La tornade Oiseaux-Tempête

La tornade Oiseaux-Tempête
Louis - 30/10/2019

A peine un an après la sortie du splendide طرب TARAB, Oiseaux-Tempête revient avec From Somewhere Invisible, un disque auquel participe Radwan Ghazi Moumneh (Jerusalem In My Heart), Jessica Moss de (Thee Silver Mt. Zion), Mondkopf, Jean-Michel Pirès ou encore G.W. Sok. Un disque hors-normes pour un groupe qui est hors-normes.

Plus rock que ses prédécesseurs, From Somewhere Invisible offre encore un spectacle sonore hallucinant pour qui ose s’y aventurer. Entretien Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul, piliers de cette aventure autant géographique que musicale.

La photographie de la pochette est signée Damien Daufresne. Pourquoi l’avoir choisie ? Comment avez-vous connu le travail de ce photographe ?

Frédéric : Effectivement la pochette extérieure (face et dos) est composée de deux photographies noir et blanc de Damien Daufresne et opère une dualité avec les photographies couleur à l’intérieur du disque signées Gaël Bonnefon. On a connu Damien et Gaël via les sublimes projections/performances organisées par le photographe Stéphane Charpentier et le collectif Temps Zéro, auxquelles nous avons participé il y a quelques années à Paris, Toulouse et Berlin. Pour l’artwork de From Somewhere Invisible, on a un peu hésité au début ; on a d’abord cherché dans le travail d’un seul artiste de quoi illustrer l’intégralité du disque sur lequel on était en train de travailler. Mais à l’écoute de la matière, mettre en relation les travaux de Damien et de Gaël, mono et polychrome, nous ait apparu comme une évidence ; cette relation collective permettait, suivant les morceaux, de faire dialoguer différents imaginaires via une suite d’instantanés à ellipses cinématographiques. Avec pour point de départ ces silhouettes qui s’enlacent mystérieusement.

Oiseaux–Tempête – He Is Afraid And So Am I

Stéphane : Nous avions l’idée des oiseaux dés le début, surement des corbeaux issus du poème phare. La première idée de Frédéric c’était de s’inspirer de photographies de Masahisa Fukase. Mais il a tout de suite pensé à Damien et Gael.

Vous semblez avoir un rapport très fort avec la photographie argentique monochrome. Quel est l’apport de la photographie à votre groupe ?

Frédéric : Pour moi ce serait plutôt de l’ordre du rapport, de la mythologie commune : la révélation des sels d’argent qui écrivent la lumière et non le réel, comme celle d’un collectif musical qui se retrouve à improviser pour la première fois ensemble et dans un studio inconnu afin d’enregistrer un disque. On partage le même flou, on espère que le grain, la magie révèle quelque chose d’autre… Pour le reste, on a la chance d’être très bien servi depuis notre premier album, avec des amis photographes comme Stéphane Charpentier (S/T, 2013), Yusuf Sevincli (ÜTOPIYA?, 2015), le duo As Human Pattern (Grégoire Orio & Grégoire Couvert) (TARAB, 2018) ou via certaines de mes photos qui illustrent AL-‘AN! (2017) et Unworks & Rarities (2016). Mais on n’exclue pas de choisir un jour autre chose que de la photographie argentique comme artwork. Très peu de choses sont préméditées dans Oiseaux-Tempête.

Stéphane : Frédéric étant aussi photographe, les échanges avec ses homologues sont pour ainsi dire grandement facilités. L’idée de la photographie même est inscrite dans l’Adn du groupe, depuis sa formation. Stéphane Charpentier faisait partie intégrante de l’entité Oiseaux-Tempête avant même d’avoir un nom.

Vous êtes partis à Montréal enregistrer ce disque. Pourquoi ?

