Minuit avant la nuit

Ultime journée pour cette cure de musique au festival Musilac d’Aix-les-Bains avec un méli mélo d’artistes en devenir, de stars indé, de chanteuse mièvre et de grosse machine de guerre franchouillarde.

C’est Stolen Sweethearts qui débute sous le soleil revenu, ce sont les régionaux de l’étape mais sont plus proches de la tour de Londres que de la Tour du Pin avec leur rock péchu pas loin des Arctic Monkeys à qui ils ont emprunté leur nom. Leur clip animé, Overflowing nous avait séduit, sur scène, ils volent la vedette à bien des poseurs de la fin de soirée.

Stolen Sweethearts – Overflowing

Après ce décrassage des cages à miel apparait sur la scène du lac une sirène venue d’Australie, Sarah Blasko avec un sublime nouvel album, As day follows night. Les chansons viennent assurément du coeur mais sans minauderies, c’est un doux éveil musical après une nuit d’insomnie. C’est tantôt onirique, tantôt féérique, les mélodies sont simples mais font mouches : All I Want, We won’t run, Is my baby yours ? On se pelotonne dans ces cordes soyeuses, cette contrebasse majestueuse, ces quelques notes cristallines au piano qui accompagnent cette voix cajoleuse, premier coup de coeur de la journée.

Sarah Blasko – All I Want | SK Session

Changement radical d’ambiance avec le retour d’Eiffel (!) et de son leader fiévreux et charismatique Romain Humeau. Le dernier album, À tout moment ne connait pas les honneurs des médias mais se vend bien et c’est tant mieux car il montre à quel point le groupe sait se renouveler dans la continuité rock. Les titres s’enchainent dans l’urgence et sont principalement en français, on est loin des atermoiements de la nouvelle scène française, c’est à la fois brut et très bien écrit, avec des références soignées, Mort j’appelle (d’après François Villon) ou des influences indiscutables, le classique Where is my mind des Pixies. Estelle assure désormais à la basse mais l’on déplore évidemment un set si court.

La tension ne diminue pas avec l’arrivée des cinq Maccabees et de leur rock à réveiller les morts. Ils ont choisi leur nom en piochant un mot au hasard dans la bible et leur insouciance notable fait des étincelles sur scène. A classer entre The Drums et Bombay Bicycle Club, leur musique sautille et fait allégrement se trémousser la fosse, la gente féminine tombant en pâmoison devant les yeux bleus du gracile guitariste Felix White ou les phéromones du lead singer Orlando Weeks.

The Maccabees – Toothpaste Kisses (Down the Front Session)

Après ce coup de chaud juvénile, Béatrice Martin alias Coeur de Pirate, the girl next door ne surprend guère. Pourtant auréolée de la meilleure chanson originale de l’année aux dernières victoires de la musique, on cherche en vain l’originalité. C’est très enfantin, souvent mièvre, avec le coeur en fond de scène, la jupette plissée et l’impression qu’elle se force à communiquer avec le public avec des banalités affligeantes égrainées sans conviction, sans doute la conséquence d’une grande timidité ou de multiples concerts répétitifs. On se réveille à peine pour une reprise informe de Phoenix et pour la rengaine Comme des enfants que les radios ont rendu horripilante, bref cela ne casse pas trois pattes à un canard barbotant sur le lac du Bourget.

Une pause pour se restaurer et se rafraichir et les White Lies que l’on a vu avant Kasabian et Muse au stade de France investissent la scène avec leur rock sombre et inquiétant. Ils fourbissent une cold wave à la Interpol de bonne facture avec des claviers à l’ancienne et des refrains fédérateurs que le public ne tarde pas à reprendre sur Death ou encore Farewell to the Fairground. Harry McVeigh avec des faux air de Ian Curtis joue aussi quelques titres du futur album et clôt ce trop court set intense et tourmenté.

Wax Tailor @ Musilac 2010

Wax Tailor @ Musilac 2010

Changement radical d’atmosphère, la nuit tombe et le lutin des platines Wax Tailor entre en scène avec sa musique hybride. Si l’on est rétif à une certaine életro chic, on ne peut qu’être séduit par le métissage du son de Jean-Christophe Le Saoût alias Wax Tailor. La qualité d’un artiste se reconnait certainement à un univers particulier et à sa faculté de ne pas rentrer dans les cases. C’est son cas, ni tout a fait hip hop, ou trip hop ou soul, intégrant flute jazz en fusion, violoncelle chaleureux, voix enjôleuse de Charlotte Savary et trépidation du collectif A State Of Mind, mêlés à un light show efficace invitant virtuellement le héros de l’année dernière, Charlie Winston, Wax Tailor est riche (!) dans sa palette et étonne par sa maitrise et son humilité au profit d’un groupe. C’est la bonne surprise de la soirée avant la grosse machine de guerre d’Indochine.

Le public est clairement venu en masse pour voir l’attraction de la soirée, le groupe de vieux qui fait de la musique de jeunes, Indochine. Sirkis et son cirque avaient participé à la première édition de Musilac en 2002, une tempête venue du lac avait rendu le concert chaotique. 8 ans plus tard, rien n’a changé, la guitare à la Shadows qui séduisaient dans les années 80 a laissé place à l’artillerie lourde pour couvrir l’absence de voix du chanteur. L’imagerie guerrière qui défile quasi en permanence sur les écrans est assez suspecte tout comme ce goût immodéré pour les défilés, les parades sportives ou les naïades synchronisées. On a beau demander à la lune qu’un bel aventurier nous emporte pour Canaray Bay nous faire découvrir le 3ème sexe, on s’enfonce dans le lac quand le cinquantenaire aux cheveux de geai (!) et pantacourt offre un baiser pas si chaste à une très jeune fan en pamoison. Aucune surprise donc si ce n’est de voir des gens qui courent les concerts dans toute la France pour écouter leurs idoles photocopier leur spectacle millimétré.

Phoenix enchaine alors que le public indochinois a largement déserté le champ de bataille. C’est bien dommage car ces oiseaux là forment une escadrille de haute voltige avec leurs bombinettes pop qu’ils égrènent sans sourciller pour le plus grand bonheur du serveur du bar VIP se transformant au son des versaillais en une redoutable dancing machine. C’est frais, lumineux alors que la nuit est déjà très avancée, Thomas Mars nous emmène sur la lune avec son énergie communicative et son grain de voix si particulier et le batteur impressionne par sa volonté de détruire en rythme ses fûts sans pour autant couvrir le chant. Les tubes comme entre autres Lisztomania ou Love Like a Sunset défilent à une vitesse vertigineuse , on ne voit pas le temps passer.

C’est Luke qui referme cette 9eme édition de Musilac, festival auquel le groupe avait déjà participé en 2005 lors de l’énorme tournée pour l’album La tête en arrière. Ils reviennent cette année toujours aussi passionnés et intenses avec un disque sombre et lumineux, pour nous emmener D’autre Part. Thomas Boulard au chant impressionne par sa véhémence et son souffle sur le single Pense à moi mais aussi sur les très belles Faustine, Manhattan ou Le Robot. Ces chansons sont telluriques, parlent de la vie, de la vraie mais sans le côté artificiel et recette éprouvée de certains artistes. Elles vous prennent aux tripes, au coeur et quand survient le brelan royale, Le reste du monde, Soledad, et le riff unique et rageur de La sentinelle, même à 2h30 du matin, on se bouge. Musilac 2010 se termine, Luke rétorque Comme un [seul] homme : Hasta siempre !

Date : Dimanche 18 Juillet 2010