En 2016, Guillaume Stankiewicz a franchi un cap avec son nouvel EP Sans cesse et sans bruit. En effet, sa nouvelle collection de chansons fait monter en puissance ce chansonnier que nous avons découvert avec son premier EP en 2014.

Mettant en lumière des gens trop rarement cités (Townes van Zandt & Will Oldham) et évoluant dans l’ombre des grands de la pop française, Guillaume Stankiewicz réussit l’exploit de rendre addictive la nostalgie. Tout un programme !
Il était temps de rencontrer ce garçon et de lui demander de nous expliquer ses chansons.

Sans cesse et sans bruit.

Guillaume Stankiewicz : Plusieurs de mes chansons ont la même histoire.
Tout débute avec une balade assez lente et recueillie. A un moment donné, je me dis : « et si tu augmentais le morceau de 20 BPM, qu’est-ce que cela donnerait ? »
C’est ce que j’ai fait sur celle ci. Un jour, un peu par hasard, en la jouant, j’ai commencé à la jouer beaucoup plus rapidement. J’ai montré cette nouvelle version à quelques personnes qui ont très bien réagi. Elle a un coté assez pop et enjoué. Chose que je fais rarement du premier coup. Les premiers jets sont souvent des trucs nocturnes, plus mélancoliques, plus doux. Après certaines subissent une transformation, enfin bénéficient d’une transformation. Sur cette chanson, je voulais avoir une impression de vitesse. Même si effectivement ce n’est pas la chanson la plus rapide du monde. Dans les percussions, assurées par Jean Thévenin (Jaune), il y a quelque chose qui amène ça. Entre Shaker et Bongo.

Elle m’a fait penser à Nino Ferrer, je ne sais pas si on te l’a déjà dit.

Guillaume Stankiewicz : Non pas du tout. Mais pourquoi pas !

Elle possède un coté nostalgique très apaisé.

Guillaume Stankiewicz : Les chansons que je préfère. J’en ai parlé pour Addict Culture. J’aime les chansons qui savent susciter dans le même temps la joie et la nostalgie de cette joie. Pas une nostalgie douloureuse mais il y a quand même l’idée que quelque chose est passé.
J’aime aussi le côté « frémissant » des cordes. Je voulais qu’elles rentrent imperceptiblement, à l’unisson de la voix, puis se déploient.

Guillaume Stankiewicz - Sans cesse et sans bruit

L’obscurité.

Guillaume Stankiewicz : Pour L’obscurité c’est assez différent. Alors que Sans Cesse et Sans Bruit, est née d’un moment d’inspiration, L’obscurité est une chanson qui s’est faite à tâtons. J’ai trouvé cette suite d’accords, à un moment où je cherchais des accords un peu plus complexes, une harmonie plus riche. D’habitude j’écris le texte en même temps que la musique. Là pendant longtemps j’avais cette suite d’accord puis une mélodie mais pas de texte. Le texte est venu plus tard à la faveur d’une lecture : je lisais un livre de Pierre Bergougnioux qui a écrit des livres géniaux comme Miette, un des meilleurs livres que j’ai lu dernièrement. Il y a un passage dans un de ses livres, La Toussaint je crois, que j’ai pas mal ruminé, il y raconte un moment de sa jeunesse où il va assez mal, il cherche à saisir très exactement ce malaise, à le cerner par l’écriture. Le texte est parti de là. C’est une chanson où la section rythmique est très importante. Elle pourrait tenir debout uniquement avec la basse, la batterie et la voix.

« J’aime les chansons qui savent susciter dans le même temps la joie et la nostalgie de cette joie. »

San Francesco Del Deserto.

Guillaume Stankiewicz : C’est une chanson très ancienne, pas loin d’une dizaine d’années. Elle n’a trouvé que très récemment sa forme définitive. La première version date de huit, neuf ans peut-être. Récemment, j’ai complètement ré-harmonisé la chanson. Elle était plus sombre, plus en mineur. J’ai tout changé. Cela m’arrive parfois de « retaper » des vieilles chansons. A l’arrivée, elle ressemble peu à ce qu’elle était au départ. Quitte à un peu te faire rentrer dans la cuisine, je peux te raconter l’histoire de cette chanson. Tu connais la chanson Burano de Dominique A ?

