Au cœur d’Angèle

Angèle © Fabrice Buffart
Guimauve - 05/02/2019

Angèle déboule cette année en trombe et fout le Brol avec un album d’une fraîcheur revigorante. La séduisante jeune belge risque rapidement de faire sa loi (de Murphy) et de provoquer de la Jalousie en France malgré la concurrence. Elle répond avec naturel et sans langue de bois à nos questions.

Qui a eu l’idée de cette folle pochette qui attire le regard ?

J’espère que le public ne sera pas justement pas dérouté, j’ai cherché assez longtemps à faire des photos, l’image a toujours été quelque chose d’important dans le projet, et quand il a été question de l’album avec la photographe Charlotte Abramow qui a fait tout le visuel avec moi, on a eu l’idée de faire un compte Instagram géant, de faire des petites photos en format carré comme sur Instagam et chaque photo pouvait symboliser une chanson. On en a fait plein, elles sont toutes sur mon compte Instagram quasiment, et pour la pochette du disque on se disait que comme c’était du brol, le titre de l’album, du bordel, du désordre, on pensait faire un amas de tous ces objets sur moi. Mais on s’est rendu compte que cela ne fonctionnait pas trop, que ce n’était pas assez fort. Chaque objet avait une force symbolique énorme mais pas tous ensembles. On l’a quand même utilisée pour l’album, on voit entre autre une loutre, un piano, un billet, elle est amusante mais n’était pas assez forte pour le disque. On cherchait et Charlotte a retrouvé des vieilles photos de moi où je suis enfant avec ma dent qui manque et qui était sa préférée. Elle l’avait détourée, mise sur un fond de couleur et c’est cette photo qui ressortait le plus parmi toutes. Et donc je ne me suis pas pris la tête et fais ce que j’ai toujours fait, me fier à mes premières impressions. Elle envoie un chouette message, car jusqu’ici c’était tentant, je me suis mise beaucoup en valeur, beaucoup mise en scène, toujours dans une esthétique assez cool, assez flatteuse, et donc là c’était rigolo de prendre une photo avec les yeux qui louchent même si on me reconnait assez bien. Ce qui me plaisait aussi, c’était ce côté ‘passé’ qui resurgissait. Cette photo faite avec mon père a bien quinze ans et je trouve amusant de l’utiliser pour mon premier album.

C’est assez symbolique en effet. Pour toi l’image à de l’importance notamment dans les clips comme pour Jalousie ?

On cherchait un lieu hors normes depuis longtemps avec Neels Castillon et Léo Walk qui avaient travaillé sur une superbe vidéo de danse, Isola. On voulait faire un clip ensemble depuis toujours car Léo est danseur et aussi mon compagnon. Jalousie est sa chanson préférée sur laquelle dès la première écoute il a commencé à danser. Sa couleur préférée étant le vert, l’idée de départ était un simple plan de danseurs sur un fond vert, on a commencé à chercher des lieux, on ne trouvait rien d’assez fort. On nous parlé du siège du PCF construit par l’architecte Oscar Niemeyer, et dès qu’on l’a visité on a trouvé cela fou et magnifique, ce côté très froid, aux couleurs dures et ce vert de rage, de jalousie confronté à la chaleur des corps des danseurs et des danseuses est très beau, la couleur de leur peau réchauffe le tout.

Angèle – Jalousie

Pour poursuivre sur les clips, ils sont tous très différents que cela soit l’esthétique ou l’histoire, c’est volontaire ?

Oui, c’est l’avantage des clips. Autant en musique, j’ai un style assez défini, autant dans les clips on peut s’amuser à varier. La Loi de Murphy était un clip du quotidien, j’étais habillée comme tous les jours dans les rues de Bruxelles. C’était très réaliste. Je veux tes yeux était beaucoup plus farfelu avec des symboles, de l’humour. La Thune c’est carrément autre chose, plus cinématographique avec plein de personnages différents, il n’y a aucune cohérence entre les scènes, je change de tenues, on voulait quelque chose d’exagéré dans les décors, dans la ‘fame’. Et donc là, Jalousie, c’est encore différent, j’avais très envie de mettre la lumière sur la danse qui est quelque chose qui me fascine et m’a toujours plu. Je suis très touchée par les mouvements du corps et j’ai choisi des danseurs qui sont très bons, des amis de Léo et qui ont accepté de faire cela avec beaucoup de plaisir et de passion, cela m’a donné plein de matières, plein d’idées.

Pour revenir au disque qui vient de sortir, Brol, le bordel en belge, Arno lui parle souvent de Bazar, c’est vraiment le bordel en Belgique ? Pourquoi autant d’artistes explosent là-bas ?

