Frànçois, dévoré par le feu

Frànçois & The Atlas Mountains (Interview)
Guimauve 14/02/2012

Nous étions le 1er décembre, le froid polaire n’avait pas encore gagné Le Marché Gare à Lyon, Frànçois & The Atlas Mountains partageaient l’affiche avec Le Prince Miiaou, c’était le début d’une longue tournée française qui est en cours et qu’il ne faut pas rater.

Interview

Il y a des rencontres qui vous marquent par leur simplicité. Je devais rencontrer François Mary avant son premier concert lyonnais au Marché Gare pour un petit quart d’heure et la conversation a duré quasi une heure. Sincère, tranquille, funambule élastique quand il danse sur scène, difficile de ne pas être séduit par ce garçon bien dans ses baskets, calme, posé, une belle personne, une belle âme dans un monde qui la perd de plus en plus.

Pendant que le reste de la troupe s’écharpe dans un match de babyfoot endiablé, François le serein, astique les cordes de sa guitare, se concentre avant le concert du soir.

J’ai lu que tu avais fait des études d’histoire, comme tu as beaucoup voyagé tu aurais pu faire de la géographie…

Il m’en reste très peu malheureusement, j’ai fait une fac d’histoire à la Rochelle qui est une ville très cool et les profs ne devaient pas avoir des objectifs très hauts avec nous (rires), je regrette que ce que l’on a étudié n’ait pas été davantage lié au monde dans lequel on vit… il nous reste tellement de chose du passé que c’est dommage de ne pas expliquer plus ces traces, comment on peut être sensible à l’histoire, au passé mais de nos jours, de part ce que l’on vit. En géographie, ce qui me manquait c’était le mouvement des idées, en histoire j’ai aimé étudier les personnalités fortes, les biographies, le côté humain…

Je vous ai découvert par Julien Pras qui m’avait parlé de toi et par Damien ex Leopold Skin, des français décomplexés qui font de la musique, disons une génération de groupes français comme Botibol, Maison Neuve, Montgommery, Le Prince Miiaou, Mansfield TYA, Chico Chico, un truc se passe ?…

Tant mieux, je pense que cela vient de l’engouement, l’intérêt des programmateurs, Calc par exemple, c’est un groupe mille fois mieux que beaucoup de groupes français qui marchent aujourd’hui mais à l’époque, il n’y avait pas d’intérêt des programmateurs pour les groupes français, il y avait un réflexe, c’est français, c’est nul…

Paradoxalement, le programmateur du Marché Gare voulait vous programmer dès le fin de votre concert quand il vous a vu à Bourges, donc les choses changent, il se passe quelque chose autour de vous…

Oui, beaucoup d’attention, les Franco, Bourges, le FAIR, Magic nous soutiennent, on a pas mal de chance, un truc en amène un autre… et puis il a fallu que l’on murisse, que l’on s’affirme en tant que groupe professionnel, on faisait de la musique avec passion, plaisir et le FAIR nous a fait grandir alors que l’on a failli ne pas être pris, on est pas très parisien, ils avaient besoin d’un quota d’artistes qui chantent français. J’ai découvert le milieu, il y a du bon a prendre malgré tout et ce qui m’intéresse c’est d’arriver à discerner l’envie première des gens sous toute la patine qui s’est collée et cette compétition entre les groupes qui existent vraiment, cette recherche d’attention… Nous, on n’a pas vécu cela, on a eu un coup de pot monstre d’être pris par le FAIR, et mon parcours et ma vie à l’étranger a fait que Domino Records s’est intéressé à nous, notre parcours, et donc l’attention a été porté sur nous… j’avais sorti 3 albums en auto-produit, « Plaine Inondable » chez Talitres, et plein de journalistes pensent que c’est mon premier disque, mais ce n’est pas grave, on peut penser que c’est le premier, nous prendre pour un groupe de variété française c’est bien, pour un groupe indé, c’est bien aussi, que les gens prennent notre projet comme ils le veulent…

Alors justement, tu utilises beaucoup le mot projet, et pas groupe…

On est un groupe, mais ce mot implique que l’on est tous au même niveau alors que c’est mon projet à la base, que je m’implique peut être davantage pour faire en sorte que ce projet vive… J’en ai aussi plus de récompenses puisque je suis auteur / compositeur, mais les principaux acteurs de ce projet, c’est moi et Amaury Ranger qui est percussionniste, arrangeur et bassiste sur l’album… C’est aussi un projet dans le sens aussi artistique, la photo de la pochette je l’ai dirigée…

Ce disque est quasi un film, la pochette me fait penser au Zabriskie Point d’Antonioni ou à une peinture, tu fais beaucoup d’aquarelles que l’on voit ici

