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[1988 – 2018] Everybody knows Leonard Cohen

© Sharon Weisz

I’m Your Man de Leonard Cohen fête aujourd’hui ses trente ans. En 1988, Cohen efface les mauvais souvenirs de Various Positions et revient sur le devant de la scène avec I’m Your Man. Enregistré entre Montréal et Los Angeles, ce disque, gorgé de synthés voit Cohen dessiner de nouvelles textures musicales et chanter ses meilleures chansons. Retour sur l’enregistrement de ce disque avec les ingénieurs du son Fred Echelard et Roger Guérin et la photographe Sharon Weisz.

Fred Echelard

Fred Echelard est un ingénieur du son français qui a participé à l’enregistrement du disque.

Tu a écris dans un de nos échanges par mail que cela avait été merveilleux pour toi de travailler avec Cohen ? En quoi était-ce merveilleux ?

Fred Echelard : C’était quelqu’un d’adorable. Il était calme. Tous les gens qui travaillaient avec lui étaient calmes. J’ai travaillé avec lui à Los Angeles. Il n’était pas connu dans cette ville. Roscoe Beck m’a demandé si je connaissais ses disques précédents car j’étais français. J’avais 26 ans et ce n’était pas ma tasse de thé. Par contre ma sœur en était folle. Elle serait devenue folle si je lui avais annoncé que je travaillais avec Cohen. D’ailleurs j’ai une anecdote à propos de ma sœur et de Cohen. Tous les manuscrits des paroles d’Im Your Man se trouvait dans un coffre à l’étage du studio. On m’a dit que je pouvais les récupérer. Peut-être les aurais-je donné à ma sœur… Je n’ai pas voulu faire ma groupie. Et le soir même ils ont été mis à la poubelle. J’ai eu bien tort de ne pas me précipiter.

Leonard Cohen – Take This Waltz

Tu étais ingénieur du son à Los Angeles ?

Oui. Je venais de passer 8 ans hors de France. J’arrivais de Nouvelle Calédonie. Je devais rester quelques jours à L.A., j’y suis resté un an et demi.

Et tu travaillais au Studio Rock Steady ?

Oui, j’étais une sorte de freelance qui restait à demeure. C’est de cette façon que j’ai rencontré Leonard Cohen. Personne ne le connaissait dans cette ville.

Combien de temps vous a pris l’enregistrement ?

Un mois et demi. Beaucoup de choses avaient été faites en France et au Canada. Il a principalement enregistré les voix avec moi. Roscoe Beck était présent. Et il y avait un vieux producteur de 80 ans… Son nom m’échappe. C’était le porte-bonheur de Cohen. Il ne disait pas grand chose. Mais quand il prononçait un mot, nous l’écoutions avec une grande considération.
On a donc enregistré les voix, la balalaïka, le oud…
Deux morceaux ont eu un traitement spécial. I’m Your Man et Tower Of Song. Il ne retrouvait pas la magie de la maquette. On s’est donc concentré sur l’essentiel, et seul le clavier Technics (en mono) qui avait servi à faire la maquette a été conservé.

C’était facile de travailler avec Cohen ?

Oui. Il devait s’endormir pendant que je faisais les mises à plat. S’il s’endormait, c’est que la balance était bonne.

Quels sont tes meilleurs souvenirs liés à l’enregistrement de ce disque ?

Quand l’album a été terminé, il m’a dit : « that was great to work with you, you’ve got the good vibes ! » J’ai aimé quand il m’a dit « J’adore ton mix, je me suis endormi deux fois (il a dit ça à Leanne que j’assistais pendant le mix final…). Je n’ai pas de meilleurs souvenirs…Il y a eu plein de petits moments fantastiques. C’était quelqu’un de très cultivé, de très prévenant et de très gentil.
On m’a demandé pas mal de fois mon avis lors de cet enregistrement. Peut-être parce que j’étais français donc dépositaire du bon goût.
On m’a aussi demandé mon avis pour la pochette du disque. Il y a en avait deux dans la balance. Une ou Cohen était assis, l’autre où il mange cette fameuse banane.

Comment avez-vous bâti le son de ce disque ?