J’ignore pourquoi mais ce que je peux dire c’est que quand j’ai commencé à faire de la musique, tout semblait possible à Bruxelles et en Belgique. Je n’ai jamais senti de concurrence, de sentiment d’écrasement. Et je perds tous mes moyens si je suis mise en concurrence avec quelque chose ou quelqu’un. En Belgique je n’ai jamais ressenti cela, dans les écoles de musique que j’ai faite, toujours de la bienveillance et surtout de l’émulation. Tout le monde se pousse, se soutient, la vie est moins dure qu’à Paris que je découvre depuis peu. A Paris, il y a beaucoup d’artistes, de scènes, de salles, de médias, beaucoup de culture mais du coup il n’y a pas la place pour tout le monde. Chaque artiste doit faire son trou et j’ai l’impression qu’à Bruxelles, j’ai pu me développer de manière hyper cool, sans bâtons dans les roues. Je suis arrivée à Paris, venant un peu de nulle part, un peu seule dans ma « catégorie » avec un tapis qui se déroulait devant moi, beaucoup de portes qui s’ouvraient. Mais je crois que je dois cela aussi à des artistes précédents comme Stromae qui a marqué la musique et ma génération. C’est le concert qui m’a le plus marqué en 2014 aux Ardentes. Il a apporté quelque chose de nouveau et c’est rare pour un artiste. Il a aussi redoré l’image de Bruxelles. Et après cela, il y a eu le rap avec Damso, Hamza, Cabellero, JeanJas, Roméo Elvis qui sont montés en force dans un côté plus « street » et j’ai le sentiment que j’ai été tirée par tout cela de manière très inconsciente.

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© Fabrice Buffart au festival Nouvelles Voix en Beaujolais (16 novembre 2018)

Tu as joué cet été aux Nuits de Fourvière avec Jain, tout cela arrive très vite, comment gardes-tu la tête froide, tu es toujours souriante, tu as énormément de dates de prévues et d’autres arrivent encore…

Et bien j’ai peur ! (rires) Je ne veux pas le cacher, c’est angoissant. Mais déjà le fait d’en parler me fait du bien, notamment dans la chanson flou, cela a été un gros exutoire parce que c’est difficile d’évoquer cela, c’est un métier vu comme idéal car il vend du rêve, et tu n’es pas censé montrer l’envers du décor ce que je ne comprends pas d’ailleurs. Car du coup on ment un peu au public, c’est certes un super métier mais qui demande beaucoup de rigueur dans le travail comme dans tous les métiers et il n’y a pas de raisons que cela soit autant idéalisé. Alors j’essaye de ne pas me mentir à moi-même. Quand je suis vraiment stressée, que cela ne va pas, je le dis, je le montre, c’est une manière d’être honnête. Evidemment parfois, on triche un peu, quand tu montes sur scène, que les gens ont payé leurs places, qu’ils viennent pour se divertir et que tu as appris une mauvaise nouvelle, tu es obligé le temps du concert d‘être heureuse et souriante. Il faut être présent et faire son métier finalement. J’ai des angoisses, je fais des cauchemars, j’ai des peurs mais c’est normal et j’essaye que cela ne me prenne pas la tête (rires !).

En même temps, tu n’arrives pas tout à fait de nulle part, tu as fait des écoles de musique, ton père, Marka, ton frère Roméo Elvis sont musiciens… Tu as un morceau classique préféré ? Parle-nous un peu de ton enfance ?

Au piano, j’aime beaucoup la sonate en Fa majeur de Mozart ou le prélude Op.28 No.15 dit « Raindrop » de Chopin. J’ai eu une prof de piano que j’ai commencé à 5 ans jusqu’à 18 ans qui m’a accompagnée pendant tout ce temps-là. Et récemment dans une interview, elle a dit que j’avais une bonne assise et que j’adorais faire des concerts, cela avait du sens pour moi de travailler le piano pour le jouer devant des gens et bien sûr surtout mes parents. Et de partager quelque chose sur scène. J’aime tellement jouer et chanter car cela permet de véhiculer de réelles émotions. Et je sais que petite j’aimais vraiment cela alors que certaines élèves faisaient des crises de larmes, moi je mettais ma plus belle tenue et je saluais tout le monde (rires), j’étais très très fière ! Je me suis dit récemment que c’est quelque chose qu’il y a en moi et qui vient peut-être de mon enfance.

Oui et tu as fait pour la radio quelques reprises sublimes en piano / voix dont la chanson de Prévert de Gainsbourg ou encore Brassens. C’est quoi ton rapport à la chanson dite « française » ?