L’idée ce n’est pas de faire un disque pour avoir un nom en tournée sur une affiche, mais plutôt avoir un vécu en fait ensemble. Vivre au mieux la vie que l’on nous donne… C’est aussi une décision, tant qu’à faire, que toute mon énergie soit dans la musique, de se lever et de bosser dans une journée et se consacrer à la musique… après il faut conserver de la fraicheur, ne pas se laisser enfermer dans une case… J’ai des souvenirs enfant de dessins, à 5 ans, plus que de musique, de choses que j’avais dessinés, d’éprouver des sensations par le dessin, par des peintures que j’avais faites…

Tu fais de l’aquarelle, c’est encore un monde un peu à part, mais très lié aux sentiments, aux sensations, cela colle bien avec ta musique finalement…

Oui, c’est très pratique, j’ai toujours mon petit carnet avec moi dans un petit sac, et c’est vraiment tout petit, cela permet de récolter les sensations de la journée… des visages, des lieux, des situations… un peu carnet de voyage, (François me montre un delta au Maroc, un gars qui a failli devenir leur manager, un parc à Londres, un voyage en Colombie, plus récemment Anna Calvi avec qui il a tourné)

Cela me fait penser à Delacroix et ses carnets…

Oui, d’ailleurs quand on a cherché à qualifier notre musique, on disait de nous groupe européen qui faisait de la world music, moi j’aimais bien me qualifier d’Orientaliste, dans le sens européen sensible au reste du monde, qui essaye de capter la matière vivante…

Pendant longtemps les artistes anglosaxons venaient à Paris, toi tu as fait le chemin inverse en t’installant à Bristol…

Bristol a été mon eldorado musical, j’étais hyper fan de musique très mélancolique, très artisanale et c’est ce qui se fait là-bas. Artisanal et sombre, c’est une ville où le jour se couche tôt, c’est une vieille ville industrielle, c’est la ville de Tricky et de Massive Attack, j’étais vraiment parti chercher cela mais j’ai trouvé beaucoup plus… le milieu effervescent des gens qui organisent des concerts eux mêmes, la culture DIY…

Mais pourquoi cela ne fonctionne si mal en France…

La juridiction pour organiser les concerts est plus lourde, quand tu veux faire quelque chose ici, tu es quasi dans l’illégalité dès le départ alors que ce n’est pas le cas en Angleterre… et puis là-bas, c’est aussi la tradition des gens qui aiment sortir, aller boire des coups dans des pubs et écouter de la musique que nous on n’a pas du tout en France, j’ai l’impression que les gens en France aiment rester chez eux et boire l’apéro entre potes, c’est bien aussi (rires)

Peut être un problème de lieux ?

Peut être mais quand tu vas en province et que tu tentes d’organiser des concerts comme à Saintes, il faut vraiment en vouloir… se battre… Amaury organise des concerts, il a donc fait venir Anna Calvi et il a fait des postes de pré-écoute des titres d’Anna dans les lycées et des billets à 3 euros et il a du en vendre une poignée… dans 2 lycées, 2200 élèves il a vendu 3 tickets…

N’est-pas ce un problème d’accès ou plutôt de curiosité, car le net est une vaste médiathèque que l’on peut consulter pour s’enrichir… Avant il fallait aller à la bibliothèque, repiquer des CD sur K7, enregistrer Lenoir, aujourd’hui les gens sont soit perdus, soit ne font pas l’effort et te trouvent élitiste voir snob quand tu écoutes une musique non ‘mainstream’…

J’ai l’impression que ce n’est plus un objet artistique qui te fait vibrer, ce sont les échanges sur le net, les forums, facebook qui font vibrer les jeunes et plus la quête du disque ultime, du titre rare…

Et tu étais dans un milieu musical propice à ton épanouissement ?

J’étais K7 comme toi, j’ai 29 ans (rires), je viens de me mettre à tweeter, j’ai mis du temps pour tout ça, je suis un peu largué, je n’ai pas de compte Facebook perso, mais côté musical, à Saintes, petite ville, il n’y avait pas les Inrocks, encore moins Magic

Comment tu as pu te tirer de cela ? te nourrir d’une certaine mixité dans ta musique qui est très ouverte sur le monde ?

