The National Gallery aux Nuits de Fourvière

St Vincent @ La Maroquinerie, Paris - 26.04.2009
Guimauve - 14/07/2010
The National
The National - Crédit photo : Keith Klenowski

Il y a des soirées qui resteront gravées dans les mémoires. Celle d’hier en est une ; l’affiche était pourtant belle, une nuit Brooklyn avec à la baguette les new yorkais de The National mais la chaleur d’abord étouffante, le ciel jaune zébré de violents éclairs et enfin la pluie fine et pénétrante avaient de quoi faire reculer les habitués des coussins du théâtre antique de Fourvière et de ses nuits étoilées.

Pourtant c’était sans nulle doute la nuit (le concert s’est clos à plus d’une heure du matin, fait rare à Fourvière) à ne pas rater cette année, le genre de concert dont on reparle après avec le sourire dans les yeux, le genre de nuit que l’on aurait aimé passer enlacé avec sa bien aimée à se noyer dans la voix de miel de Matt Berniger.

Paul Auster dans son film coup de coeur Brooklyn Boogiefaisait se rencontrer chez un vendeur de cigare bonhomme les figures locales de son quartier fétiche, The National nous invite à découvrir le melting pot (pop?) musical d’une scène incroyablement riche. Le groupe avait déjà été à l’initiative de la compilation au profit de la lutte contre le sida, Dark was the night qui regroupait la crème de la musique de Brooklyn, en fait crème de la musique tout court avec entre autres Bon Iver, Grizzly Bear, Yeasayer, Iron & Wine, Sufjan Stevens, Beirut, Arcade Fire et les invités de ce soir, les foutraques Dirty Projectors et la James Brown au féminin, Sharon Jones avec ses Dap-Kings.

St Vincent

St Vincent @ La Maroquinerie, Paris - 26.04.2009
St Vincent @ La Maroquinerie, Paris - 26.04.2009

La soirée avait pourtant débuté à voix feutrée avec la pop lyrique et onirique du trio St Vincent mené par Annie Clark, habituée des collaborations avec David Byrne, Sufjan Stevens, ou Grizzly Bear. Difficile quand on chante sur le fil du rasoir de subjuguer une armée de moines encapuchonnés et multicolores privés de parapluie, mais quand arrive le maitre de cérémonie, Matt Berniger accompagné de son gang de barbus costumés de sombre, la fosse humide se réchauffe, ceux qui sont allés chercher un abris au bar rappliquent la pinte à la main pendant que le leader de The National goute le vin blanc local qu’il boit comme de l’eau.

Dirty Projectors

The Dirty Projectors
The Dirty Projectors - crédit photo : Sarah Cass

Les Dirty Projectors prennent la relève alors que la nuit tombe et que la pluie continue à faire de même. Le démarrage est poussif, la voix parfois hésitante de Dave Longstreth fait craindre un énième groupe arty poseur, mais petit à petit les harmonies célestes des trois voix féminines étoffent les morceaux aux structures intrigantes, sans couplets ou refrains, avec une impression d’improvisation mais très maitrisée. Le jeu de guitare est très sautillant, Dave Longstreth est gaucher mais joue sur une guitare de droitier, il jongle avec son capodastre plusieurs fois dans le même morceau. Les sonorités se rapprochent des Vampire Week-End cachés en coulisse, qui attendent la nuit du lendemain pour fondre sur leur proie. Les Dirty Projectors revendiquent des parties de guitares inspirées d’Ali Farka Touré et les rythmiques s’inspirent des danses africaines. Le plus étonnant sont les vocalises du trio féminin qui ne sont pas sans rappeler Camille ou Björk que le groupe a d’ailleurs invité l’année dernière pour interpréter une composition originale de Dave Longstreth écrite pour cinq voix et une guitare acoustique. C’est donc un mélange totalement atypique qui au final séduit et démontre que Brooklyn est une scène très vivace, en perpétuelle recherche.

