Grand Blanc - Printemps de Bourges 2014 © Guimauve

Grand Blanc – Printemps de Bourges 2014 © Guimauve

Ce qui frappe de prime abord quand on découvre Grand Blanc sur scène comme au dernier Printemps de Bourges, c’est la façon dont les 4 de Metz vous bousculent, vous ‘uppercutent’, vous ‘knockent’ out. On est pris, retourné, éparpillé façon puzzle, correctionné, dynamité, dispersé, ventilé !

Ils expulsent leurs chansons avec morgue, embrasent la scène comme l’allumette du Wild at Heart de Lynch. Il y a de l’urgence et de la patience dans ce projet aux 50 nuances de blanc incandescent qui sort tout juste des friches industriels d’une Lorraine barbifiante et exsangue pour enfiévrer Paris avec modernité et pugnacité.

En 2011, la biennale d’art contemporain de Lyon avait pour titre « Une terrible beauté est née » ce qui semble coller parfaitement à la trajectoire âpre et foudroyante de Grand Blanc. Ils seront en concert au Sonic à Lyon ce jeudi 6 novembre avec Blind Digital Citizen qui viennent de sortir leur clip halluciné et hallucinant, Ravi et le samedi 8 novembre à La Cave à Musique à Mâcon avec Mustang.

D’où venez-vous ?

« On est tous de Metz, dans cet héritage ‘indus’ allemand ancienne vallée de la Fensch, c’est ce qui nous borde, ce que l’on aime dans notre région lorsque l’on en parle on aime se rappeler les hauts fourneaux, l’héritage industriel » avance Luc, « mais on est pas des fils d’ouvriers, on n’est pas des prolos » précise Benoit, au début c’est un peu un folklore d’autant que l’on a tous bougé à Paris et arriver dans la capitale pour un provincial, c’est toujours toute une histoire… quand tu es marseillais, corse ou auvergnats, c’est plus facile car tu as des bars mais quand tu viens de l’Est, il faut un peu improviser et en fait on s’est rendu compte aussi en faisant de plus en plus de blagues là dessus, tu prêtes davantage attention dans les repas de famille, tu te rends compte qu’il y a des anciens qui parlent de crainte de se prendre des bombes sur la gueule, de se faire virer de chez eux, et donc on s’est rendu compte que notre attachement à la région était plus profonde… Il se trouve que cela répond à un imaginaire d’une certaine musique, la musique ‘indus’ et donc cela fait assez vite sens dans ce que l’on veut dire, dans la musique que l’on apprécie, dans les fiertés que l’on peut avoir. Le côté ‘indus’ de l’Est de Grand Blanc, il est un peu stylisé, il est dans nos vies mais il n’est pas faux, c’est une caricature de nous mêmes et on aime bien ».

Et votre nom, d’où vient-il ? vous faites quand même une musique assez sombre, est-ce oxymorique ? moi cela m’évoque une ouverture, de l’espace.

Camille explique : « on l’a choisi un peu par hasard, on devait trouver un nom avec Ben, on a donné plein de noms et bam, on s’est arrêté là dessus parce que cela sonnait bien, il y avait deux fois ‘an’, qui se disent a et a en lorrain » détaille Benoit, « nous quand on joue à Metz, nos potes ne vont pas voir Grand Blanc mais ‘Gra Bla’ et c’est important (rires). « On s’est dit » poursuit Camille « qu’en québécois cela sonnait pas mal » (rires). « Donc on avait toute la francophonie devant nous » surenchérit Benoit ! « Et en plus c’est un nom qui ne dit absolument rien mais veut dire plein de choses. C’est juste pratique quand tu as un nom qui peut s’adapter à des situations, de rester mystérieux et puis c’est froid un peu… »

Grand Blanc – Trabendo de Paris

Et le choix du français, il y a un retour des groupes qui chante en français…

Ben : « Ce n’était pas vraiment un choix, quand on s’est rencontré, c’était moi qui écrivais et j’écrivais déjà en français et donc quand on a fait de la musique ensemble parce que l’on en avait envie et bien on a continué en français. Si j’avais écris au départ en anglais, on aurait fait un groupe en anglais donc ce n’est pas spécialement un choix, après c’est peut être mon choix personnel, mais seul mon psychanalyste sait pourquoi j’ai fait ça. »
Camille : « Ben est quand même l’auteur de tous les textes de Grand Blanc et il ne pourrait pas du tout faire la même chose en anglais car on ne prétend pas avoir un niveau d’anglais suffisant pour écrire des choses aussi fouillées. »

Et quand on est français, la compréhension est immédiate ce qui permet une adhésion instantanée… Et tu utilisais le mot auteur et il me semble important car vous prenez soin de choisir précisément les mots des chansons, alors même si parler d’écriture littéraire est peut être galvaudée comment viennent vos textes ? est ce que tu écris beaucoup plus que la chanson finale par exemple comme le fait Fauve ?

