Minuit avant la nuit

L’année 2019 sera celle du retour de Television Personnalities. Attention, pas de nouvel album en vue. Mais un retour chez les disquaires avec deux compilations d’excellente facture signée Fire Records et surtout la biographie de Daniel Treacy signée Benjamin Berton.


Daniel Treacy est quelqu’un de foutrement complexe. A côté, Lawrence de Felt et Michael Head (The Pale Fountains, The Strands, Shack) sont des êtres d’une très grande simplicité. Voire d’une très grande sobriété…
Né en 1977 pendant la tornade punk, les Television Personalities vont avoir une carrière totalement dingue avec un succès inversement proportionnel à leur nombre d’albums. Ultra productif, Treacy, a laissé une oeuvre gargantuesque qui se laisse difficilement approcher. Pour rentrer dans ce monde triste et fragile, il fallait s’armer de courage et attaquer la discographie par la face Nord ou suivre la trace des sherpas Etienne Greib et JD Beauvallet. C’est donc avec un immense intérêt qu’il faut lire ce beau livre signé Berton. Fruit d’un an de travail, Dreamworld, ou La Vie Fabuleuse de Daniel Treacy est la trace écrite d’une quête : celle de rencontrer Dan Treacy. Et au final, ce qui se révèle totalement passionnant, c’est non pas l’objet de cette quête mais les étapes et les rencontres de celle-ci. Benjamin Berton rencontre toutes les personnes qui ont compté pour Treacy et fait renaître un monde qui a disparu.

Comment est né le projet de ce livre ?

Benjamin Berton : Lors d’un déjeuner avec Xavier Belrose, le fondateur des Editions Le Boulon, nous évoquions quelques figures méconnues de la pop anglaise et je me suis mis à raconter deux ou trois anecdotes au sujet de Daniel Treacy, le chanteur des Television Personalities, sur lequel j’avais commencé six ou sept ans auparavant à accumuler pas mal de documentation. Je lui ai parlé du Pressing de la fin du monde sur Kings Road, où travaillait la mère de Daniel, et du fait que Jimmy Page, Bob Marley et des tas d’autres vedettes venaient y déposer leur linge. Sa mère a menacé le manager de Led Zeppelin de ne pas lui rendre ses caleçons s’il n’acceptait pas de prendre son fils en stage. Au bout de trois jours, le gamin assurait des livraisons de cash et de drogue à vélo… Le livre est venu de ce plaisir de l’anecdote et d’une passion que j’avais pour le groupe et sa musique. Xavier a pensé que cela ferait une belle histoire à raconter et cela m’a convaincu d’y aller…

Benjamin Berton – Dreamworld, ou la vie fabuleuse de Daniel Treacy

Quelles méthodes as-tu utilisées pour la rédaction ? Tu as mêlé des références bibliographiques et des rencontres. Tu as notamment rencontré Geoffrey Ingram. Comment l’as-tu retrouvé ?

J’ai une certaine expérience dans l’écriture de romans, d’histoires en général. Cela fait vingt ans que je fais ça ou presque. J’ai pris l’habitude pour mes derniers romans de faire beaucoup de recherches et ce n’est pas ce qui m’a posé le plus de difficultés pour Dreamworld. J’ai mêlé un travail de documentation et des interviews, une bonne trentaine, avec d’anciens membres du groupe. Cela faisait quasiment dix ans également que j’étais en contact sur Facebook avec la sœur aînée de Daniel Treacy et quelques amis à lui. Je prenais régulièrement des nouvelles, suite à sa chute et à son accident cérébral. Cela m’a permis d’entrer en contact facilement avec l’entourage du groupe et puis, de fil en aiguille, d’élargir le cercle. Il n’y avait pas eu de travail très structuré autour du groupe avant et je savais dès le début que je ne voulais pas faire une biographie de 600 pages en consignant ce qu’il avait fait tel ou tel jour. Je me suis intéressé à quelques dates clés, à quelques situations qui me semblaient intéressantes pour le groupe mais aussi d’un point de vue narratif. Quand le matériau manquait, j’ai comblé les manques en inventant avec sérieux ce qui avait pu se passer comme on le ferait pour un roman.
L’idée de faire intervenir Geoffrey Ingram m’est venue quand j’ai découvert que Daniel Treacy s’identifiait parfois à lui en signant certains de ses courriers ou des textes intérieurs de pochette de son nom. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui était psychologiquement important là-dedans : un chanteur en manque de reconnaissance qui emprunte l’identité d’un type qui est connu pour être un veinard incroyable… Ingram avait disparu de la scène depuis longtemps. C’était comme un personnage de fiction. Il était au théâtre, au cinéma mais je ne savais pas s’il était vraiment vivant. Et il m’a fallu pas mal de recherches pour retrouver sa trace, même si au final, il n’avait pas bougé. Je l’ai rencontré dans un club à l’anglaise à quelques mètres de l’endroit où les Television Personalities avaient donné leur premier concert quarante ans auparavant. J’avais l’impression d’interviewer Dorian Gray, voire Oscar Wilde lui-même. Daniel et lui sont restés connectés pendant des décennies. Il m’a permis d’explorer la part secrète de Daniel Treacy, celle que seule la fiction pouvait capturer.

