Et si c’était le bon ? Avec l’album Permafrost, Nesles pourrait prendre l’ascendant sur le paysage musical français. Et ce ne serait que justice !

Avec Permafrost, Nesles fait du Nesles. Sur ce disque, les morceaux sont de vraies épures. Pas besoin de rajouter des artifices à des chansons qui se suffisent à elles-mêmes. Nesles ne joue pas et donne tout sur ce disque. Il quitte ses influences pour créer un univers aussi séduisant que glacial. Sur Nu (2014), Nesles chantait Quitter la France. Il a bien fait de rester.

Comment te sens-tu quelques semaines avant la sortie de Permafrost ?

Nesles : Très bien. Curieux. Patient. Calme. Fiévreux. Tout ça à la fois. Heureux surtout. Oui. Heureux.

Nesles – Mes Forêts

Ton chant semble s'être totalement libéré (par rapport à tes précédents albums). Tu as conscience de cette transformation ? Tu oses chanter comme jamais auparavant.

La voix est un instrument si sensible, si particulier. Elle raconte exactement qui on est. La vie a fait son travail. Ma voix a donc suivi, mûri. Certaines fréquences ont disparu, d’autres sont apparues. J’ai appris à apprivoiser tout ça et à jouer avec. Et à la laisser vivre.

Cette mutation vocale a-t-elle été permise par ton travail avec Alain Cluzeau ? Il semble avoir joué un grand rôle dans ce disque.

Lorsque j’ai rencontré Alain, j’ai tout de suite su qu’il était la personne que je cherchais, que je pouvais avoir confiance - ce qui n'est pas gagné chez moi ! Nous sommes tous deux assez sauvages, pas toujours simples d’approche, et ça a fini par sceller notre amitié de constater que nous avions un peu les mêmes "qualités" ! Deux cabochards dans une même pièce : ils s’aiment ou s'entre-tuent. La première option s’est imposée d’elle-même. Nous avons d’abord fait un coup d’essai avec l’ep Nu, pour se tester mutuellement. Et ça a tellement bien fonctionné qu’il nous a semblé urgent et évident d’enchaîner sur quelque chose de plus consistant. Lors de l’enregistrement des voix pour Permafrost, c’est assez difficile à expliquer, mais les présences d’Alain et de Didier Pouydesseau (qui a enregistré et mixé l’album) étaient tellement douces et fortes à la fois, que je n’avais plus qu’à me laisser aller, à lâcher prise. Pour Alain, c’était précisément là que l’album se jouait : dans les prises de voix. Je l’ai cru. Et je n’ai jamais eu autant de plaisir à chanter.

Tu fais un "all-in" avec ce disque. Tu mets tout sur la table. Je me trompe ?

Krank, mon album précédent, correspondait davantage à cette envie dont tu parles.
Par contre, j’avais sans doute tendance à en mettre partout, à surcharger. Tant dans les textes que dans les arrangements, les mélodies. Je ne m’arrêtais jamais. Je voulais toujours rajouter quelque chose. Il fallait me virer du studio pour commencer à mixer. Et encore ! J’étais capable de revenir pour modifier un arrangement de cordes, ajouter un overdub de guitare, refaire une voix, placer un ‘blonk’ ici, un ‘cling’ là ! La vérité est que ça manquait singulièrement d’air.
Aujourd’hui je travaille à l’exact opposé de ça : il me faut de l’air, de l’espace, des silences.
Alain m’a toujours encouragé dans cette voie : alléger, épurer, aller à l’essentiel, à l’os.

Combien de temps as-tu mis pour enregistrer ce disque ?

Deux ans. Beaucoup de choses se sont passées. J’ai notamment perdu quelqu’un qui m’était très très cher de façon très brutale. Nous commencions juste les répétions avec les musiciens. Il a donc fallu interrompre. L'album s’est alors inscrit dans un processus vital. Alain Cluzeau a été très doux et très fort à la fois pour m’accompagner et m’aider à traverser cette tragédie. Cet album c’est un peu mon cœur qui bat. Quelque chose de vivant que je ne peux pas expliquer. Un peu comme la naissance d’un sentiment amoureux qui va grandissant, à l’infini.

Quels sont les meilleurs souvenirs liés à l'enregistrement de ce disque ?