Benoit : « Alors Fauve on les a côtoyés, on a pas mal parlé, je pense que dans une querelle littéraire, nous sommes des ennemis jurés, on se mettrait sur la gueule, mais après on a fait des choix radicalement différents qui ont des incidences philosophiques, voir théologiques énormes ! J’ai étudié la littérature, je ne trouve pas qu’elle soit bien enseignée comme la manière dont elle est diffusée et je trouve cela dommage. Je ne me bats pas contre des moulins, je n’écris pas des chansons pour faire de la littérature la plus populaire, faire des ponts entre la littérature et la chanson, mais c’est vrai que du coup cela me travaille, j’ai commencé par écrire des pastiches de poètes, du panthéon comme pas mal de gens qui traînaient leurs lunettes en prépa, mais après c’est grâce à ce groupe de musique que j’ai écris à ma propre manière, autrement, et l’écriture est devenue réellement censée pour moi et plus un fantasme de moi même au moment où j’ai du écrire pour des choses pratiques, quotidiennes, pour d’autres gens qui demandaient à avoir des textes dans lesquels on pourrait se reconnaître à plusieurs et qui ne seraient pas seulement une auto-psychanalyse, un déversoir. Mais du coup, ce qui est sûr c’est que nous dans Grand Blanc, on veut créer des formes verbales, on dit des choses, il y a plein de manière de le faire, il y a plein de contexte, mais on pense que la forme littéraire c’est autre chose, c’est cristalliser, comme faire un tableau ou c’est comme un mantra, tu peux dire que tu es triste si tu trouves la bonne manière de le dire, si tu en fais quelque chose de formelle, tu crées un mantra, un chant déjà et non pas des textes, qui permet de revivre, de repenser, de réactualiser, de te sentir bien avec ton émotion. L’important c’est pas seulement de dire car sinon la prose cela suffit.

Je disais improprement littéraire car il y a des titres marquants, Montparnasse, celle ballade triste et habitée.

Benoit : « C’est un morceau particulier, je pense que les lettres sont mal enseignées, notamment parce que l’on parle de génie, parce que l’on enseigne à des jeunes qu’il y a des gens différents des autres qui pourront écrire et d’autres pas et que cela tient à un don. Bien sûr on n’est pas libre et égaux, tu as une tête différente de celle du voisin, tu n’es pas dans la même classe sociale, tu n’y peux rien, mais après avec ce que tu as, c’est vraiment un artisanat, je n’ai jamais rien compris à la vie et à la littérature avant de comprendre que l’essentiel c’était de se battre contre ces idées reçues d’inspiration, de communication directe… Moi, j’écris des textes, des moments, un poème c’est clôt, un texte de chanson c’est clôt, tu peux le dire de manière cyclique, c’est comme un mantra. Et pour Montparnasse il ne faudrait pas croire que notre but c’est de faire pleurer dans les chaumières, on aime beaucoup ce titre, on est très fier de ce que l’on a pu en faire depuis sa première version qui est lointaine, qui a été écrite tu l’imagines dans des circonstances pas très cool et qui a gardé toute sa pêche. Mais Montparnasse, cela reste un texte, il y a du bidon dans cette chanson comme dans d’autres textes, il y a beaucoup de bidon, et c’est un texte où cela m’est plus facile d’effacer le mensonge, le travail, l’artifice, mais les autres sont tout aussi sincères, ils sont exactement pareils. On tient vraiment à ne pas être juste des inspirés, c’est du travail, on écrit des textes. c’est un jeu sérieux mais c’est jeu. »

Grand Blanc – L’homme serpent

Et la musique, elle vous vient comment ? collectivement ? votre formation c’est une guitare et deux claviers avec une boite à rythme SPD…

Luc : « L’instrumentation est volontaire, au niveau des musiques, on adore toute la musique industrielle, on aime bien avoir des sons de snare qui vont sonner comme des tuyaux, très reverbérés, on a envie de spatialiser cela dans l’imagerie qui nous plait, tout ce mic-mac sidérurgique et compagnie, et après c’est beaucoup d’influences, on aime beaucoup les musiques électroniques de la vieille bonne techno à la house, ou des choses plus hybrides comme Amon Tobin… »

Je voyais plus Marquis de Sade, même si le jeu des références n’a pas grand intérêt…

Benoit : « Ça c’est moins des influences que des mecs que l’on est allé chercher pour se rassurer, la scène New Wave française, on l’a aussi découverte, on avait écouté deux trois trucs, il y a des compil’ qui sont sorties chez Born Bad, mais c’est venu après. C’est comme Bashung que l’on nous ressort beaucoup, sûrement à cause de ma manière de chanter, mais Bashung, il est arrivé après que l’on m’ait dit que je chantais comme lui… Et puis je suis assez fainéant, je dis que je connais un artiste quand j’ai écouté deux chansons, alors la comparaison était super cool et je suis allé écouter et on a fait des trouvailles comme ça. Donc de trouver des influences, on a longtemps couru après pour se raccrocher à quelque chose, car on ne savait pas trop ce que l’on faisait. »