Jennifer Warnes a joué un rôle important. Elle fait les chœurs sur le disque. Elle a été très écoutée sur ce disque. Quand elle disait que c’était merveilleux, j’avais tendance à croire que c’était des remarques très show-biz. En fait, non. Elle était très sincère. Leanne Ungar a eu en charge une bonne partie du mix. Cohen écoutait beaucoup les femmes. Leanne allait dans son sens. Je me suis pas rendu compte de la portée de ce disque sur le moment. C’est quand est sorti la compilation I’m Your Fan que j’ai compris quel impact il avait. Il y avait de grands artistes qui l’avaient repris.

Tu l’écoutes toujours ce disque ? Quelles sont les chansons que tu préfères ?

Je n’aime pas trop First We Take Manhattan. J’aime Take This Waltz ; la traduction du texte de Frederico Garcia Lorca lui avait d’ailleurs pris trois mois. Everybody Knows est ma deuxième chanson préférée. Les paroles sont rigolotes et faciles à comprendre ;
Jazz Police est plus difficile à comprendre. Elle parle de la police des moeurs… Je l’aime bien.

Cohen était chez Columbia Records. Ils ont pris part à l’enregistrement du disque ?

Non. On ne les a jamais vus. De toute ça façon, c’est Cohen qui payait tout.

Et quand l’as tu revu pour la dernière fois ?

Dans le studio. Les 30 années qui ont suivi sont passées vite, très vite. Je ne suis pas allé le voir à Paris. Le prix des places était trop élevé pour moi. Et je ne voulais pas faire ma pleureuse et réclamer une place. Mais j’aurais dû lui rendre une visite de courtoisie. Le temps passe toujours trop vite.

Roger Guérin

Roger Guérin est un ingénieur du son canadien qui a participé à l’enregistrement du disque.

Comment avez-vous rencontré Léonard Cohen ?

Roger Guérin : Je travaillais avec un ancien propriétaire d’une boutique de synthétiseurs, George Klaus du Keyboard Shop, qui s’était lancé dans l’aventure d’un complexe de studio d’enregistrement. Tout le monde connaissait George et Leonard ne faisait pas exception. George était toujours en avance sur la technologie, (il programmait des sons pour Korg et était revendeur Emu et Synclavier à l’époque) et Leonard était ouvert à toutes propositions. Donc Leonard cherchait un producteur pour quelques morceaux de son album et George nous a recommandés, Michel Robidoux et moi. Michel est un grand musicien-compositeur-arrangeur qui a collaboré avec Robert Charlebois, Jean-Pierre-Ferland et plusieurs autres.

Vous rappelez-vous de votre première rencontre ?

Je me souviens de notre première journée d’enregistrement, Leonard s’est présenté en habit trois pièces pour ses prestations vocales. Son sourire et sa modeste prestance le rendait très attachant, nous voulions tout faire pour lui plaire.

Sur quels morceaux avez-vous travaillé ?

Everybody Knows, I’m Your Man et Tower of Song.

C’était facile de travailler avec Cohen ?

Extrêmement facile, il était très respectueux et reconnaissant.

Quelles méthodes de travail avait-il ?

Il n’avait pas de méthode de travail spécifique, accommodant de nature il se pliait aux exigences techniques que nous rendions le plus transparent possible.

Quels sont les meilleurs souvenirs de votre collaboration ?

Avec son rythme très relaxe que l’on lui connaît, nous nous sommes mis à la tâche. Nous avons cassé la croûte dans un restaurant à proximité, et j’ai été impressionné par la grâce qu’il acceptait de signer des orthographes, exclusivement de la gente féminine.

Quel matériel avez-vous utilisé pour trouver le son de ce disque ?

Donc dans un studio rempli de synthés, il s’est présenté avec son synthétiseur Technics qui lui permettait d’écrire partout où il allait. Ce synthé avait un séquenceur, et après avoir transféré les performances MIDI du synth dans notre arsenal, Michel s’est mis à faire des arrangements et à bonifier quelques mélodies des démos de Leonard. Nous avons utilisé une console Soundcraft TS12, un enregistreur multipistes Soundcraft (24 pistes, ruban 2”), un séquenceur MC-500 de Roland et des claviers Roland. Nous avons utilisé aussi un échantillonneur EMU, avec beaucoup d’échantillons
Drum machine EMU SP-12, avec beaucoup d’échantillons Microphone pour sa voix AKG 414.

