Le diamant de Granite Shore

The Granite Shore
La vie est parfois mal faite. En effet, en quelques semaines, trois grands disques ont pointé le bout de leur nez. Et dire qu'il y a des mois de disette absolue... En quelques heures, trois grands disques : No Song, No Spell, No Madrigal des Apartments, Who Is The Sender ? de Bill Fay et Once More From The Top des Granite Shore. Et comment faisons-nous pour savourer pleinement ce brelan d'as ? Nous prenons notre temps. Bill Fay sera chroniqué à la fin du printemps, le temps que nous nous remettions du disque de Peter Milton Walsh.

Faisons pourtant une rapide étude de marché de ce trio gagnant.
Pour les Apartments, nous risquons l’occlusion musicale liée à la marée de chroniques dithyrambiques. Les joies d’Internet…
Pour Fay, on se précipite sur les cachets de Vitamine D tant Who Is The Sender ? est un disque déprimant.
Et pour les Granite Shore ? Et bien nous buvons une pinte de thé à la santé de Nick Halliwell, type chaleureux et loquace, qui fait danser les Kinks et Lee Hazlewood sur son disque.

The Granite Shore
The Granite Shore

Once More From The Top est un disque autoproduit et publié via ton label. Pourquoi ce choix ? Pourquoi cette démarche ?

Nick Halliwell : Il ne s’agit pas d’un choix. On n’avait pas d’offre des “majors” – ou même
d’autres labels indépendants – pour publier un album de The Granite Shore…
Enfin, quand on a un label et on veut sortir un disque, le choix se fait tout seul.
Occultation, c’est un véritable label, on a un trentaine de disques maintenant ; on
collabore avec le label néo-zélandais Fishrider depuis 2012 et on espère bientôt annoncer une collaboration en France. J’ai monté le label vers la fin de 2008 pour sortir non seulement mes propres disques, mais ceux de mon ami Paul Simpson, le chef de The Wild Swans. Puis on a vu arriver The Distractions, Factory Star, The June Brides et maintenant The Revolutionary Army Of The Infant Jesus, ainsi que nos collaborations avec Fishrider.

The Granite Shore – Nine Days’ Wonder

Enfin, publier sur Occultation aurait été ma décision même si j’avais eu le choix. Comme ça, je prends toutes les décisions et toute la responsabilité. Par exemple, un label plus “commercial” ne se permettrait probablement pas une pochette aussi chère que celle de la version vinyle d’Once More From The Top. Puis, comme si ça n’était pas assez, on y a ajouté un livret de 32 pages. C’est la folie, et ça a coûté une véritable fortune, mais, comme chez Hamlet, il y a peut-être de la méthode là-dedans… À mon avis, si on veut que les gens considèrent ce qu’on fait comme de l’art, il faut donner des arguments et cela commence par la présentation de la musique.
Aujourd’hui, on entend souvent “Ah oui, la musique c’est la seule chose qui compte et avec le numérique c’est vraiment cela… de la musique pure et simple”. Ça, c’est absurde. La musique n’a jamais été le seul composant d’un disque. Il y a aussi la pochette, d’autres éléments (vidéos, autres visuels) qu’on peut y apporter, puis il y a le contexte, l’histoire du disque. La musique c’est important, bien sûr, mais s’il suffisait de faire de la bonne musique pour avoir du “succès”… Enfin, cela n’a jamais été assez et ça ne le sera jamais. Il faut quand même faire un effort.

Ton disque raconte l’histoire de la vie d’un groupe…. C’est la vie de rock star qui t’as donné envie de jouer de la musique ?

Nick Halliwell : Je ne sais pas trop ce que c’est que la “vie de rock star”. Je connais des gens qui sont arrivés à un certain niveau dans ce négoce de la musique, mais aucune véritable vedette. Enfin, une chose qui est claire, c’est que ceux parmi nous qui le faisons encore, à notre âge, on ne le fait pas (ou plus) pour la gloire, encore moins pour le fric – pour en gagner même un petit peu il faut bosser comme un cinglé. On a des boulots, des familles, de quoi nous occuper au quotidien mais, par contre, c’est central pour notre existence et on continue parce qu’on ne peut pas s’en passer.

