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Nous nous embrassons.

J’ai cherché, pourtant. Et longtemps. Beaucoup. J’ai essayé, mais je n’ai pas trouvé. Pour éviter l’excès. Le mien et celui de l’époque. J’ai même hésité à écrire. Mais il faut bien lui répondre à cette époque. Une époque sans questions. Qui ne s’en pose plus. Une époque qui accepte, et qui accepterait tout, une époque pourtant révoltée et qui ne se révolte pas, qui n’ose plus. Une époque amorphe, hébétée, sidérée… Il faudrait espérer la colère.

Il faut bien lui répondre à cette époque, car elle en construit des évidences, et pas des belles, à grands coups de comme ça, et de passages clôturés. À grands coups de ça ne se discute pas. Ça a même des allures de point final. Ça permet d’éviter les nuances. Pourtant il faudrait leur en parler de ces évidences, aux étudiants qui se défenestrent. Oui, il faudrait bien leur en parler, bien leur expliquer. Pas certain qu’ils saisissent bien la nuance ou le point final, ou alors en pleine gueule, et sur le béton.

Mais on aurait dû se méfier. Et dès le début. Ils n’était pas nombreux à l’avoir compris que ça partait dans cette direction, que ça n’allait pas être très beau, quand une simple question était devenue mesquine. Celle d’une jeune femme, qui se révoltait pour la culture, pour la suite, pour l’avenir. Pour un sens de la vie, peut-être aussi. La seule réponse qu’elle reçut fut « mesquin ». Oui, les points finaux, ça ne supporte pas que l’on marche un peu à côté. Que l’on ait envie de prolonger la phrase.

Alors il y a dû en avoir du monde de mesquin, depuis mars 2020. Il y a dû en avoir du monde. Ces philosophes fustigeant la soumission, ceux s’inquiétant pour l’éducation, tous mesquins. Jusque dans cette chanteuse probablement aussi qui voulait juste que l’on remonte le son d’un monde que l’on éteint. Quand même ça est mesquin, alors oui il faut lui répondre à cette époque. Il faut même lui tenir tête.

Parce que moi, c’est marrant mais ce que je trouve mesquin, c’est cette France qui a perdu toute notion, qui ne se pose plus aucune question, qui ne fait même plus attention. Cette France qui distribue, ou qui réclame, encore et encore, toutes les restrictions. À cette France il faudrait lui montrer un bout de béton.

Ce que je trouve mesquin, c’est cette France égoïste qui déverse son aigreur, qui fait mine de ne rien comprendre, ou pire qui ne comprend rien. Cette France qui ose dire que finalement c’est supportable, qu’on y trouverait presque du bon, que les jeunes peuvent ainsi se concentrer sur leurs études, que les bars ne servent à rien, les artistes non plus, et qu’ils n’ont qu’à se recycler. Ce que je trouve mesquin, c’est cette France dont je n’invente rien. Cette France qui s’habitue, qui pourrait se passer des cinémas, des concerts, qui pourrait se passer de tout, même de la liberté. Cette France qui n’a pas compris que celle-ci est fragile et que chaque renoncement est une porte qui s’ouvre, et qui ne se referme jamais vraiment.

Ce que je trouve mesquin, c’est cette France sans légitimité, et qui s’improvise, cette république de tribunes et de leurs médecins signataires. Ce que je trouve mesquin, c’est cette France d’une partie du monde médical, du conseil scientifique, cette France déconnectée sans aucune vision, sans aucun pragmatisme. Cette France qu’il serait temps d’aérer. Cette France de Delfraissy, de Fontanet, de Lacombe, et de bien d’autres, cette France qui ne prend même plus la peine de cacher ses volte-faces et ses contradictions. Cette France dont il faudra bien un jour se rappeler qu’elle réclamait de mettre papy dans la pièce d’à coté, et de manger dans le jardin en décembre, en janvier. Cette France qui n’a même pas honte de commencer à dire que pour se protéger, il faudrait désormais cesser de se parler.

Moi ce que je trouve mesquin, c’est cette France sans pragmatisme, cette France de terre brûlée, et qui réclame encore et encore l’incendie. Cette France qui a sacrifié l’éducation, la jeunesse, la culture, les comptoirs, l’amour, la vie, même les sourires, même les visages, qui a sacrifié beaucoup de choses, presque tout, mais qui en réclame encore. Sans limitation dans le temps. Comme ça. Comme un point final. Comme une évidence. Cette France qui n’a pas le courage politique, ni l’intelligence, de reconnaître le pire du moindre mal.

Permettez-moi d’être mesquin, et de m’interroger sur le suicide forcé d’une société qui sacrifie les générations à venir, au nom de la vie à tout prix, mais qui n’a pas compris que vidée de tout elle n’en vaut plus le prix. Permettez-moi d’être mesquin et de ne pas l’aimer, de ne pas l’applaudir, votre France guerrière, votre France qui se croit solidaire, votre France de héros et d’inutiles, votre France de mépris et de non-essentiels.

Permettez-moi d’être mesquin et d’aimer cette France toujours plus rassurante que la vôtre, celle qui fait les régions, celle dont vous volez les saisons. Cette France de ses villes, de Paris, de ses rues libres, de Charonne, Bastille et Voltaire, de ses amoureux qui s’embrassent quai de l’Arsenal. J’aime La France de ces yeux, de ces filles, et de ces garçons, cette France à qui l’on voit des visages, de cette jeunesse tout sauf criminelle, de cette France jeune et moins jeune qui réclame juste de vivre et de pourvoir aimer. Moi, j’aime cette France que vous aimez mépriser, que vous insultez d’égoïste ou d’inconsciente, celle des cafés, et des fins de soirées. Vous n’avez rien compris, cette France est justement bien consciente, de ce qui fait la vie. J’aime cette France turbulente qui refuse de marcher dans vos distances. J’aime cette France qui contourne, qui ne vous écoute pas. J’aime cette France parce que vous ne la comprenez pas. J’aime cette France parce qu’elle vous révolte, j’aime cette France de ces chansons qui me font aimer, qui me font rire et puis pleurer, et que je n’ai plus le droit d’écouter. J’aime cette France d’un cœur qui bat. Cette France ne vous suivra pas. Car on ne soumet pas un cœur qui bat. Essayez de le contraindre, et il battra quand même.

Soyez-en certains, oui nous nous embrassons.

Manic Street Preachers – A Design For Life

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1 réponse sur « Nous nous embrassons. »

BRAVO et MERCI pour ce texte. Pouvoir soigner est important, la santé en France est un bien collectif et précieux (durement attaqué depuis des années), mais pouvoir soigner dignement ne doit pas empêcher de vivre… pour moi c’est un non sens.

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