Catégories
Chroniques d'albums

La Maison Tellier – Beauté Pour Tous

La Maison Tellier © Jeremy Calvo

Il y a dans La Maison Tellier un petit côté terroir très attachant, peut être parce que mon premier concert du groupe était à Payzac lors du formidable et regretté festival de la pleine lune en Ardèche qui voyait les artistes jouer dans des lieux improbables de ce pittoresque département. Ce qui frappait d’emblée, c’était ce côté gang musical, fraternité instrumentale, fratrie poétique. Et puis le set commençait et l’on était subjugué par la voix de conteur d’Helmut, solennelle, profonde, majestueuse.

La Maison Tellier - Beauté pour tous
La Maison Tellier – Beauté pour tous

La Maison Tellier

Il y a des albums qui vous prennent par surprise, d’autres qu’il faut laisser en bouche pour apprécier. Ni l’un, ni l’autre, Beauté pour tous, le nouvel album de La Maison Tellier est comme une évidence, un diamant noir. Et pourtant, le cap du quatrième album n’est pas facile, surtout quand on vous a catalogué Amerikana du Grand Ouest franchouille après le déjà formidable Art de la fugue.

Discographie

Avec Beauté pour tous, c’est bien d’art qu’il s’agit, un art qu’il faudrait partager avec le plus grand nombre, un slogan, un programme ambitieux avec des textes qui ne sont pas anodins, qui racontent des choses, des mots choisis pour leur sonorité et leur sens, des textes qui font réfléchir sans prise de tête mais en s’insinuant comme un vaccin chez un malade.

On danse Sur un volcan mais la gravité n’est jamais très loin dans ce « blues du désert ». Avec Un bon français, ils osent une chanson engagée et âpre qui pourrait facilement être prise de travers où la narrateur est un salaud ordinaire, un Dupont Lajoie du 21ème siècle planqué derrière son écran protecteur qui fait écho au livre d’André Halimi « La délation sous l’occupation ». Les trompettes ne sont alors pas celles de la renommée mais plutôt de l’ignominie.

Puis surgit Le Loup Blanc, magistral sans être pédantesque à la Woodkid, parfaite BO pour la nouvelle saison de Game of Throne, avec ses chœurs amples, sa guitare cristalline, ses percussions va-t-en-guerre. L’oxymorique Prison d’Eden revient aux racines du groupe, une folk au coin du feu, éclairée par le glockenspiel, les cuivres, les chœurs sacrificiels qui évoquent l’extravagance littéraire d’Octave Mirbeau et de son Jardin des supplices, véritable xanadu musical où une sublime reine « règne sur la prison d’Eden, vêtue d’or et de blanc« .

La Maison Tellier – Sur un Volcan

L’Exposition Universelle, est une formidable machine à remonter le temps, une chanson cinématographique, une ballade dans un paris sublimé, rêvé, où l’on croise Eiffel mais aussi les « zoos humains » … Les cordes se font douces et mélancoliques, on ferme les yeux et l’on voit le pavillon de Sibérie, le pont Alexandre III, la grande roue, le métropolitain, les gares nouvelles, le trottoir roulant appelé « Rue de l’avenir », le palais de l’électricité, l’irruption soudaine de la modernité à la belle époque, le progrès sans entrave de ce siècle commençant.

La Maison de Nos Pères, est un hymne vaudou incantatoire où souffle un soufisme purificateur, une chanson gigogne, trip transi qui vous prend aux tripes avec cette coupure instrumentale hagarde, fiévreuse où le banjo se fait dévorer par la fée électricité, provocant mirage, hallucination et divagation de l’auditeur. Love boat n’est pas une croisière amusante, mais une histoire d’homme, de loup de mer, d’attirance, de séduction, de monstre marin, de volute de fumée et de boisson, une valse lente d’hésitation. A rebours, sonne très Mumford & Sons, éternel affrontement de cowboys et d’indiens.

La Maison Tellier © Jeremy Calvo
La Maison Tellier © Jeremy Calvo

Les Beaux quartiers évoque les rêves de grandeur déjà abordés par « Monsieur 100 000 volts » , « l’homme est un animal de bien mauvaise compagnie et son amour n’a pas de prix ». Petit lapin est plus âpre, une cavalcade de l’échec, électrique, rugueuse et agressive, le titre le plus long du disque, alarmant, régressif, introspectif, on est tous un jour « pris dans les phares », la trompette bouchée grince, les guitares glissent des ‘désirs noirs’.

