Fantaisie Militaire au garde-à-vous

Fantaisie Militaire au garde-à-vous
Louis 26/12/2017

Dans son nouvel ouvrage, Pierre Lemarchand revient sur la genèse de Fantaisie Militaire d’Alain Bashung. Paru en 1998, ce disque fut un succès critique et un raz de marée commercial.

Qu’écrire sur ce disque, vingt ans après sa sortie ? Tout ! Le livre de Lemarchand est comparable à un roman policier où l’on pourrait remplacer l’île du Nègre par un studio, les dix personnages d’Agatha Christie par l’entourage de Bashung (et Bashung lui-même). Le mobile de cette réunion ? Faire un disque. Il faut peu de temps à Lemarchand pour nous ferrer. Dès les première lignes, on mord à l’hameçon et on remonte le courant de la construction de cet album. Au fil des pages, on découvre un Bashung aux facettes inconnues et on se passionne pour l’enregistrement de ce disque. D’ordinaire, les livres qui racontent ces aventures sont franchement ennuyeux. Ici, c’est tout le contraire. A la fois détective et psychologue, Pierre Lemarchand nous fait rentrer par la petite porte du studio et nous emmène sur les lieux du « disque ». Passionnant !

Pourquoi avoir eu envie d’écrire un livre sur Fantaisie Militaire… Un disque sur lequel on a, au final, beaucoup écrit ?

Pierre Lemarchand : Le point de départ de ce livre est la volonté de travailler avec la collection Discogonie des éditions Densité. Quand nous sommes entrés en contact, Hugues Massello et moi, celui-ci m’a demandé de dresser une liste de dix albums sur lesquels je désirais écrire et qui étaient des jalons dans l’histoire du rock. Il y avait donc déjà cette volonté de se frotter aux disques qui ont compté, des disques qui ont fait couler, déjà, beaucoup d’encre.

Je lui ai donc envoyé une liste de dix albums : tu sais, je suis un garçon très obéissant et très poli ! Il y avait Horses de Patti Smith, Rock Bottom de Wyatt (qui étaient en fait tous deux en train d’être écrits), l’Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg, le premier Joy Division, Lady sings the blues de Billie Holiday, The End de Nico
Il m’en a alors proposé un onzième : Fantaisie Militaire de Bashung. J’ai dit oui tout de suite car ce disque compte beaucoup pour moi. Je continue de l’écouter encore aujourd’hui, très souvent. Je ne l’avais pas choisi car il me semblait si proche, dans le temps comme affectivement, cela m’impressionnait.

Alain Bashung – La Nuit Je mens

Ce disque a compté pour toi ?

C’est le premier album de Bashung que j’achète. J’ai 23 ans, j’écoute de la musique de manière très intensive depuis que j’ai 14 – 15 ans mais je suis passé totalement à coté de Bashung. Pourtant j’écoute les émissions de Lenoir sur France Inter, et celui-ci passe Bashung mais non, ça ne prend pas. J’achète ce disque car il y a La Nuit Je Mens. Là c’est extraordinaire. Je l’ai acheté le jour de sa sortie et c’est un choc. Je découvre un univers.
Ce sont les premiers jours que je passe avec ma compagne, qui est toujours ma compagne aujourd’hui et qui est aujourd’hui la maman de ma fille. C’est une période de ma vie où tout bascule. C’est aussi à ce moment où je rencontre le milieu militant et le milieu associatif dans lequel je m’engouffre. C’est un moment charnière de ma vie, un moment où les directions sont prises, où mon identité se dessine, les choses se sédimentent. Et la bande-son, c’est Fantaisie militaire.

Je vais revenir sur les sources. Tu as fait un immense travail car tu as retrouvé tout le monde. Combien de temps cela t’a pris ?

Quatre mois. En fait l’écriture du livre a commencé à l’été 2016 où je me suis fait un plan de travail et où j’ai écouté intensivement le disque. J’ai commencé les recherches et fait l’inventaire de ce qui avait été déjà écrit et dit dessus. J’ai fait ensuite la liste de tous les gens qui avaient fait Fantaisie Militaire. Et je me suis fixé trois ou quatre rencontres.
Ma première rencontre fut celle avec Rodolphe Burger en septembre 2016. Puis c’est Jean Fauque, Jean-Louis Piérot, Edith Fambuena, Richard Mortier… Tous se rendent disponibles malgré des agendas chargés, alors que je sors de nulle part. Tous sont heureux de parler de ce disque, de cette expérience, de Bashung. Dans ce qu’ils m’offrent, il y a une générosité et une sincérité incroyables. Et tous me disent « Ah mais il faut à tout prix que tu parles à untel ! » ; et de fil en aiguille, je rencontre (ou correspond) avec tous les artisans de Fantaisie militaire : les musiciens mais aussi Anne Lamy, la productrice exécutive qui a eu un rôle fondamental et qui est encore « habitée » intensément par cette histoire… Au total, ce sont dix-sept personnes qui me confient leurs souvenirs.
Je me retrouve en janvier 2017 avec toute cette matière mnésique ! Et je commence l’écriture en février. Tous les soirs, chez moi. J’écris lentement. Et puis, quand tu écris sur Alain Bashung, qui portait à la langue une attention scrupuleuse, maniaque, tu offres le meilleur. Tu essaies d’être à la hauteur ou, du moins, de ne pas trop faillir… A deux occasions, je prends des congés, et je pars écrire quelques jours pour avancer un bon coup. Au Moulin d’Andé, un endroit que j’adore, en hiver, et chez mes parents, sur la côte normande, au printemps. Et début juin, le livre est terminé. Il y a quelques allers-retours avec l’éditeur, quelques détails, on affine et début septembre, on y est.

