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Sarah W. Papsun – Drugstore Montmartre

Ce serait une insulte que d’appeler le jeune groupe Sarah W Papsun « machine à tubes ». Une insulte parce que non seulement ce sextet embrasse cette définition, mais bien surtout, parce qu’il l’ingère, et la dépasse. On en voit passer beaucoup, des « nouveautés du moment », des groupes d’un clip, d’un single, d’une soirée. La définition pourrait effectivement coller à une première écoute : Rien ne reste plus en tête que le premier titre de leur nouvel EP « Drugstore Montmartre« , éponyme. Mais avec un talent indéniable, les six parisiens vont loin, beaucoup plus loin.

Avec leur rock electro-progressif qu’ils qualifient volontiers de « Math-Rock », épousant une structure musicale qu’ils savent faire compliqué sans rendre ennuyante, Sarah W. Papsun nous fait plonger avec délice dans les bacchanales orchestrales de leurs riffs effrénés. En urgence, donc, comme avec Kids of Guerilla, ses choeurs sculpturaux et sa montée douce et chuchotée qui finit en violente apothéose, mais qui sait tout aussi bien laisser place après l’intensité du progressif, et il y a du génie dans cette idée, à de soudaines bulles de pop aériennes et planantes. Les Papsun ont le génie du break. Leurs chansons ne font pas une, mais bien trois ou quatre, sans toutefois perdre ce fil ténu qui résume l’identité du morceau, comme la patte du groupe. L’utilisation de nombreux claviers permet à toute la structure de tenir en place, et surtout du point de vue d’une oreille non entraînée, de se laisser aller avec délice dans de nombreuses plages sonores rythmées par l’excellent double jeu de guitares. On ne s’en lasse pas.
La complexité dont ils font preuve pourrait être fatigante : bien au contraire, elle réinvente les chansons, écoute après écoute, renouvelle le genre, redéfinit les contours. On écoutait un tube hier, le lendemain, c’est une perle mathématique, le surlendemain, les plaintes du chanteur remportent le tout : Une voix aiguë et puissante, toujours presque un peu malade pourtant, presque geignarde. Le jeune homme sait accompagner de cette force équivoque la déferlante de son que lui envoie ses musiciens : Un niveau que seul une voix originale, et surtout intelligemment utilisée pouvait égaler. Pari réussi. Il suffit d’écoute la première piste (et véritable « single ») de l’EP pour s’en rendre compte. L’introduction en canons vocaux est terriblement efficace, les voix et les guitares se répondent, et quand enfin les paroles principales arrivent, tout le morceau décolle, et nous emporte avec lui. Impossible de s’en empêcher. C’est là la simple et basique définition des futurs grands.

Sarah W Papsun – Drugstore Montmartre

Alors avec un tel CV, il fallait s’assurer que la prestation live soit à la hauteur du studio. Il est vrai qu’ayant été agréablement surpris par la teneur « audio » de l’album, véritable bijou d’orfèvre de mixage, (et on n’est pas surpris lorsqu’on reconnaît le travail de Pascal Garnon, réalisateur de Air, entre autres), on est légitimement en droit de se demander si ces cinq garçons n’ont pas été un peu trop « aidés » en réalisation. Pour se faire une idée du vrai talent d’un groupe, il faut bien souvent aller tester la température en live, et il est malheureusement courant que sans le « nappage » du mixage, certaines formations sonnent cruellement plates une fois seuls devant un public.
Et pourtant. Bien loin de s’éloigner de la précision et de la technique de leur EP, Sarah W. Papsun transforme l’essai d’une manière admirable. Véritable performance de live, l’on assiste avec étonnement à un set marathon où le silence ne résonnera pas avant la toute fin de la setlist. Les morceaux sont enchaînés avec une précision et une technique implacable : l’expérience vient ici rejoindre le talent. Il faut quelques heures de live derrière soi pour pouvoir jouer l’intégralité d’un set sans reposer une seule seconde son instrument.
On en vient à se demander d’où est venue l’idée, et l’on pencherait presque, à l’origine, pour une timidité maladive face au public qui les auraient poussés à renier le concept de l’applaudissement, ne laissant pas à l’audience le temps de les dénigrer. Peut-être cela nuit il, maintenant, à la communication avec un parterre de fans pourtant conquis, qu’on aurait préféré un peu plus poussée, mais la voix du chanteur sert à elle seule d’aimant et d’univers. En poussant un petit peu plus le jeu scénique sur sa stature relativement chétive, il contrasterait avec brio la puissance de ses cordes vocales, surprenant le public avec cet atout, cette « force plaintive » qui le caractérise si bien. On se sent presque obligés d’aller chercher du négatif, mais sa présence scénique, quoique encore en construction, et pourtant déjà bien plus efficace que nombre de groupes établis qui ne me font pas lever le petit orteil.

Ainsi les Papsun remplissent de leur empreinte sonore le bel espace de leurs salles, avec facilité, presque sans y faire attention. J’en viens même à préférer le titre Série Culte en concert, avec cette intense et fantastique montée électronique qui explose subitement pour ne laisser résonner dans le silence de la salle noire que quelques notes de piano, égarées et fantomatiques.
Et c’est sans doute dans ces quelque secondes que se révèle tout le génie du groupe. Il y a un temps pour les étiquettes, math-rock, electro-rock, mais c’est dans ces quelques accords, ténus, et presque inexistants que l’on comprend que leur talent n’est rien de tout cela. Bien sur, ils ont tout pour plaire, alliant le côté pop « plein tube » de la musique actuelle avec une recherche structurale qui permet bien souvent de faire la différence entre un groupe éphémère, pour un moment sous le feu des projecteurs, et ceux qui ne manqueront pas de s’imposer par la suite. Bien sur leur expérience et leur originalité scénique ne sont que d’autant plus de garanties pour leur succès futur, et mieux encore, leur persistance dans mon lecteur, mois après mois, est un gage certain de leur tenue sur le long terme.

Mais plus que tout cela, plus que toutes ces garanties et gages de succès qui ont vu s’effondrer de si nombreux groupes sous le hasard cruel d’un public aveugle et sans pitié, plus que tout cela, il y a ce petit quelque chose qui incarnera ma conclusion et seul leitmotiv : Il faut découvrir Sarah W. Papsun, il faut les écouter, parce que dans ces quelques secondes de musique, comme dans l’intégralité de leur travail réside un souffle inexplicable et qui ne relève d’aucune définition : la magie d’une oeuvre d’art.

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2 réponses sur « Sarah W. Papsun – Drugstore Montmartre »

wawwww

c’est un EP, donc on ne peut pas le trouver dans le commerce :( snif snif, je l’aurai bien acheté moi, surtout que je les ai découverts en 2008…

Si si, on peut le trouver dans pas mal de magasins indé en france et sur le site des Papsun (j’en ai un)

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