Non

Guillaume Stankiewicz : Sur l’album Auguri , Burano évoque une île de la lagune de Venise. La chanson parle peut-être d’un souvenir personnel. Enfin peu importe. Elle parle de l’île. On voit de quoi il parle, des murs colorés, etc.
Au départ, San Francesco Del Deserto est parti d’un défi que je me suis lancé : écrire moi aussi une chanson sur une île de la lagune de Venise. C’est aussi idiot que ça. J’ai donc choisi cette île San Francesco del Deserto où je ne suis jamais allé, au départ pour son nom très évocateur. Je n’avais donc pour commencer qu’un nom puis je suis allé voir sur Wikipedia. En fait la légende veut que Saint François ait accosté sur cette île pour prier et que, dérangé par le bruit des oiseaux, il leur ait demandé de se taire. Entre le nom et la légende, il y avait donc de la matière…
Au départ c’est un exercice un peu gratuit. Mais cela a fait une chanson.
J’y ai aussi mis des souvenirs de voyage et des souvenirs personnels qui sont un peu indémêlables.

De toute façon, une chanson n’est pas obligée de raconter quelque chose. On a trois minutes. On ne va pas faire un roman. Il faut que ça installe une ambiance. Avec de la musique, un texte banal peut devenir sublime. Je ne sais pas si mes textes sont faits pour être lus sans la musique d’ailleurs. Mais j’aime bien cette chanson. Je suis content de ce que nous avons fait avec.

Le temps que j’avais.

Guillaume Stankiewicz : Ce morceau date d’une période assez récente et qui a duré trois ou quatre mois, où j’ai eu une obsession pour Dick Annegarn. Cette période s’est terminée par un concert auquel j’ai assisté et qui était génial. Il avait un groupe atypique. J’aime ça. Il y avait trois musiciens : un violoncelliste qui faisait les basses et deux autres musiciens qui passaient du violon, à la mandoline, au piano, etc. Et lui à la guitare. C’est un très bon guitariste. Il a un jeu en picking impressionnant, une virtuosité un peu bancale.
C’est quelqu’un qui peut aussi bien faire des chansons quasiment pour les enfants et aussi des chansons très complexes qui s’inspirent de Debussy, du jazz.
Je trouve que les concerts où il se passe quelque chose musicalement sont finalement assez rares. C’est souvent à l’énergie. Et c’est plus lié à l’identification. Ça nous parle de nous, de nos souvenirs. Là, il se passait quelque chose musicalement. A certains moments, je devais fermer les yeux pour me concentrer sur la musique tellement riche, comme à un concert classique. Cette chanson est née de cette période là avec des accords, une harmonie riches.
La partie de cordes peut renvoyer à des choses comme Debussy (en plus simple). Le texte… C’est dur de parler des textes. C’est une chose qui évoque le temps qui passe. Ça fonctionne toujours le thème du temps qui passe dans les chansons. C’est dit de manière un peu contournée et de manière peut-être pas immédiatement intelligible mais au fond ça parle de ça. C’est une chanson qui a été pas mal malaxée en studio.

Malaxée ?

Guillaume Stankiewicz : J’avais une idée très précise de toutes les chansons et leurs arrangements. Celle là a complètement bougé sous l’impulsion de Nicolas Dufournet du studio Melodium avec qui j’ai fait l’album. Il y avait au départ un « drive », une guitare acoustique qui portait la chanson. Il m’a suggéré de l’enlever pour dépouiller la chanson, laisser plus d’espace. Il y a donc des moments assez vides dans la chanson. Cela fonctionne bien je crois. C’est aussi sur cette chanson que je préfère ma voix. Elle est très différente de ce que je voulais faire au départ… Mais ça me va.

C’était vous, familiers.

Guillaume Stankiewicz : C’est une chanson qui était sur mon premier EP dans une version relativement proche. J’avais l’idée, pour ce disque, de faire une version assez pop avec guitare, basse, batterie, un truc plutôt sautillant. On a enregistré la batterie que j’ai toujours sur mon disque dur. Et il devait y avoir quelques chose comme quinze pistes de guitare à enregistrer.
Un soir, pendant les sessions, je l’ai jouée seul à la guitare et je me suis rendu compte que je faisais fausse route. Cette version chargée. Ce n’était simplement pas la chanson. Le lendemain je suis revenu en studio et j’ai annoncé qu’on changeait tout. C’est la deuxième chanson qui ne ressemble pas à mes plans de départ. Je sais qu’elle a touché profondément certaines personnes.