Écoutez-vous toujours I’m Your Man ? Quelle est votre chanson préférée de cet album ?

Je n’écoute plus d’album, mais lorsque Everybody knows et I’m your Man joue cela me fait un p’tit velour qui me replonge à cette été avec Leonard.

Sharon Weisz

Sharon Weisz est photographe et elle est l’auteure de la photographie de la pochette de ce disque.

Comment as-tu rencontré Leonard Cohen ?

Sharon Weisz : J’ai rencontré Leonard Cohen en 1986 quand j’ai été engagée pour faire de la publicité pour l’album Famous Blue Raincoat de Jennifer Warnes qui était un album de chansons de Leonard Cohen.

Te rappelles-tu de votre première rencontre ?

J’avais prévu une interview filmée avec Entertainment Tonight pour Jennifer Warnes, et le producteur a demandé si Leonard pouvait également participer, ce qu’il a accepté de faire. Jennifer a décidé que l’interview devrait avoir lieu dans un studio d’enregistrement de la vallée de San Fernando où elle avait emmené Leonard. Je les ai rencontrés au studio et c’était la première fois que je rencontrais Leonard en personne. Je lui avais parlé plusieurs fois au téléphone et nous nous étions aperçus que nous vivions très près les uns des autres. Par conséquent, à la fin de l’entrevue, Jennifer m’a demandé de ramener Leonard chez lui. Ma première rencontre avec Leonard a donc consisté à le filmer dans ma voiture sur l’autoroute 405 pendant l’heure de pointe pendant plus d’une heure.

Où a-été faite la photographie de la pochette du disque ?

La maison de disques de Jennifer Warnes a décidé de réaliser un clip vidéo pour sa version de First We Take Manhattan. Le lieu de tournage était l’ancienne usine d’assemblage de Ford Motor Company de Los Angeles. C’est un bâtiment gigantesque sur l’eau qui a été utilisé pour de nombreux tournages de films et de télévision. L’étage supérieur où les voitures étaient autrefois assemblées, possède de grandes fenêtres du sol au plafond qui fournissent de la lumière naturelle, et il y a un ascenseur au fond assez grand pour accueillir une voiture. J’étais à l’autre bout de la pièce en train de prendre des photos du tournage de la vidéo lorsque j’ai vu la porte de l’ascenseur ouverte. Leonard a émergé et a commencé à marcher lentement vers l’endroit où le tournage avait lieu. J’ai remarqué qu’il était en train de peler une banane en marchant et quand il est apparu pleinement, j’ai pivoté et j’ai pris une photo avec la banane et je suis retourné à ce que je faisais.

Quel appareil as-tu utilisé ? Et quelle pellicule ?

J’ai utilisé mon (maintenant très vieux) fidèle Nikon FE et une pellicule Trix-400.

Pourquoi mange-t-il une banane ?

Je suppose qu’il avait faim. La route avait été longue…

C’était une « session » facile ?

Les gens sont choqués quand ils découvrent que ce n’était pas du tout une « session ». En fait, c’était seulement une image. Le reste des photos que j’ai prises ce jour-là étaient de Jennifer ou de Jennifer et Leonard pendant le tournage. Quand j’ai eu la planche contact, J’ai ri quand j’ai vu la photo de Leonard avec la banane. J’ai commandé un imprimé 8×10 et je lui ai envoyé avec une note qui expliquait que je pensais qu’il apprécierait cette photo particulière. Il m’a téléphoné environ une semaine plus tard pour me demander si cela ne lui dérangerait pas de le mettre sur le devant de son album. Il l’a par la suite appelé ma photographie la plus célèbre. Je crois qu’il avait raison.

Quelle est ta chanson préférée de ce disque ?

Cela se joue entre Everybody Knows et I’m Your Man.

I’m your man de Leonard Cohen est disponible chez Columbia/Sony Music.

Leonard Cohen - I'm Your Man

Léonard Cohen - I'm your man

Tracklist : Leonard Cohen - I'm Your Man
  1. First We Take Manhattan
  2. Ain't No Cure For Love
  3. Everybody Knows
  4. I'm Your Man
  5. Take This Waltz
  6. Jazz Polic
  7. I Can't Forget
  8. Tower Of Song

Pouet? Tsoin. Évidemment.
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