Au milieu des années 90, en plein fourre-tout britpop, coup sur coup et à un an d’intervalle, Pulp faisait sauter la banque avec deux albums, His ‘n’ Hers, et surtout Different Class. Trois années plus tard, tout était déjà fini. Pulp sortait This is Hardcore, sonnait la fin de la récré, et se suicidait dans une classe folle. Il y a vingt ans.

Il faut savoir imaginer. Et qui sait, peut-être rêver. Assise dans le fauteuil rouge, trône faussement rétro dépassant du bazar de ce qui lui servait de salon, elle souriait. Lui, debout, s’activait maladroitement à passer les tubes de Sa Royale Majesté, tendance 90’s. Elle aimait le rock britannique. Radiohead. Oui, et alors ? Mais encore ? All I Want to do is rock peut-être, Travis ou un autre ; un Suede, lunaire, période Dog Man Star ; à moins que les filles d’Elastica et leur directe Connection… Oui, à moins que, à moins que… Il lui donnerait le meilleur pour la fin, et ce fut Pulp. Il avait toujours trouvé ce nom génial. Simple, phonétiquement explosif, fruité ; tout collait. Et la bande à Cocker envahit la pièce, comme elle avait envahi l’Angleterre des années avant. Il s’agitait. Petit déhanché. Elle souriait.

Pulp – Disco 2000

Oui, la bande à Jarvis Cocker avait tout compris, quand à la face de tous et d’un violent coup de pied dans la porte, elle envoyait Different Class, album pop génial, d’urgence en fulgurances. A coup d’histoires découpées et ciselées, Pulp espionne. Il espionne et il mord. Avec un Common People sorti de quasi nulle part mais désormais évidence rock pour l’éternité. Et le riff vu, revu, et presque pas corrigé, crânement balancé sur Disco 2000… Guitares accrocheuses et ritournelle entêtante, recette imparable. Sauf que les ritournelles de Pulp, même emballées dans un sac de bonbons, sont tristes. Nick Cave l’a bien compris en la rhabillant, bien plus tard, en valse douloureuse. Oh Deborah do you recall ? Oui, te rappelles-tu ?

Pulp - Help the aged

Même fauteuil rouge, quelques mois plus tôt. Une fin janvier polaire. Il faut savoir imaginer. Il faut savoir s’échapper aussi, et se faufiler, main sous le pull, entre le tissu et la peau, là où ne peuvent que trembler ceux qui savent encore frissonner. Il n’est pas d’histoire banale pour celui qui sait la vivre. Et si Pulp chante l’amour triste, c’est peut-être qu’au fond quelques fois il fut beau. Même dans les rendez-vous de fin de semaine, le sourire timide de la copine, sortie de boulot, le tablier et les doigts encore graisseux d’un Fish and Chips de Sheffield. Mélancolique, Pulp l’est. Enjoué, puis sombre. Méchant, et puis l’inverse. Pulp distribue les coups de griffes aux demoiselles, et les gifles surtout à ceux qui n’ont rien compris. Pulp chante les déceptions, la vengeance, et les rêves solitaires. Pulp chante les mères adultères, la sœur salope et les garçons qui bandent mou. Quelques fois pourtant ce fut beau…

Pulp - This is hardcore

Le fauteuil rouge est désormais vide. Avec This is Hardcore, tout s’est arrêté. Trois ans plus tard, il n’y a plus d’espoir. Different Class cognait dur mais cachait mal les amours adolescentes. En 98 l’addition est définitivement payée. Et sans pourboire. This is hardcore a la couleur d’un matin crasse, avec le rouge à lèvres trop appuyé, le cendrier sur le parquet, et la culotte au pied du lit. Different Class c’était les amours qui foirent. Avec This is hardcore, on a rallumé la lumière. La fête est finie, et les amours ont bien foiré. La lumière est froide, crue, amicalement glauque même. C’est le jour d’après, avec la peur en ouverture. Pulp quitte l’habit d’outsider pop hit maker, et tout devient suave, cajoleur, libidineux, malsain, crépusculaire. On a vécu. Et c’est presque tout. Reste la suite. Avec, quelque part entre les lignes, l’espoir résigné. Finie la nonchalance et la morgue assurée. Ici, le pas est hésitant, comme la marche boiteuse du dandy Jarvis, la cravate défaite, dans le clip de la chanson éponyme : ballet sublime, en rouge, or, et bleu électrique. Ici, pas de hit immédiat, de single évident. Ou alors un ou deux pas plus, et en face B. Like a friend assurément, explosive et jouissive, qui s’inscrit comme l’une des meilleures du groupe, pour un striptease de Gwyneth Paltrow, petite dentelle tombée sur les chevilles. Drôle d’amie. Mais l’important est bien ailleurs. Après les déceptions, vient le silence. Avec un fort goût de regret. Et puis les interrogations. Oui, qu’y a-t-il après chaque chose ?

Le fauteuil rouge est vide. Mais ses yeux à elle n’ont jamais eu la couleur d’un matin crasse. Ils portaient celle d’un chemin de vacances maladroit. Une fenêtre ouverte, un vendredi soir dans le gris des pensionnats. Elle souriait. Et on n’a pas osé se dire je t’aime.

Pulp - Common people

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© Horst Diekgerdes

[1998 - 2018] Pulp, le fauteuil rouge et les yeux bleus
5.0Note finale
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