Le terme est un peu pompeux, c’est vrai. D’ailleurs cela m’avait un peu complexé au début de chanter en français car il y a tous ces noms, on ne touche pas à Gainsbourg, on ne touche pas à Barbara. Comme si c’était un risque de les chanter. Mais moi, mon rapport à la chanson en français est ancienne, j’en ai beaucoup écoutée enfant, un peu malgré moi, ma mère écoutait Françoise Hardy, France Gall, Barbara, Marie Laforêt, beaucoup de femmes. On a écouté aussi beaucoup Gainsbourg, j’aimais beaucoup les paroles, parfois le côté très naïf et très clair. Il y avait bien sûr des chansons à double message mais je pense par exemple à Françoise Hardy, tous les garçons et les filles ou Mon amie la rose, ce sont des chansons dont les paroles sont très simples, mais pas bêtes ou légères. On comprend le texte tout de suite et cela peut être poétique. Je trouve cela très fort. Quelque chose de pas snob, en français, que l’on saisit immédiatement et qui pouvait être romantique ou drôle. J’aime l’idée du français comme langue que l’on comprend et je suis frustrée quand j’écoute des textes que je ne saisis pas. J’ai pris du temps avant d’écrire en français car j’avais peur d’être ridicule et étonnamment ce sont les rappeurs qui m’ont décomplexée.

Ton nouveau titre justement Tout oublier (plus de 45 millions de vues à ce jour !) est avec ton frère Roméo Elvis

C’est encore un clip en famille avec Léo et Brice VDH, rien n’arrive par hasard ! La chanson évoque la tyrannie du bonheur, du fait qu’être heureux est devenu central, mais qu’aujourd’hui socialement c’est mieux vu que d’être déçu, romantique, frustré ou perché. Pour revenir à Gainsbourg, il y a plein d’interviews télé où il mêlait provocation et spleen, il n’y a plus de personnage comme cela aujourd’hui. Cela serait mal vu d’être un peu déchu, d’être dandy romantique. Et aujourd’hui on est tous souriants, en bonne santé, plein d’énergie et j’en fais partie et qu’à force d’avoir véhiculé cette image positive pleine de couleurs, de bonheur qui fait certes partie de moi, je me suis sentie coincée dans une sorte de piège. Et des événements de ma vie ont fait que j’ai dû un peu moins rire, monter sur scène alors que j’étais triste à cause de mauvaises nouvelles que j’ai partagée avec mon frère, donc on se retrouvait là-dedans et j’avais envie d’écrire une chanson là-dessus sans forcément en parler mais en jouant avec cette injonction à la mode d’être heureux.

Tu étais à l’affiche du Festival Nouvelles Voix en Beaujolais avec plein de jeunes artistes prometteurs comme Tamino, Flèche Love, Juicy et bien d’autres. Tu as le temps d’écouter la musique des autres et as-tu un groupe belge inconnu encore ici à nous conseiller ?

Alors bien sûr il y en a plein, tous mes copains. Peut-être Sonnfjord, un groupe avec une chanteuse qui fait des chansons très pop en anglais qui a sorti un EP, City Lights. J’essaye d’écouter les albums qui sortent et là j’ai été très touchée par l’album de Flavien Berger, Contre-temps, il n’est pas belge mais a vécu longtemps en Belgique (rires), j’ai aimé aussi récemment l’album d’Agar Agar. Et puis, avantage du métier, j’ai eu la chance de rencontrer Yael Naim dont j’apprécie beaucoup le travail et qui humainement est formidable.

Ton prochain rêve ?

Pour l’instant, je les ai tous réalisés, j’ai juste envie que cela continue comme ça, arriver à trouver le bon équilibre entre ma vie à moi et mon métier. Et arriver à ne pas être trop prise par l’angoisse. J’ai de la chance, je n’ai pas de rêve inaccomplis, c’est juste incroyable ce qui m’arrive en ce moment. Je profite plutôt que de rêver d’encore plus.

Retrouvez les dates de la tournée d’Angèle ici dont le Transbordeur le 12 février et la Halle Tony Garnier le 22 novembre à Lyon.

Angèle - Brol

Angèle - Brol

Tracklist : Angèle - Brol
  1. La Thune
  2. Balance ton quoi
  3. Jalousie
  4. Tout oublier (featuring Roméo Elvis)
  5. La Loi de Murphy
  6. Nombreux
  7. Victime des réseaux
  8. Les Matins
  9. Je veux tes yeux
  10. Ta Reine
  11. Flemme
  12. Flou

Photographe
Lyonnais qui revendique sa mauvaise foi car comme le dit Baudelaire, "Pour être juste, la critique doit être partiale, passionnée, politique...", Davantage Grincheux que Prof si j'étais un des sept nains, j'aime avant tout la sincérité dans n''importe quel genre musical...

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