Television Personalities – Stop & Smell The Roses

On découvre de vrais personnages dans ton livre… Notamment la mère de Daniel Treacy. Quel est le rôle de celle dernière dans sa carrière ?

Ambivalent comme souvent avec les mamans ! Daniel arrive sur le tard dans une famille ouvrière où il semble qu’il n’a pas été un enfant désiré. Est-ce que sa mère le néglige ? Est-ce qu’il y a autre chose ? Il chantera des choses très intimes et terribles sur sa mère qui l’aurait confié très tôt aux bons soins de sa grande sœur, Patricia, laquelle veille toujours sur lui aujourd’hui. Mais on sent qu’il y a aussi chez lui une volonté immense, d’enfant, de gagner cet amour maternel et d’exister à ses yeux. Il suffit d’écouter la chanson Mummy Your not Watching Me qui est la plus juste que vous trouverez jamais sur ce sentiment-là. Il y a toute la détresse du monde dans la voix du gamin qui interpelle sa mère et lui dit en pleurant : « Maman, tu ne me regardes pas ». Tu ne me regardes même pas. On a tous connu ça. Mais sa mère l’a aussi aidé au début. J’ai raconté l’anecdote avec Led Zeppelin. Elle et son père ont avancé les quelques livres (quatorze exactement) qui ont permis d’enregistrer le premier single du groupe. Ils ont cru très tôt au talent de leur fils et ont accepté qu’il quitte l’école… Plus tard, quand sa situation était devenue difficile, en raison de son addiction, Daniel est retourné parfois vivre chez ses parents. A leur manière, ils ont toujours été là pour lui.

Treacy aura été en contact avec Fire Records, Creation, Domino. Comment qualifierais-tu sa relation à l’industrie musicale ? Quel label a été le plus patient avec lui ?

Chaotique pour le moins. Le livre parle beaucoup de Whaam! et de Dreamworld qui ont été les deux labels fondés et tenus par Daniel lui-même. C’est cette double expérience qui a inspiré Clive Solomon de Fire Records et Alan McGee de Creation. Sur cette question, il ne faut évidemment pas oublier Rough Trade qui a sorti And Dont The Kids Just Love It, le premier album du groupe. C’est à cet instant en 1981/82, que la côte des Television Personalities est la meilleure. Sans doute là aussi qu’ils ratent le coche d’un vrai développement commercial. Daniel considérait que le groupe n’avait pas été soutenu par le label car c’est à peu près à ce moment-là que Rough Trade s’est mis à travailler avec les Smiths. Les Television Personalities ont fait comme The Fall à ce moment là : ils se sont plaints avant de partir. Fire Records a été ensuite assez fidèle au groupe. Clive Solomon, le patron, est un fan sincère des TVPs et a été présent dès la première heure. Mais la quasi-totalité de l’entourage du groupe considère qu’il a spolié Daniel Treacy de ses royalties pendant des décennies. Aujourd’hui Fire Records fait un travail formidable de rassemblement des droits du groupe et a sorti des rééditions d’une qualité exemplaire. Mais il y a toujours beaucoup d’animosité envers Fire autour de ces questions d’argent. Domino apparaît tardivement comme Rocket Girl. Là encore, le patron est un fan du groupe et offre un contrat à Daniel lorsque celui-ci sort de prison. C’était une démarche très humaine qui visait à le relancer et aussi à accueillir des chansons merveilleuses. Rocket Girl a agi un peu de la même façon. Vinita Joshi a même hébergé Daniel Treacy chez elle pendant une bonne année. C’est sans doute elle qui mérite la palme pour son abnégation.

Television Personalities – Andy Kershaw Session (27th February 1986)

Finalement, la relation est assez classique : les labels soulèvent de l’espoir et puis de la déception parce qu’ils ne font pas assez, ou tardent à payer. C’est ce qu’on lit dans toutes les biographies. Daniel a aussi pas mal été sollicité pour des singles, des chansons à droite à gauche. Il ne disait jamais non et aimait composer à la commande. Cela lui permettait de toucher un peu d’argent pour satisfaire ses besoins…. Il n’a jamais fait attention aux contrats, aux droits et s’est donc souvent fait avoir. Des disques sont sortis sans qu’il le sache…

Ed Ball est très présent. Joe Foster aussi. Alan McGee semble assez absent. Pourquoi ?

