Minuit avant la nuit

Il surgit de sa nuit et doit en avoir marre d’être présenté comme un rescapé flamboyant, comme un lost boy magnifique qui aurait retrouvé la lumière. Daniel Darc sort aujourd’hui un nouvel album, La Taille De Mon Âme, ni nouvelle chanson française, ni punk sur le retour, juste un chanteur à coeur ouvert, ange vagabond, clochard céleste.

Sur la pochette, Daniel Darc est à genoux dans le choeur d’une église, il pourrait être le bad lieutenant de la scène française en quête de rédemption, et pourtant c’est lui qui nous donne l’absolution avec un disque qui vous étreint dès la première écoute. Daniel Darc, c’est d’abord une voix hypnotique, traînante parfois, entraînante souvent, une diction particulière dont il s’amuse (« je suis doué pour l’addiction, pas très pour la diction »). Les mots sont mis en valeur constamment, point d’artifices même si les arrangements sont soignés (des cordes en passant par le charango, la trompette, la flûte, les orgues Wurlitzer & Hammond ou encore l’étonnant Marxophone). Après Frédéric Lo, Daniel Darc rencontre grâce à Christophe un nouvel alter ego, Laurent Marimbert qui à mis en son (dessus dessous) ses maux les plus intimes. Baptiste et Lacenaire à la fois, il chante le destin, les hasards, la fatalité, l’espoir, la renaissance, l’amour. Kamikaze de la chanson, il ose l’extrême fragilité, des textes à peines ébauchés qui prennent vie en chanson durant l’enregistrement, des improvisations textuelles à la William Burroughs.

Daniel Darc - La Taille De Mon Âme

Des titres à l’os, d’une sobriété ébouriffante (Ira, La taille de mon âme, collage sublime d’un enfant du paradis), une autobiographie drolatique (C’était mieux avant, ses violons, son refrain imparable, ses références, son phrasé gainsbourien, son auto-dérision à la 3ème personne, Ana, sous le soleil assurément avec un violoncelle magnétique). My Baby Left Me ou Seul Sous La Lune semblent échappés de Melody Nelson ou de L’homme à la tête de chou, Vers l’infini, ode d’une douceur infinie aux amis disparus est un regard tendre par dessus une épaule de 52 ans qui bouleverse avec son piano ouaté et sans filet. Quelqu’un qui n’a pas besoin de moi et son final au choix Maldororesque ou Morrisonien ouvre les portes d’un pénitencier aux choeurs façon Ennio Morricone, les filles aiment les tatouages (« qui partent au lavage ») est un récit intime, cocasse et burlesque au son aigrelet d’un ukulélé, une improvisation très proche d’un Raindrops Keep Fallin’ on My Head. Les Voeux De Bonne Année qui « D’année en année/Sont moins longs à rédiger/Moins nombreux à poster » sont moins fastidieux mais toujours poignants. Et comme « La beauté d’un disque c’est les accidents » selon Saint Daniel, il a laissé quartre virgules, quatre petites respirations qu’il nomme variations, on a l’impression de participer à un workin’ in progress, à l’enregistrement dans la chambre d’un ami. Le disque se clôt sur un titre sublime, Sois Sanctifié, le diamant noir de l’album, quelques notes répétitives de piano pour une prière française, « parole de la nuit sauvage » sur les bienfaits du pardon (« Et si tu avais commis tous les crimes / Gravi du vice les cimes / Une place à jamais te resterait… »)

Il n’y a plus beaucoup de disque que l’on écoute, que l’on prend le temps d’écouter, La Taille De Mon Âme fait partie de ceux-là, « ce qu’il nous faut, de la lenteur » loue t-il dans un de ses petits haïkus musicales en interlude, l’écriture à tiroir est certes très proche de Gainsbourg mais pour le meilleur. C’est l’album d’un géant à l’élégance racée, une mise à nue qui prend aux tripes mais qui n’est jamais lénifiante ou pesante, ici, point de spleen, qu’un idéal, celui d’être « un passager qui aimerait être un passeur »

Daniel Darc – La Taille De Mon Ame