Sa silhouette est connue. Dans la pénombre des salles parisiennes, Alain Bibal promèn sa casquette et ses appareils photos télémétriques et shoote la crème du rock indé anglais et américain. Militant de la photographie argentique, Alain Bibal verra ses clichés des Dandy Warhols et des Libertines s’exposer chez Stardust dans quelques semaines. Une mise au point avec ce photographe s’imposait d’elle-même.

Comment es-tu venu à la photographie ?

Alain Bibal : Autant que je me souvienne j’ai toujours fait de la photo, mes premiers pas datent de 82 avec un Canon AL1, j’avais 18 ans.

Pourquoi avoir opté pour l’argentique ?

Je suis issu d’une génération ou la photo était exclusivement en argentique. Je ne conçoit donc la photo uniquement que par le geste de positionner puis d’enrouler une pellicule dans un appareil.

Te rappelles-tu du premier groupe que tu as pris en photographie ?

Oui, indirectement c’était les Arctic Monkeys à Finsbury Park le 24 mai 2014. J’avais amené mon Leica M7, deux ou trois pellicules N&B pour essentiellement prendre le public puis j’ai essayé de prendre le groupe dans la foule en pleine nuit, comme cela, pour essayer. Cela a donné cette photo d’Alex Turner en train de chanter sur l’écran géant avec seulement le bassiste que l’on voit en minuscule sur la scène. Les photos des anglais principalement venus du nord et celle-là m’ont donné envie de continuer. J’en ai même fait ma carte de visite ensuite… Je suis donc très fier que cette photo ai été choisie pour figurer à la fois à l’exposition et dans le coffret de carte postale. C’est vraiment un acte de naissance pour moi. J’avais même envoyé un tirage 13×18 à la personne de chez Domino à Londres qui m’avait invité au concert.

Arctic Monkeys © Alain Bibal

Comment choisis-tu les groupes que tu photographies ?

Au départ en 2014, c’était essentiellement des coups de cœurs musicaux tout en ciblant des groupes accessibles comme Temples ou Allah-Las. Puis il y a eu les premiers Pass Photo, comme The Libertines, The Specials, Paul Weller… Ensuite quand nous avons commencé à collaborer avec Davis Jégou (on s’était croisé sur une journée promo avec Gruyff Rhys en octobre 2015), il m’a permis de rencontrer Angel Olsen ou Suggs de Madness par exemple.

Angel Olsen © Alain Bibal

Angel Olsen © Alain Bibal

Quel matériel utilises-tu ?

J’utilise un Leica M7 avec un Summicron 50 pour les portraits en N&B et on me prête un M6 avec un 35mm pour les grandes occases… Je l’utilise presque exclusivement en couleur, j’aime bien par exemple le résultat du 35mm comme quand j’ai photographié The Night Beats entassé dans une minuscule loge au Paris Psych Fest 2016. Ils étaient en train de se descendre une bouteille de tequila quand je suis rentré dans la loge ; Je leur ai demandé de refaire la scène comme je les avait vu la première fois. Un filet de lumière est alors rentré par la fenêtre, magique. Sinon, j’utilise aussi un Rolleiflex 2.8f, un appareil qui date de 68, sans cellule. C’est avec celui-ci que j’ai fait la photo de James Bagshaw de Temples au concert privé d’Arte en mars dernier également exposé à la Stardust.

Tu vas exposer des clichés des Dandy Warhols. Peux-tu me raconter ce moment passer avec le groupe de Portland ?

J’avais contacté Peter le guitariste via son messenger facebook. Il m’avait dit que le groupe est intéressé, mais sans plus. Je me suis pointé la fleur au fusil le jour J au Trianon et j’ai eu la chance de passer avant tout le monde ! Les Dandys m’attendaient dans le grand salon du Trianon, Zia allongée sur le divan avec les 3 autres debout à côté. J’avais pour la première fois les deux Leica et cela m’a vraiment lancé avec eux. J’ai vendu des tirages et les meilleures ont été postées sur leurs réseaux sociaux.
Ensuite, je les ai contactés pour une séance au Roundhouse de Londres en mars dernier mais je suis passé par leur boite de management dans le Colorado puis par leur tour manager mais j’ai eu une vraie séance avec un créneau attitré et mon nom sur le planning du Roundhouse. La séance s’est déroulée en deux temps avec des portraits simples (dont la photo de Zia adossée à la rampe de sortie) car Peter était chez Rough Trade puis ensuite avec le groupe en entier dans l’escalier de secours du Roundhouse. Chez les Dandy Warhols une séance c’est du sérieux : de la pose aux fringues tout compte et chacun à un rôle bien précis. Courtney le leader est toujours en avant et pose comme une statue grecque, genre tu vois ce groupe, c’est moi… Zia allume le photographe (enfin je ne sais pas pour les autres mais pour moi, elle le fait bien), Brett fait le « boy next door » en adoptant une pose normale mais sans effet particulier et Peter regarde en l’air ou ses Creepers, c’est selon… Même les positions de leurs mains sont travaillées, c’est pour dire. Courtney avait un t-shirt CBGB pour les photos solo.

