Leïla Huissoud – Auguste et Popeye

Leïla, ne t’inquiète pas, cette histoire finit bien. Jeudi dans la nuit, j’avais écrit les premières lignes de ma chronique consacrée à ton album. Auguste. Ça attaquait méchant. Tout avait commencé la veille…

Car la veille, sur les berges du Rhône, je proposais :
— Si tu veux, je chronique l’album de Leïla Huissoud.
Et lui, il souriait. Il aurait même pu se marrer, car il savait, ou au moins, s’en doutait. Cette « chanson française » n’a rien pour m’attirer. Attention, pas les chansons d’artistes français, pas les chansons qui viennent de France, non, juste cette chanson qui se fait appeler française. Cette chanson ou cette scène, là, qui se reconnaissent de loin. Au même immuable accord de guitare sèche. Au premier phrasé. Cette chanson qui manque de tout, sauf d’ennui. Cette scène qui se justifie, qui se proclame alors chanson à textes. Comme si les autres chansons de France, elles, n’en avaient pas. Elles en ont. Et jeudi, je commençais donc à écrire.

Chansons à textes. L’excuse et un aveu. On détourne l’attention. Des ritournelles, que l’on habille de textes un peu fins, un peu drôles. Un peu cons aussi. Et invariablement on se revendique de Brel. Sauf que Brel avait du talent. Brel transpirait le désespoir et la souffrance, les rires et la vie. Brel ne chantait pas pour transformer en guinguette les barbecues des copains. Et puis au fond, il faudrait juste arrêter de prendre les gens pour des cons. Brel donc ? Et bien allons-y. Marieke ? Les Bonbons ? Amsterdam ? La Valse à mille temps ?… On continue ? Le ridicule ne tue pas. L’humilité, le recul non plus.

Discographie

Jeudi dans la nuit, je lançais donc ces lignes sur format Word, que derrière, comme pour me conforter, passaient en bande-son Youtube aléatoire, Fuzzy de Grant Lee Buffalo. Puis Comme d’habitude, Claude François. Starsailor, formidablement éraillé. Et puis, et puis… Et puis on ne peut comparer, comme ils disent… Mais si, justement, il faudrait comparer. Il faudrait écouter. Comme Brel, il y a une rage. Comme Brel, il y a une souffrance. Comme Brel, il y a un besoin. Sans posture, obligatoirement hautaine. Sans chapeau ou béret sur le crâne, vissés décalés. Pour sonner français, pour faire genre. De celui qui cache le vide.
La veille, sur les berges du Rhône, mon interlocuteur aurait pu se marrer car il sait que Leïla Huissoud est différente. Je le pense aussi.

Leïla Huissoud – La Niaise

Ce jeudi, j’écrivais aussi que Leïla Huissoud n’est pas comme la plupart des autres. Qu’elle nous épargne les accords manouches, guitare sèche roulez jeunesse, et les naufrages contemplatifs. Les études ethnologiques des bas d’immeuble, de quelques Zola de supermarché. J’écrivais que sa musique est plus ambitieuse, maligne, avec une vraie volonté d’orchestration soignée. Mais au fond, Leïla, ce jeudi, j’écrivais que tu étais bien plus. Et que s’il fallait une preuve, il y en avait au moins une. Elle se trouve dans ton album précédent. Elle s’appelle La Niaise. La Niaise… Je n’avais pas été follement convaincu par l’évitable On se connait trop, aux traits d’esprit trop faciles, mais tu avais immédiatement corrigé le tir, et tu avais balancé La Niaise. Quand tu balances, tu le fais si bien. Ils ne sont pas nombreux à ne craindre personne, même si c’est le temps d’une chanson. Ils ne sont pas nombreux et tu en fais partie. Ce titre est une promesse.

Et si j’avoue ne pas retrouver cette magnifique violence dans chaque petit recoin de ton Auguste, ce n’est pas très grave. J’y ai retrouvé la même intelligence. Et puis Auguste n’est pas un tour de chant, mais la suite d’un tour de vie. La tienne, sans démagogie, sans vouloir parler à tout le monde. Tu parles de toi et c’est tant mieux. En fait Auguste n’a pas beaucoup d’importance. Écrire directement sur lui serait se tromper, et passer à côté d’une sensibilité. Une sensibilité qui sent le désir, un désir vaste, celui d’une certitude, vivre. On le devine, dans tes montées écorchées, où ta voix et tes mots se font féroces. Sur Auguste peut-être, ou sur La Niaise. Qu’importe, c’est cette sensibilité qu’il faut défendre. Des montées, des descentes, tu mets du chagrin pour cacher le désespoir. Ça fait moins peur, tu te voudrais même jubilatoire. Mais ça ne trompe pas. Tu es de ces rares gens qui se battent encore pour leur cœur d’enfant. Comme eux, tu titubes, alors que tu donnes l’impression de courir.