Mauvais Coton clôt le disque avec sobriété, c’est un conte qui part en quenouille avec des images fulgurantes, « même s’il faut arroser d’essence certains souvenirs qui assaillent, des trains de sourires qui déraillent », « on s’est souvent piqué, je sais sur un fuseau dans un palais, parfois endormis pour de bon mais sans jamais filer le mauvais coton », « la mélodie de nos erreurs ivre de caresses et de coups n’était pas un air de fanfare mais quand je marchais dans le noir c’est ta main accrochée au fil qui m’a sauvé de mon exil » le tout guidé par une trompette fil d’Ariane chatoyante avec une conclusion de guitare héros et des chœurs finaux taillés pour un rappel cathartique avec le public.

La Maison Tellier sera en concert au Divan du Monde le 9 décembre mais c’est déjà complet, une date supplémentaire aura lieu au Le Trabendo le 13 mars, d’autres vont s’ajouter très prochainement.

La Maison Tellier - Beauté Pour Tous

La Maison Tellier – Beauté Pour Tous
10/10
Lyonnais qui revendique sa mauvaise foi car comme le dit Baudelaire, "Pour être juste, la critique doit être partiale, passionnée, politique...", Davantage Grincheux que Prof si j'étais un des sept nains, j'aime avant tout la sincérité dans n''importe quel genre musical...
Vous avez aimé ? Partagez !

Cela pourrait vous intéresser

La maison Tellier © William Lacalmontie

Bienvenue à la Maison

SK* se met en alerte générale. Branle-bas de combat dans les locaux parisiens de la rédaction ! Les Normands de La Maison Tellier reviennent avec Primitifs Modernes, le 22 mars 2019. Et c’est beautiful again comme dit la chanson.
La maison Tellier © William Lacalmontie

Comme à la Maison

Combien de groupes peuvent se targuer de produire une oeuvre cohérente et surtout de se bonifier à chaque nouveau disque ? C’est le cas de La Maison Tellier avec son nouvel album, Primitifs modernes qui sort le 22 mars chez Messalina / Verycords / Warner.
Raoul Tellier (c) Guimauve 2015

5 questions à … Raoul Tellier

SK* a demandé à une vingtaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples et de commenter leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Raoul Tellier de La Maison Tellier de se prêter au jeu avec passion.

Plus dans Chroniques d'albums

Blondino – Un paradis pour moi

Blondino fait partie de ces artistes pour lesquels la définition serait à chaque fois imparfaite, trop vague, une suggestion. Ou alors une tentative. Avec juste quelques balises, posées, lancées plutôt, vers de vagues extrémités, histoire d’en conserver l’ampleur. Vestale évanescente au milieu des villes mélancoliques, de territoires sauvages, fauves même… Et puis des ombres, des […]
Limiñanas / Garnier - De Pelicula

The Limiñanas / Laurent Garnier – De Película

Qu’est-ce qui ressemble à un disque des Jesus and Mary Chain ? Un disque des Jesus and Mary Chain. Qu’est-ce qui ressemble à un disque des The Limiñanas ? Un disque des The Limiñanas Avec De Película, les The Limiñanas signent un pacte avec Laurent Garnier et quitte les rivières pourpres de Shadow People pour […]
H- Burns -Burns The Wire

H-Burns – Burns on the Wire

H-Burns décide de prendre tous les risques et quitte l’Amérique de Jason Molina et de Rob Schnapf pour le Canada du Perdant Magnifique.
Tar - Tar Box

Tar – Tar Box

En 1991, Nirvana décrochait le jackpot avec Nevermind, leur deuxième album. En 1991, Tar ne décrochait pas le jackpot avec Jackson, leur deuxième album. Passée à l’époque sous les radars de la presse européenne, la musique de Tar revient sur le devant de la scène avec un élégant coffret.
The Killers - Pressure Machine

The Killers – Pressure Machine

Entouré par Springsteen et par John Steinbeck, Brandon Flowers poursuit sa quête de la chanson parfaite et nous emmène dans les terres de son enfance.
Vikken

Vikken – Joie

Vikken et sa Joie ont tous deux le sens de la débâcle. Un côté Charlie Chaplin de la folle déprime, face à une grosse machinerie bête et informe, qui fixe, qui normalise, qui nécessairement finit par s’emballer, et qui ne s’arrête plus, et qui envoie valser en l’air à grands coups de beats électro tout […]
Francis Lung - Miracle

Francis Lung – Miracle

L’ex-membre de WU LYF a bien fait de nommer son nouveau disque Miracle. Les 13 (tiens tiens, ce nombre..) chansons font de nouveau croire en lui.