Je suppose que les gens gardent une certaine idée de ce que c’est que d’être un musicien et peut-être aussi que si on sort des disques, surtout en vinyle, ça veut dire
que nous avons atteint un certain niveau. Peut-être même ont-ils raison, seulement ce “niveau” n’est plus ce qu’il était il y a 30-35 ans. L’album en parle, justement.

The Granite Shore – Fan Club Newsletter no. 44

Quand les chansons de ce disque ont-elle été écrites ?

Nick Halliwell : Ce qui me prend du temps, ce n’est pas l’écriture proprement dite, mais plutôt le processus préparatif, la réflexion, les interrogations de base en commençant par “alors, je vais dire quoi?”. J’ai commencé le processus pour cet album après la sortie de The End of the Pier, l’album de The Distractions pour lequel j’avais écrit des chansons, et je l’ai produit aussi, donc fin 2012/début 2013. La plupart des chansons d’Once More From The Top datent d’automne 2013 mais The Management et Recorded Sound sont arrivées début 2014, juste avant l’enregistrement.

Tu es à la recherche de la pop song parfaite ?

Nick Halliwell : Depuis presque 40 ans!

Tiens, c’est quoi ta définition de la pop song parfaite ?

Nick Halliwell : Il faudrait d’abord définir ce que c’est qu’une “pop song”, je pense que c’est plus large en Europe que chez nous; en anglais, “pop” est une abréviation de “popular”, et donc par “pop song”, on veut généralement dire “une chanson que les gens aiment” ou du moins “une chanson que les gens aimeraient”. Enfin bref, je pense qu’on peut dire qu’il y a deux “écoles” : celle de la chanson structurée (ce que je fais moi-même), qui a une architecture en termes d’accords, d’où naît la mélodie, et puis celle – beaucoup plus courante aujourd’hui – où la structure de la chanson est secondaire, c’est plus dans les arrangements, les mélodies, etc… Qu’il soit clair que je ne crois pas que l’une est meilleure que l’autre. J’adore les deux, mais j’avoue que j’aimerais voir un retour à l’école structurée, ne serait-ce que pour avoir plus de variation.
Ce que j’essaie de faire, c’est d’écrire des chansons, chacune avec sa logique interne, mais qui ont aussi quelque chose à dire. Si le texte ne fonctionne pas, je rejette la chanson ou du moins je la mets de côté.

Tu es surpris des critiques extrêmement positives concernant ce disque ?

Nick Halliwell : Ce qui m’a un peu surpris – agréablement – c’est que les critiques ont saisi le concept du disque assez bien. Je me demandais si, aujourd’hui, avec la musique tellement disponible, on écouterait assez le disque pour comprendre les idées contenues là-dedans. Enfin, c’est pour cela que j’ai choisi d’en parler pas mal et il semble que cela ait piqué un peu la curiosité chez certains. On me disait “il ne faut jamais s’expliquer, il faut laisser le mystère intact” mais là je ne sais plus si on peut faire cela. Si personne ne se pose la question, il n’y a pas de mystère.

Où as-tu été chercher les images du clip de Backstage At The Ballroom ?

Nick Halliwell : Ce n’est pas moi qui ai fait les vidéos. Nine Days’ Wonder est signée Yousef Sheikh, un ami de Manchester, et a donné le ton. Puis Phil en a fait d’autres dont Ballroom, en suivant un peu le démarche de Yousef. Phil me dit qu’il a trouvé une bonne partie des images dans l’Archive Preminger. Il faut insister sur le fait que, même si c’est moi qui dirige l’équipe Granite Shore, c’est néanmoins une équipe.
Once More From The Top n’est pas un album en solitaire, vraiment pas. Les contributions des autres ont été déterminantes.

Tiens, c’est quoi l’histoire de cette chanson ?

