sur nos fans ? Ils veulent que leur musique soit vide ? Ils s’intéressent pourtant à ce que j’ai à dire à propos de l’amour, non ? La politique c’est être humain, c’est essayer d’aider à faire avancer le monde, ça fait partie de la vie. »

Bush completely fucked America, America’s fucked and in return of course America fucks the whole fucking world

La politique a l’air de l’enflammer, je monte au front : que pense-t-il d’Obama ? « Il s’en sort bien. Il est en baisse dans les sondages, mais je sais pas ce que les gens attendent de lui : personne ne pourra réparer le putain de bordel désastreux dans lequel Bush nous a laissés. » Là, il s’énerve, je vous le livre tel quel, pas besoin de traduction : ‘He’s completely fucked America, America’s fucked and in return of course America fucks the whole fucking world.’ Il reprend, plus didactique: « Il est inenvisageable qu’Obama retourne la situation tout seul en 4 ans. Cela dit, il reprend beaucoup de travail de base, pas très glam pour la presse, dont les gens se contre-foutent. »

Je m’en veux d’aborder un sujet aussi sérieux en fin de journée promo, je pars sur une question plus légère, mais il revient sur Obama : « Je l’ai rencontré : il passait juste pour être photographié et au moment où il part, je lui explique rapidement que je vais attester devant le congrès à propos de la nouvelle loi Internet. Là il a tilté, il a réfléchi rapidement et en trois minutes m’a donné des conseils sur comment faire la différence ; j’ai vraiment été impressionné.
Au passage, il a glissé à Tim qu’il aimait sa tenue, mais qu’il pourrait malheureusement jamais la porter ; et Tim lui a répondu : ‘s’il y a un président qui pourrait s’en tirer en s’habillant de cette manière, ça ne peut être que vous’ »

Voilà un groupe engagé qui, même devant un président, sait garder son côté décalé : nous voilà rassurés !

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