The National

The National

The National enchaine dans une formation à 8 avec un clavier violoniste, deux guitares, une basse, une batterie, une trompette et un trombone. Dès leur arrivée sur scène, ils imposent leur magnétisme, l’électricité est présente dans l’air et pourtant l’orage s’est éloigné. Matt Berniger s’empare du micro, sa voix suave, pénétrante, entre Stuart Staples et Cohen hypnotise le public. Il est comme habité, dans son monde quasi autistique à se frapper les phalanges et à dériver comme une balle de flipper sur scène. On sent pourtant que c’est un groupe qui a besoin de temps pour créer une ambiance, une atmosphère, le set ici est raccourci puisque le groupe joue ici même en vedette le lendemain, mais quelle puissance, quelle claque. Matt raconte des histoires, s’amuse de leur clip inspiré du Gainsbourg des années 60 mal compris aux Etats-Unis et qui le fait passer pour un pervers là bas. Il fait le job pour chauffer le public pour la tête d’affiche de la soirée, Sharon Jones, mais il le fait tellement bien qu’il est quasi en transe quand il traverse la fosse pour grimper au sommet des antiques pierres du théâtre romain, il arrangue la foule tel l’empereur lyonnais Claude mais avec la complicité de Bacchus pour le coup maçonnais. Le public est conquis, dans la fosse, le sosie de Borat version portugaise scande les paroles de chaque titre en levant les bras vers le firmament et l’on se demande pourquoi The National ne joue pas le soir du 14 juillet. On retient son souffle et les plus chanceux pensent déjà à la soirée du lendemain qui risque d’être un feux d’artifice « High Violet« .

Sharon Jones & The Dap-Kings

Sharon Jones & The Dap-Kings
Sharon Jones & The Dap-Kings

Mais l’explosion survient quand déboule la pétaradante Sharon Jones et son instinct (basique ?) animal dans une robe lamée turquoise. Affichant 64 printemps au compteur, cette ancienne gardienne de prison libère une énergie folle et emporte le morceau avec sa soul revisitée façon James Brown au féminin. Elle a travaillé avec Michael Bublé, le frenchy Wax Tailor, Rufus Wainwright, There light be giants, Amy Winhouse ou a repris pour la BO du film Up in the air avec Georges Clooney le this land is your land de Woody Guthrie. Elle est accompagnée comme d’habitude des dix musiciens du Dap-Kings dirigés par la bassiste Bosco Man qui dépoussièrent la Motown, empruntant au passé pour mieux faire sonner la soul du 21ème siècle. Pendant plus d’une heure trente, Sharon ne croisera pas ses gambettes mais parcourera largement sur scène la distance entre Lyon et Brooklyn en sautant dans tous les sens façon vaudoux ou en donnant un cours de danse frénétique où le corps des pieds à la tête remua au son de la trompette et des saxophones ténor et baryton. Elle demande à un candide du premier rang de la rejoindre sur scène pour une parade amoureuse improvisée réalisée brillamment par un jeune homme métamorphosé en dancing machine à la présence incroyable le tout entrecoupé de titre où l’on sent poindre du vécu comme sur My mum doesn’t like my man. Ce petit bout de femme subjugue par sa capacité de vous prendre par le col et de ne plus vous lâcher, c’est une vraie performeuse qui chante, danse et visite en tous sens la scène. Le public est chauffé à blanc, l’eau a séché dans la fosse qui se transforme en piste de danse, la foule exulte, en redemande en jetant les traditionnels coussins sur des musiciens sidérés.

La Nuit Brooklyn a donc tenu toute ses promesses avec un éclectique mélange des genres, de la générosité à tous les étages, et les classieux The National qui tiennent à remercier les Nuits de Fourvière pour cette carte blanche, cette production unique et rare qui montre que l’on peut être ambitieux et faire le plein.

Date : lundi 12 juillet 2010
Lyonnais qui revendique sa mauvaise foi car comme le dit Baudelaire, "Pour être juste, la critique doit être partiale, passionnée, politique...", Davantage Grincheux que Prof si j'étais un des sept nains, j'aime avant tout la sincérité dans n''importe quel genre musical...

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