Nick Halliwell : Bon, Ballroom fait partie de l’histoire racontée pendant le disque entier. À ce moment-ci, le groupe se trouve sur scène. Le chanteur – et puis le groupe entier – s’adresse au public qui, vers la fin de la chanson, répond. L’idée centrale, c’est que la fonction la plus fondamentale de l’art – à mon avis – est de dire “tu n’es pas seul” soit “tu n’es pas la seule personne qui ait jamais ressenti certaines choses”. L’art, c’est la solidarité mais cela va dans les deux sens, c’est-à-dire que le public lui aussi dit “oui, nous aussi on a ressenti les choses que toi, l’Artiste, tu nous décris”. Donc on peut dire que cette chanson parle de la relation Artiste-Public. Sur la pochette (versions LP et CD), je cite deux lignes d’Ian Hunter (avec sa permission), de la chanson The Ballad Of Mott The Hoople, qui parlait aussi de cette relation.

The Granite Shore – Backstage at the Ballroom

Où les chansons ont-elles été enregistrées ?

Nick Halliwell : Les enregistrements de base ont eu lieu dans le studio Sound Gallery ici à Exeter fin mars 2014 avec le groupe de base, soit moi, Phil (Wilson), Arash (Torabi) et Kellie. On a enregistré douze chansons, dont les dix sur l’album, en deux sessions de cinq heures chacune, sans aucune répétition préalable. Si l’écriture peut mettre du temps, l’enregistrement, par contre, c’est rapide… Ce qu’on entend sur le disque, c’est en général la quatrième ou cinquième fois qu’on joue chaque chanson. Il y en a une, Recorded Sound, que nous n’avons jouée qu’une seule fois, à la fin de la dernière session, et c’est ce qu’on écoute sur l’album.
Après j’y ai ajouté pas mal de choses dans mon petit studio et d’autres contributions ont été enregistrées dans le nord-est de l’Angleterre, à Melbourne en Australie et en Californie.

Des projets de concert? En France ?

Nick Halliwell : La logistique de ce groupe est un peu compliquée. Enfin, ce serait beaucoup de travail de faire des concerts, mais qui sait? Je veux bien si on nous fait des propositions… Et si c’était en France, tant mieux!

The Granite Shore – Nine Days’ Wonder

TOP 10

Le disque de 2015 que tu attends le plus ?

Nick Halliwell : Bon, lorsqu’on parle de vinyle, “attendre” c’est vraiment le mot car là on met
six mois pour la fabrication d’un LP – j’attendais Once More From The Top depuis fin octobre, il est arrivé fin avril. En ce moment, j’attends Cosmic Radio Station, le deuxième album de The Shifting Sands, une collaboration avec notre label soeur Fishrider (Nouvelle Zélande), et Beauty Will Save The World, le nouvel album de The Revolutionary Army Of The Infant Jesus, un groupe de Liverpool, qu’on sortira cet automne.

En répondant à ta question plutôt dans le sens voulu… Le nouvel album de Bill Fay, Who Is The Sender?, est excellent. Puis celui de The Pop Group, Citizen Zombie – ils ont réussi le pari de faire un disque de The Pop Group tout à fait actuel. À part cela… Tu sais, on est tellement concentrés sur nos propres disques (Occultation) que je ne sais pas trop ce que font les autres. Ah oui, il y a une chose: le nouvel album de Blue Orchids, annoncé pour l’été, est génial. Martin, c’est encore quelqu’un avec une œuvre que j’admire énormément. Sinon, je ne sais pas trop ce qui est prévu pour les prochains mois sur d’autres labels, mais j’en achèterai, c’est certain.

Le meilleur disque de 2014 ?

Nick Halliwell : Je vais choisir 1979 Now de Vic Godard And The Subway Sect. Vic a toujours su écrire des chansons géniales. Cet album est un enregistrement récent des chansons qu’il avait écrit et interprétait en direct il y a 35 ans. Dans un monde juste, Vic serait un des auteurs-compositeurs les plus respectés du monde, il y aurait des centaines de versions reprises de ses chansons. Si Vic sort un disque en 2015, ce sera parmi les plus attendus du moins par moi.

Vic Godard & Subway Sect - 1979 NOW!

Le producteur de tes rêves ?

Nick Halliwell : Björn Ulvaeus et Benny Andersson.

Ton plaisir coupable en musique ?