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© David Farge.

J’écrivais ça. Mais c’était avant d’aller chez l’ophtalmo. Car à 11h20, ce jeudi matin, j’ai croisé Popeye. Il faisait du patin à roulettes. Et sur un écran de la salle d’attente mis là pour divertir les enfants, il essayait de rattraper Olive. Son Olive. Peu après, une fille, une mademoiselle H., fut appelée. Elle s’est levée et je l’ai suivie du regard, un peu, jusqu’à ce qu’on la fasse rentrer dans une pièce. Et puis ce fut mon tour, dans une autre pièce. F. G. U. Z. B…, les lettres, noires et blanches, un peu floues, presque nettes… Et le diagnostic… Alors on m’amène. Dans une autre salle d’attente, j’attends. Elle aussi, assise sur le canapé en plastique d’en face. Tu vois, Leïla, à ce moment-là, je réfléchissais à la conclusion de ma chronique. Face à moi, je ne pouvais que la voir. Elle écrivait des messages. Il y avait un truc chez elle. Le plus beau : celui de l’ignorer. « On en a bien parlé de l’époque, et de ces enfants qui ne savent plus aimer. Mais comme faut bien vider les stocks, la logistique fait des bébés ». Je cherchais ma conclusion, et je pensais à tes mots. Tes mots qui m’amusaient car ils rappelaient les miens dans une chronique passée. L’époque est à la fuite. Désormais on s’adopte, et on se super like. Les filles mettent leurs gueules en vitrines, et les mecs payent pour les lécher. Tout le monde est heureux, ça fera des souvenirs. Mais il faut se méfier. « Il parait qu’à trop croire en l’homme, y’en a quelques-unes qui se font baiser ».

Dans cette salle d’attente, je cherchais la bonne manière de conclure, de défendre le mieux possible ton Auguste, mais surtout ton désir de vie. Je l’ai trouvée. Je me suis levé, et me suis assis sur le canapé d’en face. Quelques secondes, trois phrases pas plus. Je crois que je lui ai parlé de la vie toujours trop courte, et de son charme, qui était fou. Puis aussitôt je me suis relevé, et rassis à ma place. Et l’ophtalmo l’a appelée. Mais pendant ces quelques secondes, elle m’a souri. Elle l’a fait de nouveau, en se retournant quand elle est ressortie. J’ai pensé à Popeye, qui lui, rattrapait Olive. Je l’ai fait. Au secrétariat. Mais elle ne s’est plus retournée. Elle a fait tomber son ordonnance. Peut-être son sac. Elle a tout ramassé, et elle a filé.

Tu vois Leïla, ma première chronique d’Auguste finissait par une demande, allons prendre un verre, pour voir si tout ce que j’ai entrevu chez toi est vrai. On aurait pu rajouter une chaise. Pour cette fille de l’ophtalmo, si en plus de l’avoir rattrapée, j’avais réussi à la retenir. Mais l’ai-je vraiment tenté ? Au fond la liberté est toujours plus belle lorsqu’elle file. Alors promets-moi, Leïla, que de ton côté tout ça est vrai. Car dans cette salle d’attente sur mon canapé en plastique, j’ai pensé à ce besoin de vie, cette rage. Sur mon canapé, j’ai pensé à Olive, j’ai pensé à Popeye. J’ai pensé à ce cœur d’enfant. Et j’ai pensé à me lever.

Leïla Huissoud - Auguste

Tracklist : Leïla Huissoud - Auguste
  1. La farce
  2. Caracole
  3. Auguste
  4. Chianteuse
  5. Un enfant communiste (avec Mathias Malzieu)
  6. Lettre à la Suisse
  7. Le vendeur de paratonnerres
  8. Jolies frangines
  9. Ecrit d'invention
  10. En fermant les yeux
  11. Les tours de rond-point
  12. La mineure

Leïla Huissoud – Auguste et Popeye
10/10

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