Pierre Lemarchand

Bashung apparaît comme un grand chef d’orchestre. Il tire toutes les ficelles.

Il tire toutes les ficelles et surtout il tire tout le monde vers le haut. Et ça, ses collaborateurs lui en sont reconnaissants. Il a permis à chacun de se dépasser et d’exprimer une part d’eux même qu’ils n’exprimaient pas, voire ne soupçonnaient pas.
C’est comme un réalisateur de cinéma. Il a une vision d’ensemble. Mais dans cette vision, il laisse une part au hasard. Bashung, c’est une alchimie entre la poursuite et la sérendipité, la clarté et les brumes. Et quelque chose de crucial pour Bashung, c’est qu’humainement, avec les membres de son équipe, cela doit être harmonieux, il doit y avoir un fil fraternel qui courre tout le long de la création. En tout cas, pour Fantaisie, cette fraternité a été essentielle.

Ton livre est écrit comme un roman policier.

Parce que je voulais éviter un livre de musicologue pour les musicologues. Déjà parce que je ne ne suis pas musicologue ! Je ne sais pas lire la musique, j’ai un rapport très instinctif à la musique. Et les disques qui me touchent me racontent une histoire, ils me plongent dans tout un imaginaire. Alors il fallait que je raconte une histoire. La genèse d’un disque est une histoire, et celle de celui-ci en particulier ! L’état d’esprit des protagonistes, leur vie à ce moment là et la force des liens qui les unissent est un élément incontournable de sa création.
Pour emprunter une expression de Rodolphe Burger quand il évoque la chanson Samuel Hall, il me fallait créer une « story ». Une histoire, qui vous happe, et vous emmène. Toute la première partie s’articule autour des personnages, des coïncidences et des points d’articulation qui les lient. Cette mécanique narrative crée je pense un effet romanesque, qu’il me semblait important de convoquer. Fantaisie militaire, c’est un grand disque, mais c’est aussi une belle et intense histoire. Aussi, quand je me penche, dans la seconde partie, sur les chansons, elles sont imprégnées de ce qui a précédé : l’épaisseur de la peau, l’étoffe des héros.

Qui sont tous vivants !

Oui, tous sauf Bashung. Et sauf Edgar, le cuisinier du studio de Miraval, dans lequel le disque a été enregistré, et qui est mort peu de temps après. Le disque lui est dédié.

Tu montres comment Bashung se comporte avec les gens et notamment avec les gens de Barclay…

C’est Anne Lamy qui me raconte ça. Cette attention que porte Bashung aux personnes qui travaillent pour le label. Elle me raconte que Bashung ne l’appelle jamais en composant sa ligne directe mais passe par le standard, pour parler à la dame de l’accueil et échanger quelques nouvelles, puis parler à l’assistante d’Anne, pour papoter un peu et enfin, il parle à Anne. Je trouve cette histoire très belle. J’ai essayé, dans le livre, de faire figurer ces détails, ces petites choses faussement anodines : c’est là, à mon avis, que l’on peut traquer la vérité des êtres.
Bref. Et, en même temps qu’il est très proche de toutes ces personnes qui travaillent chez Barclay, il refuse que les dirigeants du label entrent en studio pour écouter la musique qui s’y crée. Les gars signent des chèques, le travail autour de l’album dure presque une année et ils n’ont rien le droit d’entendre mais ça passe. Parce que c’est Bashung !
Il y ça aussi, dans cet être de paradoxe : l’humanité, la chaleur, la gentillesse et en même temps quelque chose de lointain, d’hors d’atteinte, d’impénétrable, d’inflexible. Çà aussi, c’est romanesque !

Tu connais le montant des chèques ?

Non. Attention Bashung n’a pas des goûts de luxe. Tout est très raisonnable. Mais tout est long… La label a dû allonger le budget d’un album rien que pour les préproductions. Les six premiers mois sont de la pré-production. Bashung n’est pas encore rentré véritablement en studio alors : il cherche. Il tâtonne. Il expérimente.

Tout part de sa dépression.. Cela a été facile de rentrer dans cette part d’intime, même si forcément tu ne peux pas ne pas ouvrir la porte de cette intimité ?

La séparation de Bashung d’avec son épouse, et la dépression qui s’ensuit, c’est un élément incontournable et nodal.
Quand tu écoutes attentivement les paroles du morceau Soldat Sans Joie qui deviendra le morceau Fantaisie Militaire, tu te rends compte que ça parle de rupture. Tout l’album parle de la rupture.
Mais le mal être ne concerne pas que Bashung. Beaucoup des protagonistes de Fantaisie Militaire vivent des moments très difficiles à cette période, liés au deuil, à la séparation, à la maladie… Cette addition de malheurs conduit à « se serrer », à construire un cocon de survie. Une famille aux liens renforcés. C’est je pense, outre bien sûr la qualité incroyable des chansons et de leur interprétation, la raison de l’intensité de ce disque.

Alain Bashung - Fantaisie Militaire

couvALAINBASHUNG
Fantaise Militaire de Pierre Lemarchand est disponible via les Éditions Densité dans la collection Discogonie.
Retrouvez l’actualité de cet ouvrage ici.
L’artwork de Fantaisie Militaire est signé Laurent Seroussi.
Fantaisie Militaire d’Alain Bashung est disponible via Barclay.

Pouet? Tsoin. Évidemment.

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