Juliette,

Cette chronique, j’ai longtemps hésité à l’écrire.

Mes textes à moi, Juliette, parlent de Castafiore en noir et blanc, de Buster Keaton en couleur, des amours comme des montées d’échafaud. Ils parlent de travellings arrière, que l’on aurait envie de faire en marche avant. Ils parlent de sonneries de récré, de chemins de vacances maladroits. Ils parlent de vendredis soir dans le gris des pensionnats. Et puis ils parlent de tendresse, partout, de beauté adolescente, et d’étoiles filantes. Celles qui sont parties, celles qui au détour d’une vie, dans le noir, ont un jour fait espérer une main, ou trembler les deux.

Juliette, vous verrez, sur la musique, j’écris très peu. Klaus Nomi, Suede, Pulp, et ici c’est presque tout. Et à chaque fois, ce ne sont pas les tours de chant qui m’intéressent, mais les tours de vie. Et puis, comme rarement, j’ai aimé une nuit. Car cette nuit-là, Juliette, excusez-moi, j’avais suivi une inconnue. Et sans le savoir, c’était vous.

C’était vous, mais je ne vous connaissais pas. Votre nom, si, peut-être un peu. Votre musique probablement, au fil des lectures automatiques non choisies, Youtube ou Instagram, des amis et des autres. Juliette, vous êtes passée sûrement à mes côtés plusieurs fois, et je ne vous ai même pas regardée.

Mais cette nuit-là, il y eut cette bande annonce d’un film japonais. Je n’y comprenais rien, mais ça avait l’air très beau. Cette musique surtout, qui elle, semblait avoir tout compris. Pure, et en trace directe. Sans vulgarité. Avec une sensibilité immense qui donnait l’impression de ne plus avoir su se retenir, mais qui aurait réussi à conserver toute sa pudeur. J’ai immédiatement cherché qui en était l’auteur. Et je découvrais A la folie, tout comme je vous découvrais, Juliette. Bien après tout le monde, et en japonais. Ce n’est pas grave, je crois savoir que les rencontres les plus belles se font par hasard.

Juliette Armanet – A La Folie – Hageshiku (Japanese Version)

Juliette, si j’ai longtemps hésité à écrire cette chronique, c’est car elle arrive si tard, et que probablement vous en aurez lu des meilleures, des plus construites, des plus claquantes vous concernant. Celles-ci parleront de votre musique. Et moi, je n’en parlerai pas.

Juliette, il paraît maintenant que l’on arrive à s’aimer derrière des écrans, on arrive même à s’aimer en photos, et que l’on arrivera même bientôt à trouver ça beau. Mais Juliette, j’écrivais un jour qu’il est des garçons cabossés, qu’il est aussi de ces rares filles de Leone ou Corbucci qui réveillent le jour au milieu de la nuit. Votre musique parle de ça.

Elle m’a parlé de cœurs immobiles et d’impossible chance. Elle m’a parlé d’une frange librement ajustée sur des immenses lunettes qui lui donnaient l’air de se cacher, et de deux yeux bleus comme on ferait un vœu. Immédiatement, elle ne m’a parlé que d’elle. Elle était merveilleuse. Elle l’ignorait. Et elle savait rendre beau. On s’était trouvé par hasard, et on s’est perdu par erreur. Les failles de deux hypersensibles ne conduisent qu’à de violents tremblements de cœurs. Et de drôles de ruines. Ces ruines, A la folie m’a permis de les regarder à nouveau, et de me rendre compte qu’au fond, elles sont encore belles. Et que tout ça fut beau.

Car on oublie, et ça fait peur. Avec la colère, la honte, la saleté, on oublie. On oublie, la douceur, les gestes, et les sourires de bout du fil. On oublie sa façon d’enlever ses lunettes, cette façon de plisser son regard juste après. On oublie l’amie. On oublie la complice. Ne rien pouvoir retenir, et commencer à la voir floue. Alors on cherche, on essaie de tout faire pour que tout ça reste net. Et pourtant.

Juliette, j’ai longtemps hésité à écrire cette chronique, de peur qu’elle sonne comme une déclaration. Mais Juliette, la poésie peut sauver, et je pense qu’il y a plein de mercis qui n’osent pas s’écrire. Pour vous. Pour elle. On ne court qu’après son enfance, et c’est une déclaration de vie.

Car autour de nous, on compte les cons. A écouter leurs leçons. C’est intéressant, ils n’ont pourtant jamais vécu. Alors, on ne les écoute plus, et on se souvient de ces deux cœurs immobiles. Un jour. Une après-midi. A la folie, on se souvient. Et on cherche. On la cherche, derrière cette fenêtre, espérant la trouver, voir si elle pouvait être là, dans ce petit jardin d’à côté. Elle n’y sera naturellement pas. Elle n’en a pas besoin. Elle est partout.

Juliette Armanet – A La Folie

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