Jean-Louis Murat - Grand Lièvre

Vieux schnock, vieux beau, vieux jeune, jeune vieux, vieux briscard, on s’est habitué à la fournée annuelle du tendre et désabusé vieux loup.

Jean-Louis Murat

Il a fallu attendre 2 ans, le temps de rentrer de Nashville et de botter le cul aux rednecks de l’industrie musicale pour pouvoir écouter le successeur du Cours ordinaire des choses paru en 2009. Le bougon des burons est de retour en Auvergne, il a pris l’air et l’eau, on le retrouve apaisé mais toujours inquiet du monde qui se délite, des souvenirs qui partent en fumée. Davantage survivant du cimetière d’Eylau que crâneur d’Austerlitz, Murat le maudit est de retour dans sa tanière avec les fidèles complices Stéphane Reynaud et Fred Jimenez plus Slim Batteux à l’orgue Hammond omniprésent sur le disque. Grand lièvre serait un hymne aux campagnes qui se meurent mais dès que l’on demande à l’homme de la pampa auvergnate plus de précisions, il nous tombe sur le râble, un titre d’album n’a pas d’importance, des mots sur une pochette pour intriguer, il aurait voulu le nommer Haut Arverne mais cela sonnait trop Astérix ou peut être grandes lèvres. Plus Droopy que Bugs Bunny donc, le nouveau Murat décline toujours un spleen songeur mais peut être davantage proche de Lautréamont ou de Proust que de Baudelaire qu’il a pourtant magnifié dans son Charles et Léo avec notamment L’héautontimorouménosce en duo avec Morgane Imbeaud.
En écoutant ce Grand lièvre, je repense à ces vers des Chants de Maldoror, « Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. » Murat c’est cela, à la fois costaud et fragile, lumineux et sombre, incorrigible pessimiste mais éternel amoureux.

Alors quoi de neuf sous le ciel bas de la Bourboule ? Vendre les prés est la complainte de l’exode rural et du mitage urbain qui bouffent les campagnes, Haut Arverne est une mélopée animiste, Sans pitié pour le cheval évoque la bestialité de la guerre, Rémi est mort ainsi est une déambulation mortifère dans un manuel de lecture réactionnaire, Alexandrie est un nouvel hymne à l’amour, Qu’est ce que ça veut dire ? l’évocation subtile du nouveau mal du siècle, la perte de mémoire ou encore Je voudrais me perdre de vue, ode peut être à la schizophrénie. Le bonhomme dit avoir écrit 44 titres pour n’en livrer que 10, l’album suivant est déjà prêt pour celui qui veut « se décaler d’un demi ton », apprécie Philip Roth pour son intelligence (son dernier roman, Le rabaissement est l’histoire d’un comédien qui a perdu son talent, sa magie, sa confiance en lui…), aime les grands hommes et conchie ce monde étriqué. Il balance sa morgue et sa brumaille dans des écrits quotidiens, Sisyphe de la chanson mais s’exclame en raillant : « Si Woody Allen depuis 40 ans arrive à faire un film par an, je ne vois pas pourquoi un chanteur français n’arriverait pas à faire un disque par an. C’est quand même moins compliqué. » Chanteur dandy à la peau de mouton, Murat susurre d’une voix rêveuse des mélodies amères, « On ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement » avouait le petit Marcel, Murat est un animal en voie de disparition dans le paysage formaté de la chanson française, comme ce grand lièvre du massif central.

Jean-Louis Murat – Vendre les prés (clip)

Jean-Louis Murat est en concert en autre ce soir au Ninkasi Kao à Lyon et le 10 novembre au Trianon à Paris.