Il a régné un tel climat de bienveillance sur cet album que j’en ai aimé chaque étape. Chaque séance a été intense, forte. Tout s’est toujours fait dans la douceur, le jeu, le plaisir. J’ai adoré réfléchir avec Alain à la direction artistique, au casting des musiciens, au choix des studios. L’arrivée des chœurs que nous avions gardés pour la fin m’a assez bouleversé. Entendre tout à coup les voix de ces trois magnifiques chanteuses se mêler à la mienne sur Le Dur, les Cailloux, a été un moment particulièrement émouvant. J’ai dû sortir du studio pour reprendre mes esprits. Ce qui se passait était magique, magnifique, magnétique.

Tu avais des modèles pour bâtir Permafrost ? Il y a des disques, des romans qui ont compté pour la construction de ce disque ?

J’écoutais beaucoup Apocalypse de Bill Callahan, Pat Garrett & Billy the Kid de Dylan, et Nebraska de Springsteen : trois albums d’une audace et d’une authenticité absolue et totalement dépouillés d’artifice. C’est ce que je visais. Pas d’esbroufe, no bullshit : droit au but. Nick Cave aussi. Son parcours, son évolution, sa voix, son incarnation. Tout ces artistes m’ont toujours donné envie de me dépasser, de ne rien lâcher… Ce sont mes fanaux dans la nuit. J’ai écouté aussi pas mal de groupes électroniques allemands. Et du jazz. Coltrane bien sûr, mais aussi Art Pepper dont j’aime infiniment le mélange de rugosité et de suavité, Cannonball Adderley. Une journée sans lire, même une demi page, est une journée perdue pour moi.

Bruce Springsteen - Nebraska

J’ai besoin de sentir que je me suis nourri, que j’ai appris quelque chose. Camus a beaucoup compté lors de cet enregistrement. Avec lui je me suis comme réconcilié avec moi. J’ai pu commencer à accepter qui j’étais. Et puis il y a eu les frères Reclus, le journal d’Anaïs Nin, des nouvelles de Jack London, Tchekhov, Walser, Stifter, Dostoïevski, le Temps Scellé de Tarkovski, M Train de Patti Smith. Tous ces auteurs ont peu à peu constitué une sorte de constellation dans laquelle j’ai eu mes repères pour évoluer, me sentir en bonne compagnie, bâtir l’album.

La pochette de Permafrost est signée Pascal Blua. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Nous avons beaucoup discuté évidemment, beaucoup échangé. J’adorais le travail de Pascal Blua, ses pochettes me parlaient beaucoup. Je sentais que j’avais affaire à quelqu’un qui avait une vraie culture musicale, une vraie culture de la pochette. On a beaucoup de goûts communs. Ça compte pour ce genre de collaboration. Bien sûr il fallait que l’album lui plaise. Et comme ça a été le cas, on a pu foncer. C’est quelqu’un de très sensible, de très réactif. Tout à fait ma came. Les photos qui ont servi de support sont de Thomas Salva dont j’aime aussi énormément le travail. Il s’agit donc d’une collaboration triangulaire qui a fonctionné à plein. C’était très excitant de voir naître la pochette, cette porte d’entrée sur Permafrost. À ce jour je considère que c’est ma plus belle pochette. Tout ce que j’aime y est.

Il va falloir défendre ce disque sur scène. Tu te sens prêt ?

Les morceaux sont quasiment tous passés par l’épreuve de la scène avant d’être enregistrés. Juste en guitare/voix. C’était primordial. D’ailleurs je procède souvent ainsi. Ça permet d’essayer des choses, de trier, d’affiner, de débusquer ce qui cloche, de donner de la patine aux titres, de les salir un peu. Je voulais absolument que ça sente le "vécu". Kên Higelin qui venait me voir travailler lors de cette phase passait son temps à me dire : "Mais je ne sers à rien, tu n’as pas besoin de moi." Je n’étais évidemment pas d’accord. Alors je répondais : "J’ai au moins besoin que tu sois là pour me le dire !" C’était assez drôle. Et sa bienveillance à lui aussi m’a permis d’avancer dans la direction que je prenais. Permafrost est le résultat d’un peu tout ça.

Permafrost de Nesles sera disponible le 29 septembre 2017 via Microcultures/Differ-ant.
Il sera en première partie d'Alain Souchon le 2 septembre 2017 au festival Festivini.
Le graphisme de Permafrost est signé Pascal Blua.
Florent Nesles - Permafrost

Nesles - Permafrost

  • Montagnes vallées revisitées
  • Chardons
  • Dors, Sisyphe
  • Mes forêts
  • Tes sentiers
  • Une île
  • Le dur, les Cailloux
  • Permafrost
  • Faust au Danube
  • Meurt le chagrin