Camille : « On a mis beaucoup de temps à se fixer derrière nos instruments, on a connu une grosse évolution. »
Benoit : « oui, au départ, jusqu’à il y a un an et demi, il y avait une contrebasse. »
Luc : « et une vraie batterie… »
Camille : on s’est pas mal cherché, on changeait d’instrument à chaque chanson… cela fait depuis début 2014 que l’on s’est fixé. »
Luc : « et puis c’est peut être générationnel de vouloir utiliser des machines, on a envie d’avoir des boutons, peut être inconsciemment, on est issu de cela. C’est aussi par fréquentation d’amis musiciens, on essaye des trucs, mais à l’envie d’utiliser les machines à notre manière. »
Benoit : « et puis une contrebasse à transporter dans un train… »

Grand Blanc – Feu de joie

Vous êtes deux à chanter, c’est très agréable du point de vue du public qu’il y ait deux voix, cela permet de maintenir une certaine intensité…

Camille : « On aimerait arriver à une sorte de parité entre nos deux voix, mais comme c’est Ben qui écrit, à la base, il chantait ses textes, mais il sait aussi écrire pour les autres. On se connait très bien, cela lui facilite la tâche. Par exemple le dernier titre que l’on a composé, Ben parle d’artisanat, mais moi je ne l’ai pas, je suis incapable d’écrire des vers. Mais par contre j’étais à côté de lui pendant l’écriture. Il y a aussi quelque chose de chouette, c’est d’avoir un texte et de pouvoir se l’approprier. C’est juste génial. Le premier qu’il a fait, c’est L’homme serpent, il ne m’avait pas vraiment demandé mon avis pendant la préparation du texte et comme on se connait bien, il savait que cela allait coller et cela a été le cas.

Benoit : « Ce qui était simple c’est que ce n’était pas un texte qui m’appartenait, enfin moi je ne me l’appropriais pas. C’était plus guidé par une échéance, quelque chose d’extérieur et de l’ordre de la production. »

Camille : « Et en même temps cela ressemble beaucoup à Ben, par exemple dans L’homme serpent, je parle comme si j’étais un homme, c’est un peu Ben qui parle aussi… »

Benoit : « Oui pour l’instant je ne féminise pas les textes quand je les écris pour Camille, pas encore. »

Camille : « Cela ne me dérange pas du tout, après… »

Benoit : « Après c’est une icône gay… »

Camille : « Après oui je suis devenue une icône gay » (rires)

Benoit : « C’est vrai que tu aurais pu être un garçon à l’origine, avec ta coupe au bol dans Samedi la nuit et tu apparais peu… »

Camille : « Plusieurs médias se sont trompés et même chez le boulanger (rires), je demande du pain, on me dit pardon monsieur ! »

Luc : « oui mais tu aimes bien jouer au petit gars, tu le cultives un peu, tu portes des salopettes. »

Vous avez une structure qui vous suit ?

On a un super label, Entreprise, un super studio, un super DA, un super ingénieur du son ! cela prend une autre ampleur, le titre Samedi la nuit par exemple, on ne s’attendait pas à cela par rapport aux maquettes, à être surpris. On avait sorti nous même le même morceau tout seul et on en était déjà très content, mais là, avec le matériel du studio, le morceau a pris du coffre. Le morceau commence assez fort mais termine encore plus fort et il y a à partir des 10 premières secondes du titre un palier qui est atteint et cela s’intensifie. On avait fait des essais en studios pour une version plus ‘chanson’ avec plus de nuances et cela ne fonctionnait pas du tout. On est repassé en studio un samedi, on avait fait 5 Bataclan avec Fauve, j’avais une angine, on a refait la prise chant, on a changé le mix, et c’était mon dernier concert au Bataclan, au pire je pouvais me cramer la voix. On apprend pas mal sur nos morceaux en studio, il y a des choses que l’on pense vouloir corriger que l’on pense être des défauts, c’était très visible sur Samedi la nuit, ce côté un peu bourrin, et en fait on s’est rendu compte déjà tu peux bien le faire, être bourrin si tu as les moyens et que tu prends le temps de le faire bien cela peut être beau, et que l’on peut se planter sur nos morceaux. Et du coup être surpris par nos morceaux alors que cela faisait quelques mois que l’on avait une maquette.

Grand Blanc – Samedi la nuit

Le EP de Grand Blanc est sorti en septembre chez Entreprise, il comporte l’un des titres de l’année, Degré Zéro.

Grand Blanc - EP

Merci à Camille, Lucie, Benoit, Luc.