En fait je suis né à Paris, et mon père était comédien, je le connais très peu et il y a toujours eu cette fascination pour Paris, la culture en général…et pour moi à Saintes, c’était tous des ploucs, je faisais du skate board, j’avais un copain qui écoutait de la pop indé alors j’ai découvert cela hyper tard, vers 17 ans, je trouvais ça fascinant, mais à Saintes, rien, à part le club de théâtre du collège… à la Rochelle c’était un peu mieux mais toujours quand même un peu frustrant, et quand j’ai eu l’opportunité de partir à Bristol pour donner des cours de français, ça été un éclat…

J’imagine, mais quand même, tu arrives là-bas, sans connaitre personne et le simple fait d’aller à des concerts, une affichette sur ta fenêtre disant que tu cherches à jouer de la musique et tu te fonds dans le microcosme musical local, c’est assez fou… tu vas même jouer avec des groupes que tu aimes depuis Saintes…

Oui, mais j’avais 20 ans, j’avais l’air hyper frais, motivé de part cette frustration, mais les groupes de Bristol hallucinaient que je les connaisse, pour eux, ils demeurent underground, comme Kütu Folk ici, ils ne pouvaient pas imaginer qu’un français qui débarque connaisse leurs albums quasi par coeur, Camera Obscura m’a demandé de jouer de la trompette et je connaissais les parties direct et c’est ce côté là qui les a beaucoup surpris… et mine de rien, plein de choses s’organisent et les anglais sont très ouverts, on a une très mauvaise image vu d’ici, des stéréotypes… même la façon dont se passe l’immigration, bon il y a des choses très laides et le British National Party n’a rien à envier au FN français mais il y a quand même une ouverture d’esprit qui fait que c’est moins compliqué, tu fais ton truc, on te laisse le faire, la culture anglo-saxonne c’est que tu as ta chance…

Pour revenir au concert de ce soir et au disque, E volo Love, je connaissais bien sûr Plaines Inondables et quand j’ai écouté le nouveau, j’ai eu du mal à rentrer dedans, le précédent était plus grave, celui-ci plus ‘Bisounours’ et là en live c’est totalement différent…

Ah cela me rassure (rires), pour le live, c’est nous quatre il faut que chacun soit à l’aise dans le son qu’il produit, sur le disque c’est un peu plus moi… En live, on passe le même temps dans le camion alors il est hors de question que je prenne plus de plaisir, c’est plus à l’image du côté composite du groupe… Et puis pour moi l’album (je ne fais pas de la musique pour écouter en club – il y a pourtant d’excellents remix de la Piscine ci dessous par entre autre Etienne Jaumet, ndlr), est plutôt à écouter dans le calme, d’une manière qui se rapproche de l’instant initial quand je compose, après une journée passée dans un endroit ou en faisant ce que tu as à faire chez toi, tranquille. Alors qu’en concert, tu te déplaces, tu es debout, c’est samedi soir, avec un peu de chance tu es entre amis, il y a un peu plus d’énergie…

Bien sûr on évoque beaucoup Dominique A pour la voix, ce côté trainant et suave, mais si influences il y a, je vois plus Paul Simon ou David Byrne…

Bien sûr j’ai beaucoup écouté Dominique A donc cela s’est forcément immiscé, mais j’écoute plus ceux que tu cites en ce moment et beaucoup de groupes africains…

Beaucoup de références à l’eau, un besoin pour l’aquarelle ?

Cela n’a jamais été volontaire, mais c’est un élément refuge, à chaque fois que je dois aller mieux, bien, je suis attiré par ça, et en Charente, j’ai grandi en allant à la plage qui est n’est pas loin, et la Charente inonde Saintes chaque hiver…

Tu as choisi un palindrome pour le titre de l’album, Camille aussi dans son dernier album a un titre bizarre, Ilo Veyou…

Dans le titre de Camille il y a presque le mot voyou, moi j’avais envie d’un titre plus pop, pour pousser le côté « bisounours », pour oser un son peut-être plus grand public pour faire rapide, je voulais une pochette un peu percutante, un titre un peu incantatoire, avec le mot love qui est un mot important qui n’est pas là que pour faire beau, qui a quand même un sens primordial et l’idée du palindrome a été juste un concours de circonstances, c’est revenu tellement de fois au moment du bouclage de l’album que cela s’est imposé… quand j’ai écris l’arrangement de voix pour Bail Eternal, j’avais envie de latin, cela faisait très religieux, et une des seules phrases en latin qui me restait en tête c’était ce palindrome de Guy Debord ‘In Girum Imus Nocte Et Consumimur Igni’ (« Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu »), donc j’enregistre la démo de ça pour le faire chanter aux filles du choeur, et quelques jours après je le retrouve dans un bouquin que j’étais en train de lire qui en plus était en train de vraiment me prendre et enfin la même semaine j’ai joué avec Pierre Bastien qui fait de la musique minimaliste avec des robots en Meccano et qui a fait tout un album en palindrome…

