Jean-Louis Murat, « Le Cours ordinaire des choses »

Jean-Louis Murat, « Le Cours ordinaire des choses »
Cecile - 14/10/2009

Chronique CD Jean-Louis Murat -

Le prolifique, l’énigmatique, le bucolique Jean-Louis Murat a encore frappé : depuis le 21 septembre 2009 vous pouvez pécho Le Cours ordinaire des choses chez tous vos bons dealers de musique. De la bonne came certifiée Bio from Nashville. Vous pouvez la choisir version vynil, version CD mais nous on a opté pour le CD édition limitée avec DVD Bonus, avec le film « Falling in Love Again » de Laetitia Masson.

Murat fait partie des artistes que toute la critique déclare unanimement comme hyper-légitime et hyper-crédible, comme « l’un des derniers poètes français en marge du système ». Bref, il fait du bien à notre ego national, qui veut voir en tout artiste un poète maudit, surtout depuis qu’on a perdu quelques grands noms comme Serge Gainsbourg, ou plus récemment le regretté Alain Bashung. Ce costume va à Murat comme un gant : il a mangé son pain noir, il écrit sans cesse, comme pour tromper l’ennui propre aux post-romantiques, il choisit la campagne auvergnate plutôt que la capitale… en marge, donc.

Très français, et pourtant il affirme une allégeance à l’Amérique « qu’on aime » comme dirait quelqu’un, en allant enregistrer à Nashville, avec des musiciens du cru et un son inimitablement country. Country Américaine, campagne française, on ne peut s’empêcher de voir se rapprocher le sud des US avec son accent caractéristique et le sud de la France avec la délicieuse diction de Murat et ses « o » ouverts dont on ne se lasse pas.

« Comme un incendie » est le premier single, le titre qui ouvre l’album et d’où est tiré le titre de l’album : « le cours ordinaire des choses me va comme un incendie ». Une entrée en matière rock’n’roll et programmatique où le poète parle de lui à la 1ère personne et sans cryptage (enfin presque, on est chez Murat, quand même). Et dans tout l’album l’ombre de ce poète plane, se révèle à demi, en filigrane et avec sensualité. On le voit dans « M. Maudit ». M comme Murat, poète maudit, peut-être, ou dans « Chanter est ma façon d’aimer ». Le tout est une fresque qui dresse un portrait en demie-teinte du Poète Chantant, comme sur la pochette où les photos floues de Murat sont superposées avec des images végétales.

Du début à la fin, le Poète Chantant (et Aimant, d’ailleurs, je vous laisse le soin de décrypter les métaphores amoureuses) se grime de parures médiévales et courtoises emplies de chevaliers errants, d’amphores, d’ébats dans la nature, avec parfois un chapeau de cowboy en guise de heaume.

Le mélange entre un imaginaire du vieux continent, porté par la très ancestrale langue française, et la musique américaine, jeune et libre, est affirmé avec conviction pendant tout l’album ; mais notre Poète Chantant avoue aussi les paradoxes qui en découlent : « Comme un cowboy à l’âme fresh / Voilà ma pauvre chanson / L’occasion fait le larron / Au reposoir francisé / Reste que dalle à chanter / Comme un cowboy à l’âme fresh » peut-on lire dans « Comme un cowboy à l’âme fresh », morceau très country.

« Le Cours ordinaire des choses » est donc un aller-retour entre et le sud des US et l’Auvergne, entre Nashville et Orcival, entre Music Row et le Mont d’Or. Cet album s’inscrit dans un temps long, moderne et en même temps un brin retro, intemporel en somme.

