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With Us Until You’re Dead, relegué aux Archive(s) ?

Archive - With Us Until You’re Dead
En 1993, un ovni débarquait dans le monde de la musique. Enfermé au fond d’une cave, Darius Keeler et Danny Griffith, deux étranges personnages, dopés aux substances les plus vénéneuses possibles créaient un magnifique album, Londinium, avec la collaboration de la chanteuse Roya Arab et du rappeur Rosko John. Archive venait de se lancer sur les pistes, et ils allaient inonder pour les quinze ans à venir les écouteurs d’une génération entière, métamorphose après métamorphose, album après album, progressant à chaque fois un peu plus dans une veine qui n’appartenaient qu’à eux. Préférant le terme collectif au simple nom de groupe, changeant de chanteurs comme on change de chemise, et explorant mille pistes musicales, les deux anglais fondateurs ne semblaient connaître aucune limite, et ce jusqu’au magnifique et dernier Controlling Crowds, sorti en 2009. Après une magnifique conclusion livrée en un album entier et irréprochable, Part IV, le collectif était attendu au tournant. Un virage négocié avec plus ou moins de casse pour ce nouvel album, With Us Until You’re Dead.

Archive

Ce qui fait la difficulté d’Archive, et paradoxalement une de ses plus grandes forces, c’est sa capacité à coller aux humeurs, à épouser parfaitement un état précis dans la composition. Les nombreuses interview du collectif concernant la sortie de With Us Until You’re Dead m’avaient interpellés à la lecture, tant Darius Keeler et Danny Griffith semblaient insister sur le fait que leur opus était articulé autour du même sentiment : Love, l’amour, les différents stades et états d’esprit dans lesquels la personne amoureuse se retrouve au cours d’une relation. Le concept est risqué, on y reviendra.

Il faut attendre la nuit pour lancer Wiped Out, la première piste, qui s’impose, et restera, après de nombreuses écoutes, comme un des titres phares de l’album. Pollard Berrier, y assure, avec son coffre habituel, une grande partie, intense, profonde, et envoûtante. Mais Interlace installe le malaise. La musique sonne, on parle quand même d’Archive, mais on ne voit pas trop l’intérêt d’une telle piste, et déjà, les rythmiques dubstep commencent à nous lasser. On fait une pause. Le grand challenge finalement, et qui restera aisément discutable, est dans la maîtrise du concept : en épousant chacune des circonvolutions que nous impose le sentiment amoureux, doit-on et est-il nécessaire de verser dans les extrêmes ? Pour la question de la violence, le thème a inspiré aux collectifs quelques uns de ses plus beaux morceaux. On se souvient du martial « Fuck U », toujours incontournable huit ans après, de la reprise en live d’Again assurée par David Penney, ligoté par son cable de micro, a genoux, hurlant « Without your love » et réinventant une chanson qu’on pensait à tout jamais enfermé dans le carcan de la trop prudente classe de Craig Walker. Un David Penney au passage bien trop rare sur cet opus, ou malheureusement placé sur les mauvaises chansons. The Empty Bottle de l’album Part IV avait pourtant été assez clair quant à la maîtrise incontestable de sa voix, et de son talent, mais sur Until You’re Dead, pas vraiment de grand moment d’éclat. 


Archive – Violently

Le deuxième écueil réside dans le fait que le pendant de la violence sur le plan amoureux est bien sur l’overdose de sucre, de sentiment, de naïveté. Stick Me In My Heart est une belle piste, un beau morceau, mais peut-être trop marqué par ce besoin du concept qui dicte au final une conduite trop manichéenne. C’est soit trop violent, comme avec Violently, qui restera LA mauvaise piste de l’album, sorte de conduite dubstep et mal ficelée, trop lourde quand il ne le faut pas, et marquée par un final qui nous rappelle douloureusement les beaux jours d’Archive, lorsqu’ils savaient encore composer et placer une plage de cordes, soit trop cheesy, comme avec Calm Now et son thème de piano tellement dégoulinant de bons sentiments qu’il en a tâché ma moquette.



Ce sont finalement les femmes qui s’en sortent le mieux sur cet album. Le superbe Silent aux violons frisant les accents tango, mené de main de maître par la splendide Maria Q prouve, si c’était seulement nécessaire, que la chanteuse du collectif sait faire décoller la moindre note, s’en emparer, la porter aux nues. Et pourtant, cette fois-ci, elle est talonnée par le nouvel atout de la formation, Holly Martin, qui fait avec Hatchet une entrée remarquée, inattendue, et indiscutablement parfaite. Toute en tension, la chanson sauve l’album, à un endroit où l’on attendait guère de changement. C’est finalement dans les chemins de traverse qu’Archive sait le mieux se réinventer. Il était sûrement inutile et sans intérêt de retenter un nouveau Controlling Crowd, et pourtant, d’attaque, en première écoute, on sent qu’on perd quelque chose. Qu’en est-il de morceaux comme le complexe Dangervisit, le simple mais magnifique To the End, ou la perle rare, le parfait et inégalable Lunar Bender ? Et en remontant plus loin, qu’est-il advenu dans le dénuement du basique et imparable Fold, aux trois accords de piano sublimés par le cristallin Pollard Berrier ? Où sont donc passés la profondeur, la tension, le splendide éclat d’Again, ou de Londinium ? Archive est finalement ici rattrapé par son passé. Il est inutile de tenter de creuser la veine d’un filon déjà exploité à la perfection, mais il est clair qu’ici, la direction prise pour le nouvel album, et principalement le sur-attachement au concept de base plombe le disque, qu’on croirait presque monté à l’envers. Conflict est trop lourde, trop brutale, Damage trop lumineuse, trop expansive. Les rares effets électroniques signés Archive semblent avoir été placés là pour nous rassurer face à un changement trop brusque. L’effet obtenu est inverse : on se demande bien ce qu’ils foutent là, et on part réécouter Noise.

Il faut temporiser, bien sur. Une des cartes maîtresses d’Archive réside dans la tenue face aux écoute et au temps passé. Dans six mois, un morceau comme Twisting qui reste pour l’instant intriguant se livrera peut-être de lui même, à un moment clef, dans toute sa complexité et sa justesse. En attendant, le concept tue l’album. La grande force d’Archive, finalement, c’était la suggestion de milles émotions différentes dans un morceau, qu’on pouvait réécouter et redécouvrir éternellement. A force de vouloir faire des chansons d’amour, Archive a fait des chansons d’amour, mais quand on verse dans « amour-toujours », c’est imparable, tout le monde s’emmerde. Allez donc réécouter Lunar Bender.

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3 réponses sur « With Us Until You’re Dead, relegué aux Archive(s) ? »

Chronique très bien écrite et très intéressante à lire même si on n’a pas écouté le dernier album. J’ai toujours trouvé Archive difficile à traduire en mot et là c’est vraiment très bien fait: « . Une des cartes maîtresses d’Archive réside dans la tenue face aux écoute et au temps passé » tellement vrai!

C’est amusant Lunar Bender est un des morceaux que je place parmi les plus rasoirs du groupe….lol…Mais c’est ce qui fait la particularité de sa production et de ses amateurs:

Des titres très différents, des albums souvent très hétérogènes (différences accentuées par les personnalités vocales contrastées), qui plaisent à des gens aux goûts très différents n’appréciant pas tous les mêmes morceaux, ni les mêmes voix…

Je suggère au lecteur de ne pas s’arrêter à une critique unique d’Archive et de prendre la peine d’aller écouter quelques uns de leurs albums pour se faire une idée personnelle!

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