Les coincidences…

Oui, il faut parfois se laisser porter… J’aimais bien le côté un peu formule magique et cela me permettait de glisser un peu d’italien pour le côté ensoleillé de la musique, la méditerranée, et mon amour pour Cesare Pavese et love, un mot anglais beaucoup utilisé dans le parler populaire bristolien, quand on dit ‘à plus tard mon cher’, c’est see you my love…

Donc au final, pour quelque chose d’apparence légère, il y a beaucoup de sens…

Comme pour Atlas Moutains, j’aimais le son et le look des mots et maintenant cela une signification importante. Comme pour l’accent pour Fránçois, j’avais découpé au début des lettres dans un journal Tchèque, juste pour le look, le côté graphique, donc l’accent était grave, donc je me suis dis que j’allais le garder, pour le côté grave de la musique (rires) (Fránçois a donné d’autres explications dans un bel article paru dans Magic) et du coup je suis content que ce nom continue à me correspondre au fil des années…

Vous êtes les seuls français chez Domino Records

J’avais sorti un EP chez Too Pure, le label de PJ Harvey, j’étais déjà très heureux… mais ça s’est fait par la vie anglaise que j’ai eue, ma rencontre avec Steven Pastels et puis j’ai tourné avec Camera Obscura et Plaines Inondables est sorti sur un label écossais Fence qui a deux artistes James Yorkston et King Creosote chez Domino et Steven a suivi mon projet depuis les premières démos et je crois que c’est vraiment le parcours que j’ai fait en Angleterre qui a intéressé, j’y suis resté 6 ans, ils ont ouvert leurs bureaux français depuis 2 ans, donc cela a du sens… mais ils ne fouillent pas trop encore la scène française pour trouver des groupes même si je serais ravi si d’autres artistes français étaient signés…

Si tu avais une carte blanche dans un festival, tu ferais venir qui ?

Ah, tellement, mais d’abord en priorité, ceux que j’ai le plus de plaisir à voir en ce moment, ce sont les groupes d’Afrique, du Sahel notamment, parce que c’est hors de ce que je connais au niveau technique et puis la manière communautaire de jouer la musique est intense, ils jouent principalement dans les mariages, donc les groupe qui m’ont le plus bluffé récemment c’est Bassekou Kouyaté un joueur de Ngoni de Bamako au Mali et puis Group Doueh qui est sur Sublime Frequencies, le Domino de la World musique de Seattle et côté français, j’adore Zombie Zombie, en live c’est grand, et j’ai vu Panda Bear qui est très fort et puis beaucoup mes amis, que j’aime toujours écouter et voir, Ladybird, Archipel (ex-Uncle Jelly Fish avec Amaury Ranger), Babe (avec Gerard Black), bien sûr Rosy Plain avec qui je travaille…

Pour terminer, un mini questionnaire à la Pivot, ton mot préféré / détesté du moment ?

Un mot qui m’a frappé récemment, je suis en train de lire un roman de Julien Gracq, Un balcon en forêt qui est fantastique, il est très riche, il faut déguster chaque phrase… et je ne connaissais pas le mot ‘béjaune’, qui est en rapport avec la honte, quand tu dis quelque chose qui est un peu déplacé et que tu regrettes, le mot m’a fasciné, j’ai dérivé, to Be jaune, être jaune, bref j’ai bien aimé le son de ce mot…

Une destination

La Sibérie, pour le côté vide, inaccessible à l’homme…

Une peinture, un peintre ?

Je pense que je serais Peter Doig parce que il y a un subtil mélange acquis du temps des Fauves et des images modernes, des couleurs fluos, un Batman…

http://www.dailymotion.com/video/x6iinp_peter-doig-au-musee-d-art-moderne_news

Et bien un super-héros alors ?

Batman quand même car il est fort et faible à la fois, il n’a pas de super pouvoirs…

Et pour finir la classique, si Dieu existe, qu’aimerais-tu, après ta mort, l’entendre te dire ?

Qu’il a tout prévu, que ça va aller (rires)…

Frànçois & The Atlas Mountains est en tournée dont le 23 février au Brise Glace d’Annecy, le 1er mars à l’Ubu à Rennes, le 8 mars au Poste à Galène à Marseille, le 22 mars au festival Chorus des hauts de Seine, le 23 mars à La Vapeur de Dijon, le 24 mars à la Laiterie de Strasbourg avec Other Lives.

Toutes les dates sur www.francoisandtheatlasmountains.com

Lyonnais qui revendique sa mauvaise foi car comme le dit Baudelaire, "Pour être juste, la critique doit être partiale, passionnée, politique...", Davantage Grincheux que Prof si j'étais un des sept nains, j'aime avant tout la sincérité dans n''importe quel genre musical...
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