« Falling in Love Again »

Le film de Laetitia Masson est à la fois son propre récit de son voyage à Nashville avec JLM et la construction d’un personnage fictif. Solange, évoquée dans « Chanter est ma façon d’aimer », est une groupie qui rêve l’Amérique de son idole. C’est Elsa Zylberstein qui incarne ce personnage muet, dont la vie et les pensées sont décrits de manière fragmentaire par une voix-off.
L’alternance entre la fiction et le documentaire est intéressante, mais la partie « fiction » n’est pas toujours convaincante. La voix-off a un timbre nasillard et la qualité de l’enregistrement même n’est pas excellente. Du coup, si cette voix est tout à fait crédible quand elle parle à la première personne de son voyage à Nashville, elle ne l’est tout à coup plus lorsqu’elle se fait narratrice de la vie imaginée de la groupie. La talentueuse Zylberstein, réduite au silence, est condamnée à errer dans des couloirs le regard perdu, et n’arrive pas plus à nous faire croire à Solange.

En revanche, les images du studio à Nashville sont très bonnes. La caméra se fait à peine remarquer, et Murat ne s’en soucie jamais, ou du moins feint de ne jamais s’en soucier. On le voit beaucoup de dos, on voit ses épaules, sa chemise à carreaux, sa tignasse, sa barbe, son visage à demi caché par un micro. On le voit jouer de la guitare dans son pull camionneur. On voit sa silhouette en filigrane, à nouveau, se refléter sur les vitres du studio qui semble être une église reconvertie. On voit comment travaillent les musiciens. On entend le métronome. On voit un ingé son écouter Murat et s’extasier sur son « Uuunn, deeeuux » préliminaire tellement « cool », en vouloir un échantillon.

Un film qu’on regarde avec profit et plaisir car il nous fait réellement voyager.

Réponses
  1. Murat-le-Quaire ;-) ;-)
    Album assez décevant quand même, pas besoin d’aller à Nashville pour obtenir ce son… On est loin de Dolores ou Mustango….

Un avis, un commentaire ?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


A lire dans “Chroniques d'albums

Pearl Jam - Gigaton

Pearl Jam – Gigaton

Au début des années 1990, Pearl Jam faisait la passe de trois avec ses trois premiers albums (Ten, Vs. et Vitalogy). Trois albums, trois grands disques de rock américain. Depuis l’arrivée des années 2000, Pearl Jam a réussi l’exploit de sortir des disques plus que corrects mais enrubannés dans des pochettes giga laides. Le dernier…

Baxter Dury - The Night Chancers

Baxter Dury – The Night Chancers

La carrière de Baxter Dury a débuté en 2001 avec Oscar Brown, un single magistral et claustrophobe. Elle aurait dû connaitre son acmé avec trois concerts parisiens trois soirs d’avril qui devaient accompagner la sortie de The Night Chancers. Le sacre du fils prodigue est reporté.

Cornershop - Engaland is a Garden

Cornershop – England is a Garden

Révélés au grand public en 1997 par le très dansant Brimful Of Asha (deuxième morceau de l’impeccable When I Was Born For The 7th Time), les Cornershop ont depuis enchaîné des phases de silence prolongé entrecoupées par des sorties de disques brillants. Cornershop n’est pas un groupe qui tourne beaucoup. Par contre, leurs disques tournent…

Bleu – Sweet Coldness

Sweet Coldness est un instant entre deux. C’est la musique d’une chambre d’hôtel. D’un regard. D’une fenêtre. Confiné là, c’est la couleur du dehors. Entre gris, entre bleu. Ça oscille. Et de nouveau, il pleut. C’est une attente. Lascive. À compter le temps qu’il reste. À imaginer un peu tout, la suite en mieux.

Honey Harper - Starmaker

Honey Harper – Starmaker

Rien ne va dans le monde mais tout va bien en Georgie qui est en passe de devenir l’État le plus important des États-Unis. Après le Super Tuesday, après la reformation des Black Crowes, le quatrième état américain fêtera la sortie de Starmaker, le premier album d’Honey Harper.

The Orielles - Disco Volador

The Orielles – Disco Volador

Le label Heavenly Recordings (Saint Etienne, Mark Lanegan) fête dignement ses trente ans avec la sortie de Disco Volador, le deuxième disque des Orielles qui, on le souhaite, ne sera pas leur second.