Je n’ai pas réussi à approcher Ed Ball pour le livre. C’est mon plus gros regret. Joe Foster m’a aidé beaucoup pour l’écriture de Dreamworld. Il m’a confié de nombreuses anecdotes, notamment sur les débuts des TVPs. C’est lui-même un type étonnant. Il a produit le premier disque de Jesus and Mary Chain et a autant inventé Creation que McGee avant de sombrer dans la quasi folie puis de revenir en tant qu’archéologue en Amérique du Sud puis comme producteur de vieux disques oubliés. S’agissant de McGee, il faut savoir que ses premiers pas ont été inspirés par les mouvements de Treacy et pas l’inverse. Daniel Treacy a monté des concerts dans des pubs et McGee a repris la formule ensuite, avec beaucoup plus de sérieux, d’opportunisme et surtout parce qu’il avait Foster à ses côtés, a su structurer quelque chose de solide. McGee sait communiquer. Il est audacieux. C’est ce qui a fait la différence. Treacy a assez vite considéré que McGee l’avait copié. Il a fini par ne plus le porter dans son cœur. Jalousie ou lucidité ? Peu importe. C’est pour ça que je ne lui ai pas donné une place immense ici. C’était le livre de Treacy. Les deux n’ont jamais été des amis proches. C’est Ed Ball et Joe Foster qui tenaient ce rôle-là. Pour une fois, McGee n’était même pas un second rôle dans l’histoire de Daniel Treacy. C’était ça l’idée. Il n’avait aucune importance… ou pas trop. Treacy était le modèle de McGee, pas l’inverse.

Tu as passé un an à écrire ce livre. Quand as-tu su que c’était terminé ? Quand tu as rencontré Daniel (sans rien dévoiler du livre)

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Le livre se termine parce que musicalement l’histoire des Television Personalities n’aura pas de suite. Il n’y aura jamais de nouvelles chansons. Daniel Treacy a eu un accident cérébral suite à une chute, de la plateforme d’un bus, qui l’a laissé très fortement diminué. Il vit dans un établissement spécialisé, a quasiment perdu la vue et ne supporte plus la lumière du jour. Sa lucidité est altérée, sa mémoire aussi. Il a perdu énormément de motricité. D’aucun diraient qu’il vit en enfer s’il n’en était déjà revenu à quelques reprises. L’accident marquait la fin du chemin mais pas forcément celle du livre. Il me fallait quelque chose de moins triste que la réalité, quelque chose qui soit à la hauteur du psychédélisme du personnage, de l’énergie qu’il a renvoyée à travers sa vie incroyable et ses chansons.
D’un point de vue romanesque, lui rendre visite avait un sens mais à condition qu’on puisse rencontrer non pas un Daniel moribond mais bien le légendaire leader des Television Personalities, l’homme qui connaissait l’adresse de Syd Barrett et que Kurt Cobain admirait. C’est la fameuse citation de Tony Wilson : « si vous devez choisir entre raconter la vie de quelqu’un et raconter sa légende, n’hésitez pas, optez pour la légende. »

Quel est ton album préféré des T. Personnalities ? Pourquoi ?

Je devrais répondre : les deux premiers albums parce que ce sont les plus connus, les plus mémorables sûrement mais j’ai un faible pour les deux suivants. J’adore The Painted Word qui a été enregistré en quasi duo entre Daniel Treacy et Joe Foster. C’est un album qui contient des chansons incroyables, et qui rend bien les deux aspects du groupe : à la fois une intelligence pétillante et une énergie folle et déjà, à ce moment-là, une vraie noirceur, une détresse à l’œuvre. A Life of Her Own est l’une des plus belles chansons du groupe. Back To Vietnam est terrifiante. Et ca commence par Stop and Smell The Roses qui aurait dû être un tube universel. C’est l’album qui correspond le mieux à l’histoire de Daniel Treacy et à tout ce que j’ai voulu raconter dans le livre.

Television Personnalities – A life of her own

Television Personalities – Stop and Smell the Roses

Je dois avouer que j’écoute aussi beaucoup Privilege qui suit, mais seulement cinq ans plus tard. L’album est produit par Phil Vinall qui a travaillé notamment avec Placebo et Pulp. C’est plus pop, plus propre en un sens. Il y a quelques chansons plus faibles mais surtout une série de joyaux invraisemblables qui ne figurent pas parmi les titres les plus connus du groupe : Conscience Tells Me No, Paradise Is For The Blessed et ma préférée, Engine Driver Song. C’est juste l’histoire d’une jeune fille qui rentre chez elle après une fugue ou un faux départ. Elle a suivi son cœur, son envie et cela n’a pas marché. Elle est triste et rentre chez elle où l’attendent des parents qui « lui avait bien dit ». J’adore ce morceau. L’écriture de Treacy, texte et musique, est souvent au moins aussi intense que celle de Morrissey et Marr réunie. C’est le cas ici.

The Television Personalities – Paradise is for the Blessed

Television Personalities – The Engine Driver Song

Dreamworld ou la vie fabuleuse de Dean Treacy de Benjamin Berton sera publié aux éditions Le Boulon. Pour aider au financement de cette sortie, c’est par ici que tout se passe.
Some Kind of Happening (qui inclut les singles de la période 1978 à 1989) et Some Kind Of Trip (qui inclut les singles de 1990 à 1994) de Television Personnalities seront disponibles sous la forme de 2 cds/livres le 12 juillet 2019 chez Fire Records.