Frédéric : Tout s’est déclenché via une invitation de Radwan Ghazi Moumneh de Jerusalem In My Heart. Il avait écouté AL-‘AN! qu’on avait enregistré pour partie au Liban, et il aimait le disque qu’on avait fait autour de sa ville de coeur, Beyrouth. On est parti en tournée européenne ensemble, avec un passage au festival Guess Who? qu’il curatait, puis il nous a invité à venir jouer chez lui à Montréal et à Toronto en première partie de sa collaboration avec les Suuns. Evidemment on était plus que ravi ! A quelques jours du départ, il nous a glissé, tranquille, qu’il nous avait réservé deux jours de studio au mythique Hotel2Tango dont il est l’un des ingénieurs du son référents. Nous n’avions absolument rien de prêt et aucune idée sur un possible nouveau disque… Mais comment refuser un tel producteur ? On a sauté, et Stéphane et moi avons demandé à Paul (Mondkopf), Jos (G.W.Sok), Jean-Michel Pirès (Bruit Noir) et Jessica Moss (A Silver Mt Zion) de se joindre à nous. Et zou, le Canada…

Stéphane : Comme le dit Frédéric, avec Oiseaux-Tempête, tout n’est que circonstances, heureux accidents, rencontres. On tente de réunir les bons dés, et on souffle dessus avant de lancer.

Oiseaux–Tempête – Out Of Sight

Ce nouvel album a été enregistré en deux jours. C’est assez court, non ?

Frédéric : À fond. On a tout juste déchargé le matériel de retour du concert à Toronto qu’on s’installait déjà au studio pour l’enregistrement du lendemain matin. Par le passé, on avait déjà enregistré des disques en trois jours, mais jamais en deux… Et jamais en retour de tournée. C’était intense, dans tous les sens, curieusement discipliné en étant ultra fun !

Stéphane : Oui, deux ou trois jours comme toujours. C’est notre façon de procéder. Une fois que l’on a cette combinaison, cette matière sonore étalée sur les bandes, on dissèque, coupe, superpose parfois efface certaines pistes. Le gros du travail vient de l’editing, en général quelques mois après l’enregistrement, afin d’avoir le recul nécessaire. Nous faisons très peu d’overdubs, on aime énormément les effets de masque, ce phénomène d’aliasing qui renforce ou efface certaines fréquences. C’est assez magique à nos yeux. Les ingénieurs du son le déteste car il est assez imprévisible et peu « gâcher » un mix, mais nous on adore travailler avec. On aime être surpris par cette magie. Tu entends des choses qui ne sont pas réellement là. Que ton cerveau réinterpréte. C’est assez barjot quand on y pense. La piste seule peut être juste ok, mais avec les autres , tu entends une nouvelle mélodie.

Il a été enregistré en prise live ? Quel est l’apport de ce procédé ?

Frédéric : Enregistrer en prise live était déjà pour nous une habitude en fait ; tous nos disques ont comme point commun ce processus d’improvisation live : être ensemble dans un espace, un moment, l’habiter, le faire réagir, lui extirper de la musique en quelque sorte. Radwan, nous ayant entendu un paquet de fois sur scène, avait déjà une petite idée de la production qu’il voulait tenter avec nous. Nous avons donc d’abord passé pas mal de temps à bien nous positionner dans l’espace commun, puis les micros et les amplis dans les différentes salles adjacentes. Radwan voulait séparer au mieux les sources pour qu’on ait une latitude maximale au montage et au mixage du disque, quitte à jouer au casque et à s’approprier le son commun pendant les prises autrement. Mêler l’urgence de deux jours de studio à une production ciselée s’est avéré un beau combo lorsque l’on a réécouté les bandes. Maestro Radwan !