Greg Dulli - Random Desire

Greg Dulli – Random Desire

Greg Dulli n’a jamais déçu. Que ce soit avec les Afghan Whigs ou The Twilight Singers ou encore avec Mark Lanegan le temps de The Gutter Twins. Ce n’est pas avec son premier album solo que la déception va pointer le bout de son nez.

Pictish Trail – Thumb World

L’Écossais Johnny Lynch aka Pictish Trail est tellement fou qu’il ferait passer son compatriote Steve Mason (The Beta Band) pour quelqu’un de totalement ennuyeux. La preuve avec Thumb World, son nouvel album.

The Lost Brothers - After The Fire After The Rain

The Lost Brothers – After The Fire After The Rain

Encensés par Richard Hawley, produits par Brendan Benson (The Raconteurs) et amis de M. Ward, les Lost Brothers ont tout pour réussir. Si c’est le cas au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis (où ils vont assurer la première partie de M. Ward lors de sa prochaine tournée), fort est de constater que la greffe ne prend…

Humanist – Humanist

Il y a Rob Marshall et les autres. Pour son premier disque solo, l’ex Exit Calm réussit l’exploit de réunir une douzaine de chansons belles à tomber à la renverse avec un casting qui donne le tournis. Humanist est un coup de foudre. Et comme pour Lucien Leuwen de Stendhal, Humanist est un coup de…

Destroyer - Have We Met

Destroyer – Have We Met

Il y a neuf ans, l’ex The New Pornographers Dan Bejar publiait Kaputt un disque somptueux qui avait le mérite d’unir les fans irréconciliables de New Order et de Prefab Sprout. Au lieu de capitaliser sur ce succès, Bejar nous a plongé dans une pop magnifique mais dépressive pendant deux albums. Have We Met sonne…

Andy Shauf - Neon Sklyline

Andy Shauf – The Neon Skyline

En mai 2016, Andy Shauf avait tué toute la concurrence en publiant The Party. Il recommence en janvier 2020 avec The Neon Skyline.

Isobel Campbell- There Is No Other

Isobel Campbell – There Is No Other

Pour un retour inespéré, c’est un retour inespéré. L’ex Belle and Sebastian n’avait pas donné de nouvelles depuis dix ans. Elle est de retour avec There Is No Other, un disque impeccable.

East Village - Hotrod Hotel (2)

East Village – Hotrod Hotel

Michael Schulman, le patron de Slumberland Records (Tony Molina, Pete Astor, Veronica Falls pour ne citer qu’eux) se fait plaisir en rééditant Hotrod Hotel.

Bill Fay - Countless Branches

Bill Fay ‎– Countless Branches

Adulé par les membres de Wilco et de War On Drugs, vénéré par Jim O’Rourke et Ed Harcourt, Bill Fay est définitivement sorti de sa retraite à l’âge de 76 ans avec la sortie de Countless Branches.

Alma Forrer - L'année du loup

Alma Forrer – L’année du loup

« J’ai envie de toi » chante Alma Forrer dans N’être que l’hiver qui ouvre son premier album L’année du loup et à son écoute nous avons aussi terriblement envie d’elle, de ses chansons entre folk américain et variété française au sens le plus noble.

Field Music - Making A New World

Field Music – Making A New World

Si Oasis et Radiohead n’avaient pas existé…. Si les Foals et les Coral n’avaient pas existé… Les Field Music seraient sûrement le groupe anglais le plus influent et le plus médiatisé de ces quinze dernières années.

The Electric Soft Parade - Stages

The Electric Soft Parade – Stages

Retour inattendu (et inespéré) des frères White ! Les Electric Soft Parade ouvrent le bal des sorties de 2020 et mettent d’emblée la barre très haute.

Jim Sullivan - If The Evening Were Dawn

Jim Sullivan – If The Evening Were Dawn

Le label Light In The Attic Records fait oeuvre de salubrité publique en rééditant de fort belle manière les deux disques de feu Jim Sullivan et en publiant If The Evening Were Dawn, un disque qui 10 chansons acoustiques jamais sorties.