Nick Halliwell : Je pensais que le “guilty pleasure” était un concept anglo-saxon… Vous avez ça
aussi en France ? Franchement, je n’accepte pas l’idée de culpabilité musicale. Il n’y a rien que j’aime dont j’ai honte. Chez moi, le sentiment de culpabilité vient plutôt de l’autre côté: il y a des choses que je n’arrive pas à aimer malgré des efforts (Bowie, par exemple, je ne comprends pas pourquoi les gens l’aiment tant…). Il y en a certains qui s’étonnent de mon adoration d’ABBA mais je ne me suis jamais senti coupable à cet égard.
Puis, à un moment donné, il n’était pas permis d’aimer le prog. Enfin, lorsque j’étais jeune et je jouais dans mes premiers groupes la musique était plutôt une affaire de tribus, du moins en Angleterre. Tu étais punk, mod, métalleux, hippie… Des fois il y avait des alliances (punk et reggae, par exemple) mais c’était rare. Une des choses dont parle Once More From The Top est cette idée que la musique n’est plus vraiment identitaire. J’espère que je dis cela sans trop de nostalgie – d’un certain côté, c’est peut-être même la rébellion nécessaire des générations récentes : la mienne (punk/post-punk) a dit non pas “après moi, le déluge” mais “avant nous, de la merde!”, c’est-à-dire qu’on a rejeté – ou on a fait semblant de rejeter – tout ce qu’on avait fait auparavant, pour provoquer une réaction. Les générations récentes semblent dire “ben… tout ce que vous, les générations précédentes, avez fait… C’est pas mal, hein ? C’est même assez bien mais… Franchement ce n’est que de la musique, on peut trouver cela en 15 secondes sur Internet, c’est beaucoup de bruit pour rien”. Pour nous, la musique qu’on aimait, c’était d’une importance vitale (dans les deux sens du mot), cela définissait qui tu étais. C’est une observation tout simplement.

Il y a évidemment de la musique nouvelle que j’adore mais… On ne semble plus dire grand-chose. C’est devenu tout simplement une toile de fond. On n’écoute plus comme avant. Quand j’avais 15-16 ans, je devais posséder un cinquantaine de disques, pas beaucoup plus en tout cas donc je les connaissais tous par cœur. On les analysait, on cherchait du sens là-dedans. Beaucoup des disques qu’on nomme “concept albums” me semblent ne l’être que dans un sens assez large. C’est le public qui a construit le côté conceptuel dans certains cas. Je voulais donc écrire un disque qui parlerait de tout cela, qui constaterait ces changements. Ce n’est pas un jugement, je ne dis pas “ah, les vieux temps… c’était mieux”, simplement que c’était différent.

La meilleure salle pour voir un concert ?

Nick Halliwell : Je ne vois pas beaucoup de concerts, mais je préfère les salles plus intimes -comme tout le monde, j’imagine.

La meilleure salle pour faire un concert ?

Nick Halliwell : Bon, des concerts, je n’en fais pas beaucoup depuis très longtemps non plus. La dernière fois c’était en 2012, The Distractions, Factory Star et The June Brides dans un salle au dessus d’un pub à Salford. Avant cela, en 2009 on avait fait des concerts de The Wild Swans dans une salle à Liverpool… Enfin, pas vraiment une salle de rock, c’était une galerie d’art, ça c’était bien.

Si tu pouvais créer un festival… Quel nom ? Quels groupes ?

Nick Halliwell : Je ne suis pas vraiment branché festivals. Je crois que je n’ai assisté qu’à un seul… Le camping, tu sais… Ouf.

Ta B.O préférée ?

Nick Halliwell : Saturday Night Fever. Mais j’aime bien aussi Macbeth de The Third Ear Band,j’avais vu le film à l’âge de 12-13 ans. J’adore Shakespeare.

Le meilleur refrain au monde ?

Nick Halliwell : ABBA, sans doute. Peut-être SOS ? Ou Knowing Me, Knowing You… Ou…

Londres ou Liverpool ?

Nick Halliwell : Ça doit faire plus de dix ans que je ne vais pas à la capitale, mais j’y ai habité à
deux reprises quand j’étais plus jeune. Je n’ai jamais habité Liverpool et la dernière fois que j’y suis allé… Voyons… C’était en 2011, pour produire l’album Enter Castle Perilous de Factory Star. Enfin, j’adore Liverpool et j’ai de bons amis là-bas donc c’est cela ma réponse.

The Granite Shore - Once More From The Top

Pouet? Tsoin. Évidemment.

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