Comment as-tu construit ton style ? Quels photographes t’inspirent ?

Avoir un style au bout de 4 ans, c’est un bien grand mot. Disons que j’ai toujours aimé l’aspect direct et sans mise en scène qui se prêtent bien au Leica en N&B avec le 50mm. C’est toute l’école des Inrockuptibles (en entier, hein…) l’illustre bimensuel des années 90 avec les photos N&B de Renaud Monfourny. Par exemple la photo de Jason Williamson des Sleafords Mods en est une bonne illustration car comme pour leur musique, ils n’ont pas besoin d’un faire des tonnes pour dégager quelque chose de fort .
Après mes photos au Leica M6 en couleur sont plus travaillées avec des fuyantes accentuées par le 35MM et des tonalités très sépia ou virant sur le gris bleu comme la photo des Dandys au Roundhouse.

Je crois savoir que tu fais développer tes photos ? Tu peux nous en dire plus.

Oui comme tous les débutant j’ai passé des heures (et des nuits) enfermés dans mes toilettes à bousiller mes 501. Mais tireur c’est vraiment un métier. J’ai eu la chance de rencontrer Sam Noble chez Publimod et qui a tiré bien la moitié de mes photos exposée à la Stardust. Mine de rien, Sam c’était le tireur de Marc Riboud ou de Sabine Weiss. Bref, c’est une pointure.
Il est parti à la retraite et c’est Pascal Sousa qui a pris sa relève. Pascal a la particularité de tirer (et très bien) aussi la couleur, ce qui demande des compétences et du matériel que tous les labos photos n’ont pas forcément. Pour les besoins de l’exposition on a fait un tirage « prestige » en N&B de deux heures en format 109 x 84 (grâce à un agrandisseur DUST a projection horizontale) des 4 Libertines de dos à Liverpool.

The Libertines © Alain Bibal

The Libertines © Alain Bibal

TOP 5 d’Alain Bibal

1) Le meilleur album de 2017 ?

Sans hésitation le dernier Neil Young, Hitchhiker. On se demande comment un tel bijou a pu rester dans les tiroirs pendant 41 ans…

Neil Young - Hitchhiker

2) Ton concert préféré de 2017 ?

En tant que photographe, pour le lieux et l’ambiance The Libertines à Prenton park (Birkenhead de l’autre côté de la Mersey à Liverpool), avec The Coral en ouverture et le speach surprise de Jeremy Corbyn avant. C’est la seule fois où j’ai pris un politique en photo, d’ailleurs. J’étais littéralement embarqué (ou embedded) avec eux pendant 6 heures comme à Rock en Seine. Des moments rares et intenses comme la photo où Carl Barât rentre avec une clope à la main seul sur la rampe d’accès avec les éclairages du stade en contre-jour.

3) Un photographe mort avec qui tu aimerais bien boire un verre ?

Alfred Wertheimer, le photographe d’Elvis. Sinon un (encore) vivant, Baron Wolman la légende de Rolling Stones. On échange pas mal via son messenger, il est de bons conseils. Je suis toujours autant scotché par sa photo de Johnny Cash avec sa femme Jude en arrière-plan derrière. Cette photo est d’une force incroyable. Et aussi Pennie Smith dont je viens juste de retrouver le livre The Clash before and After après 25 ans avec la mythique photo de Paul Simonon en train de fracasser sa basse à Boston en 79.

Johnny Cash

© Baron Wolman

4) Ta pochette d’album préférée ?

Rubber Soul avec la photo de Robert Freeman. J’ai vu la photo N&B originale en 2010 à la galerie Proud Chelsea en format vinyle, un vrai choc. Sinon, j’ai un exemplaire d’époque premier pressage, Loud Cut et mono. Je suis un dingue des pochettes d’album des 60’s et j’ai claqué une petite fortune à reconstituer les pressages originaux des Stones, des Beatles, de Dylan avec les photos de Gered Mankowitz, David Bailey, Michael Cooper, Barry Feinstein et de Don Hunstein…

5) Ta pellicule préférée ?

En N&B l’Ilford Delta 3200. Un grain exceptionnel avec un rendu au tirage qui ressemble presque à un un dessin fait au 6B comme la photo d’Angel Olsen à la fenêtre des loges du Trianon ou cet été à La Route du Rock. Pour la couleur, pour la saison hivernale je vais passer à la Kodak Portra 800 comme pour mon prochain concert des Charlatans à la Brixton Academy en Décembre. Sinon, j’utilise de la Fuji 400hpro pour le M6 et le Rolleifex.

Alain Bibal exposera ses clichés à la Galerie Stardust (37 rue de Stalingrad – Le Pré-Saint-Gervais) du 01 février au 3 Mars 2018. Le vernissage aura lieu le jeudi 01 février 2018 à 19H00.
Retrouvez les Essentiels d’Alain Bibal sur Stereographics.