Terre Thaemlitz
Est-il encore nécessaire de présenter Terre Thaemlitz ? Touche-à-tout de génie, fondateur du label Comatonse, il se définit lui-même ni homme, ni femme ni même homosexuel, son positionnement transgenre ne cesse de nous interroger. Il devait se produire à la Machine du Moulin Rouge en avril dernier, le label le représentant en France nous avait contacté pour « une collaboration », nous leur avions proposé une interview et une séance photo, sans réponse de leur part et la soirée s’étant certainement faite sans lui pour cause d’activité volcanique inopinée, j’ai décidé de lui poser quelques questions par mail auxquelles il a très gentiment répondu. Voici donc l’interview d’un vrai artiste.

Terre Thaemlitz

Bonjour, Terre. À part ton album sorti sous le nom de DJ Sprinkles, les Français te connaissent assez mal. Peux-tu te présenter?

Je ne suis pas certain de comprendre le sens exact de la question (problèmes de langue), mais je vais tout de même essayer d’y répondre… Les quelques EP’s que j’ai sorti au fil des années sous le nom de DJ Sprinkles ne sont pas représentatifs de ma production. Mais cela m’importe assez peu que les gens découvrent “qui je suis” à travers mes disques ; cela repose sur des modèles dépassés des notions d’auteur et d’authenticité, que je remets en cause pour moi comme pour les autres. Ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est de voir le fonctionnement de projets individuels au sein du marché, mais aussi dans leur rapport aux consommateurs.

Te souviens-tu de ton premier contact avec la house music et de ce que tu as éprouvé à ce moment-là?

Je crois que ma première vraie rencontre avec la house music – en tout cas avec quelque chose qui n’était pas juste de la dance music, mais un son radicalement différent, définissant la “house” comme un genre à part entière – a été Jack Your Body, de Farley Jackmaster Funk. C’était en 1986, et je venais d’arriver à New York. La house ne représentait rien de très précis, alors – le mot désignait une musique de club, pour les DJs, plus qu’un son particulier. Il y avait beaucoup de mauvaise dance music – le style de Jellybean Benitez ne m’a jamais trop inspiré. Soit je n’aimais pas les percussions, soit c’étaient les claviers. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens, à l’époque, ne descendaient pas leurs lignes de basse d’une octave – tout était mixé très clair, on utilisait trop les banques de sons des synthés digitaux. Et puis, j’ai entendu Jack Your Body. C’était vraiment diffèrent de tout le reste. Je le passe encore souvent – je ne m’en fatigue pas. Un super classique.

Terre Thaemlitz

On te retrouve sous beaucoup de noms : DJ Sprinkles, Terre Thaemlitz, Kami-Sakunobe House Explosion, Terre’s Neu Wuss Fusion, G.R.L.L. Chacun de ces noms est-il lié à un moment de ta vie, ou bien est-ce une façon d’explorer différents styles de musique ?

Le fait de produire sous différents pseudos, et dans des genres variés, participe aussi de ma critique de la notion d’auteur. Les productions se font simultanément, elles se télescopent, de façon à compliquer la manière dont les gens parviennent en général à établir le cap ou la direction téléologique du travail d’un producteur. Comme les projets fonctionnent souvent dans des styles très, différents (dance music, musique électronique, ambient, etc.), cela fragmente encore plus mon “identité” de producteur – même si ceux qui ne connaissent qu’un de mes projets pensent que je n’ai qu’une identité. C’est un des effets pervers du marché ; et cela entraîne une limitation des réseaux de distribution. J’aime tracer moi-même ces limites, plutôt que de me dire avec espoir : “Tout le monde connaît tous mes projets.” On n’est pas dans la Pop Music, et je n’ai pas à m’inquiéter de ces fantasmes ridicule de Pertinence Globale… même si de nombreux labels musicaux – y compris des labels expérimentaux – fonctionnent malgré tout sur de telles idées.

Tu as choisi d’aller vivre au Japon. Peux-tu nous expliquer ce qui t’a attiré là-bas?

Vaste question, à laquelle il est difficile de répondre sans trop simplifier ni tomber dans les banalités. Disons que la sécurité personnelle est quelque chose auquel je tiens. Je suis venu mixer et travailler ici, ce qui ne m’était jamais arrivé aux États-Unis… J’ai toujours été très mal, aux États-Unis. Pour moi, c’est un endroit épouvantable – et ça le restera toujours. Une opportunité m’a été donnée de partir, et je l’ai saisie. Voilà l’histoire, très simplifiée…

T’attendais-tu à un tel accueil de ton album Midtown 120 Blues ? Qu’as-tu l’intention de faire, maintenant que tu es plus connu ?

On m’a déjà posé cette question, mais je n’ai pas vraiment remarqué de changement dans la perception que les gens ont de mon travail. Il est possible que je sois en dehors de la hype parce que je vis au Japon. En tout cas, il me semble que c’est mon premier album a être diffusé sur la scène dance européenne, et pour les gens, là-bas, ça été un truc super soudain. Je pense que la plupart des Européens voient toujours en moi un des artistes du label électronique Mille Plateaux. Je continue de produire et de jouer dans ce style sous le nom de Terre Thaemlitz, et cela constitue d’ailleurs la majeure partie de mes performances en Europe.

Traditionnellement, mai et juin sont les mois de la Gay Pride. Tu participes à ces événements ?

Non. Il me semble qu’aujourd’hui, les Gay Pride sont une célébration de modes de vie bien établis et marketés, plus qu’une tentative de briser les oppressions quotidiennes de l’homophobie. Et je vois dans le sponsoring d’entreprise moins un signe d’acceptation que de la cooptation. Ça ne m’intéresse absolument pas. Je ne trouve rien d’émancipateur dans la Gay Pride. Elle me semble au contraire superficielle et dramatiquement triste.

Ici, en France, notre président a été ministre de l’Intérieur et il s’est employé à diviser les communautés (les musulmans, les juifs, les riches, les pauvres, les gays…). Vois-tu dans le monde un homme politique qui te paraisse droit et honnête ?

Je ne me suis jamais senti “représenté” par une quelconque personne élue, et je ne crois pas au processus démocratique. Je dis toujours que la grande réussite de George W. Bush a été son honnêteté, en ce sens qu’il a exposé aux yeux du monde ces États-Unis complètement régressifs et tarés où j’ai grandi. Mais c’était évidemment un guignol. Plutôt que de se focaliser sur les scandales qui entourent certains hommes politiques, je pense que l’important est de rester critique vis-à-vis des partis et des infrastructures politiques, puisque le pouvoir individuel des politiciens reste celui de la représentation. Dans un sens, les politiciens – aussi scandaleux leur comportement soit-il – m’apparaissent comme un leurre pour nous distraire de ce qui se trame dans les coulisses des partis et de leurs politiques, en matière d’économie et de lobbying.

Quels musiciens, actuels ou non, aimes-tu ?

Tu as l’art des questions simples en apparence auxquelles il est impossible de répondre en toute franchise (rires). Je viens de rendre visite à mes parents, aux Etats-Unis. Ils ont plus de quatre-vingts ans, et quand j’étais gosse, j’aimais bien passer leurs vieux 78 tours de Fats Waller. Les 78 tours me manquent. Je n’ai plus de phonographe pour les écouter. Malgré tout, j’écoute encore régulièrement Fats. Je suis sûr que ça rend mes voisins dingues – surtout ici, au Japon… « Voilà que l’étranger, à côté, remets ça ! »

DJ SPRINKLES – B2B (SKYLAX 115)

Un grand merci à M. JC Napias pour sa traduction.