L’hiver.

Guillaume Stankiewicz : J’associe cette chanson à L’obscurité et Le temps que j’avais. Il s’agit de chansons harmoniquement relativement riches. Il y a un peu plus de tension, on y évite les accords parfaits.
J’avais des arrangements très précis pour cette chanson, plein d’idées. Et Nicolas m’a poussé, comme sur beaucoup de chansons à épurer. Il me répétait très souvent  » Tu as cinq idées, choisis en une ».
Le texte, je l’associe à Manset. Il y a des textes comme Le lieu désiré. Le texte parle d’un homme qui est en fait la personne qui chante. J’ai réutilisé ce procédé. J’ai aussi fait sur cette chanson quelque chose que je n’aurais jamais pensé faire : un solo de guitare. Ce n’est pas trop ma tasse de thé. On s’est pas mal amusé sur la fin instrumentale. C’est assez jouissif de faire rentrer et disparaître des choses. Il y a un continuum dans la chanson mais ça bouge beaucoup.
Cette chanson a un groove et elle fonctionne bien en concert. C’est aussi la plus longue du disque. Enfin n’est pas si longue, je n’aime pas les chansons trop longues.
Souvent les chansons durent pour de mauvaises raisons. Certaines chansons des Beatles ne dépassent pas deux minutes. Une chanson comme Happiness is a warm gurn est une chanson très riche qui ne dure pas plus de trois minutes.
A cette époque tout était très dense et très court. Pour moi, il ne faut pas mettre de gras dans une chanson. Je parle des Beatles, je pourrai citer d’autres gens. Ils amènent toujours des idées. A chaque moment, une idée. Ce qui m’impressionne aussi chez McCartney, c’est qu’il peut se passer d’émouvoir l’auditeur. Il a un tel sens mélodique, une telle inventivité qu’il peut te mettre dans sa poche sans forcément jouer sur l’émotion (même s’il en est capable), sans que tu t’identifies à lui. Le type est vraiment très fort.

Top 10

1) Ton album préféré de 2015 ?

Guillaume Stankiewicz : En 2015 j’ai été pas mal accaparé par la réalisation de mon EP, du coup je suis passé à côté de pas mal de trucs je pense mais j’ai beaucoup écouté le second EP de O, Pain-Noir et Sufjan Stevens.

2) Le groupe que tout le monde a écouté sauf toi ?

Guillaume Stankiewicz : Metronomy je ne sais pas trop ce que c’est.

3) Homeless House ou Happy-Go-Unlucky de John Cunningham ?

Guillaume Stankiewicz : Happy-Go-Unlucky, sur lequel en prime on entend Mehdi Zannad.

4) Ton disque préféré des Beatles ?

Guillaume Stankiewicz : The Beatles.

5) Le refrain ultime ?

Guillaume Stankiewicz : Difficile à dire… Avec la disparition de Bowie, j’ai réentendu All the Young Dudes, c’est un sacré refrain, avec ce qu’il faut d’emphase.

6) La meilleure salle de concert pour voir un concert ?

Guillaume Stankiewicz : Je suis souvent allé au Petit Bain dernièrement, j’aime bien.

7) La meilleure salle de concert pour faire un concert ?

Guillaume Stankiewicz : Ça doit être pas mal la salle Pleyel…

8) Ta pochette de disque préférée ?

Guillaume Stankiewicz : La mienne !!! Franchement elle est super, je peux le dire vu que c’est pas moi qui l’ait faite.

9) Le disque qui va forcément te décevoir ?

Guillaume Stankiewicz : Le prochain Neil Young sans doute.

10) Chaos and Creation in the Backyard ou Ram ?

Guillaume Stankiewicz : Ram.

Sans cesse et sans bruit de Guillaume Stankiewicz est disponible depuis quelques semaines via le label Microcultures.

Guillaume Stankiewicz - Sans cesse et sans bruit

Tracklist : Guillaume Stankiewicz - Sans cesse et sans bruit
  1. Sans cesse et sans bruit
  2. L'obscurité
  3. San Francesco del Deserto
  4. Le temps que j'avais
  5. C'était vous; familiers
  6. L'hiver

Thx To LLB & Buddy.

Pouet? Tsoin. Évidemment.
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