D’aucuns vous diront entre deux lampées de bière que la Flèche d’Or, et ben mon copain, c’est une sacré salle. Avec son air de ne pas y toucher, elle est juste ce qu’il faut grande, et sa baie vitrée remplie d’impacts qui donne (pas les impacts la baie vitrée, ne commencez pas) sur la petite ceinture, ça donne une salle qu’elle est bien chouette. D’autres, étouffant leur rancoeur dans un fond de margharita triste, s’emporteront vainement sur la sono parce que merde, au prix où on paye les places mon bon monsieur, faudrait voir à pas trop euh, hein, bon. Ne les écoutez pas, nous ne les écoutons jamais, de toute façon il n’y a pas le temps, le public trépigne d’impatience à en causer d’autres impacts sur la vitrine. Ce soir, c’est Monogrenade, à la Flèche d’Or, et me concernant, ils auraient pu jouer dans le salon de ma tante que je serai venu quand même. (En plus ça aurait été plus pratique quand on y pense.) Rha, Monogrenade, ce sextuor flamboyant, osant le pari de la transparence en s’affichant ouvertement Montréalais, Monogrenade, que je t’aime, comme dirait Johnny.

Monogrenade

Monogrenade


Monogrenade

Il faut dire que ça remonte à loin. Qui m’a fait découvrir ce groupe ? (dénoncez-vous) Comment en suis-je venu à me perdre dans les circonvolutions mélancoliques de leurs envolées de cordes, de leurs trépignements de basse, où étais-je, la première fois où je suis tombé à genoux devant la simplicité renversante et sublime de leurs paroles ? (Si vous vous posez vraiment la question, allez donc lire mes autres articles à leur sujet, j’ai bien du écrire ça quelque part, vous me raconterez.)

Avec la sortie de leur premier album et leur percée française, en 2012, on se demandait ce qui nous tombait dessus. La chanson française, lapin tétanisé dans les phares de ses glorieux prédécesseurs était amorphe, terrifiée à l’idée de devoir reprendre le flambeau. L’arme de nos amis outre-atlantique était pourtant d’une simplicité désarmante (ce qui est paradoxal, pour une arme) : Voir, à l’instar de leurs confrères yankees, la parole comme un instrument, l’utiliser avec finesse et parcimonie. En effet, même si cet article tend à démontrer l’inverse, il ne suffit que de quelques mots pour déclencher une émotion. Monogrenade l’a bien compris, et la bombe mélancolique qu’était « Ce Soir » m’a explosé en pleine oreille, hier, comme le reste de leur playlist élégamment agencée entre pop nerveuse et envolées atmosphériques. Depuis, j’ai les tympans qui bourdonnent et l’âme qui a le bourdon. Un état merveilleux.

Monogrenade - Tes Yeux

La grande force de Monogrenade en live, c’est indéniable, c’est leur batteur. Si sa puissance de frappe a failli lui causer un arrêt cardiaque avant le rappel, elle nous a scotché au sol pendant plus d’une heure trente, apportant une touche rock aux morceaux les plus contemplatifs. Juste ce qu’il faut pour que le pied se mette à taper de manière compulsive au sol. Jusqu’à la fin, l’épine dorsale du groupe, ça aura été lui, accompagné du bassiste virtuose (mais bon, je dis virtuose, ils sont tous virtuoses si tu vas chercher par là.) Mais si quelqu’un nous maintient au sol, il y a aussi ceux qui nous font décoller. Si le batteur est la structure, les trois jeunes femmes, deux violonistes et une violoncellistes, elles, sont l’essence. Sans elle, pas de décollage, et le tourbillonnement délirant des archets, le poignet cassé dans l’effort, les mèches de cheveux qu’on renvoie d’un coup de nuque derrière la tête, le sourire qu’on ne peut empêcher de laisser poindre quand la magie prend vraiment sont autant de preuves que la navette a bien décollé, ce soir là. Objectif accompli : Houston, nous avons un chef-d’oeuvre.

Et puis il y a lui, l’homme qui orchestre le tout. Le cosmonaute. Sans lui, tout ce métal et ce combustible resteraient au sol, mais sans eux, il n’irait pas bien loin non plus. Aérien, Jean Michel Pigeon semble survoler la salle de son regard presque naïf, heureux, comme un enfant qui a réussi à faire fonctionner un jouet. Sa voix claire et simple est le contrepoint parfait de son ambition instrumentale. Il plane, au dessus de tout, et on plane tous avec lui. La drogue auditive, finalement, on l’a approché. Vous le connaissez, ce moment où les yeux se ferment, et où le corps résonne entièrement de musique, dans chaque muscle, dans chaque nerf. On devrait avoir mal partout, en sortant, et on a mal au dos, au pied, à la nuque, mais inexplicablement, on plane, un sourire léger plaqué sur les lèvres. Il faut être bon pour provoquer une telle décharge. Lorsque les montées en puissance de Monogrenade se terminent, c’est comme quand la navette pique du nez, subitement, et qu’on est propulsé en hauteur. Il y a un nom scientifique pour cet état de légèreté inattendue : L’apesanteur.

Monogrenade – Ce soir

Setlist : Portal/Composite, Cercles et Pentagones, Intro, La marge, D’un autre oeil, L’araignée, Le fantôme, J’attends, L’aimant, Labyrinthe, M’en aller, Tes yeux, Tantale, Obsolète, Phaéton, Metropolis. Rappel : Cover de Je t’emmène au vent : Louise Attaque, Ce soir.