Stéphane : L’apport le plus évident, c’est le temps gagné. Jouer live, c’est l’essence même d’un groupe de rock, un groupe qui pousse les murs a résonner, à extirper de l’énergie brute d’un endroit, d’une pièce. Enregistrer les instruments les uns après les autres, c’est trois ou quatre prises multiplié par le nombre de musiciens, ça prend un temps de dingue. L’autre raison, c’est qu’ à moins de faire un haiku musical, ce qui serait d’ailleurs une autre technique que nous n’avons pas encore utilisé, c’est que jouer chacun son tour quelque chose qui n’existe pas , c’est un peu difficile ! L’improvisation se fait ensemble, au même moment, c’est aussi simple que ça. Et on adore créer de cette façon, rebondir les uns sur les autres, toujours cette idée de dés qui s’entrechoquent à chaque prise, chaque départ de jam. Que va-t-il se passer ensuite ? Tout le monde est en alerte, calme et concentré, mais aussi en ébullition.Tout va très vite.
C’est une sensation extrêmement addictive. « Voir » que le morceau se crée là devant toi alors qu’il n’y avait rien du tout trois minutes avant.

In Crooked Flight On The Slopes Of The Sky est le deuxième morceau et apporte un peu de lumière. Quelle est son histoire ?

Frédéric : En réalité c’est la suite directe du premier morceau, He Is Afraid And So Am I, la même prise instrumentale, sans interruption. Lorsque tu utilises l’improvisation collective comme base d’écriture d’une pièce ou d’un morceau, le moindre détail durant la prise, la moindre petite texture ou variation harmonique, mélodique, rythmique, enjoint aux autres de réagir, en concordance, en dissonance, en glissement ou en réaction. La limite est très sensible, le fil très tenu, surtout dans une formule quasi orchestrale. En l’occurrence à la fin du premier morceau ma guitare suggère le dernier accord en majeur, et le violon de Jessica m’y suit ; de là découlent les vagues plus légères de In Crooked Flight On The Slopes Of The Sky, en relâché du martèlement du premier morceau sans doute. A la première écoute, ce moment nous faisait penser de loin à la luxuriance des deux derniers Talk Talk. Laughing Stock et Spirit Of Eden.

Quel est le meilleur souvenir lié à cet enregistrement ?

Frédéric : La poutine… Non, évidemment… Peut-être le moment suspendu où G.W.Sok a déclamé dans la foulée ses deux textes en une seule prise pour les morceaux He Is Afraid And So Am I et The Naming Of A Crow ? Peut-être le second jour de studio où Jessica a annulé ses rendez-vous pour venir jouer avec nous et finir le disque ensemble ? Peut-être la borne d’arcade old-school de l’Hotel2Tango ? La cave inégalée et top-classe de Radwan pour sûr. Et la bienveillance de tous les gens que l’on a rencontré durant ce trip.

Stéphane : J’ai cette image de Jos fonçant droit sur nous, une boule de neige dans les mains et un sourire radieux aux lèvres. Une bonne métaphore de notre façon d’enregistrer ! Watch out !!!!!

Oiseaux - Tempête - From Somewhere Invisible

From Somewhere Invisible des Oiseaux-Tempête est disponible chez Sub Rosa.
Les Oiseaux-Tempête seront en concert les :

  • 30.10.19 @ Maroquinerie | Paris
  • 31.10.19 @ Le Grand Mix | Lille
  • 01.11.19 @ SOY FESTIVAL | Nantes
  • 02.11.19 @ Brise Glace | Annecy
  • 03.11.19 @ Les Caves du Manoir | Martigny (ch)
  • 06.11.19 @ Magasin 4 | Bruxelles (be)
  • 07.11.19 @ L’entrepot | Arlon (be)
  • 08.11.19 @ Guess Who Festival | Ultrecht
  • 28.11.19 @ Jack Jack | Bron
  • 12.12.19 @ Trinitaires | Metz
  • 06.02.20 @ Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand | Clermont-Ferrand


Tracklist : Oiseaux-Tempête - From Somewhere Invisible
  1. He Is Afraid And So Am I
  2. In Crooked Flight On The Slopes Of The Sky
  3. We
  4. Who Are Strewn About In Fragments
  5. Weird Dancing In All-Night I
  6. Weird Dancing In All-Night II
  7. The Naming Of A Crow
  8. Out Of Sight

Pouet? Tsoin. Évidemment.

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