Il existe différentes façons d’entrer. On frappe. Poliment. Et on attend. Plus impatient, plus pressé, on contourne. On enjambe. Une fenêtre ouverte, la première, nous voilà dans la maison. Et puis il y a Suede. Apparu directement dans le salon, sans même être passé par la cheminée. Comme ça. Sans nuage de fumée. Sans rien. D’un coup. Avachi dans le canapé, et les pieds sur la table basse.

Sans prévenir, il y eut Suede. Et sans prévenir, Suede fut proclamé roi. En réalité, bien plus que cela. Dans un pays qui au fond se moque des rois et honore les reines, mais par-dessus tout le rock’n’roll, Suede reçut la plus haute distinction. Meilleur groupe britannique. Britannique ou du monde ; là-bas, cela signifie la même chose. « The Next Big Thing » affichait la une du NME un jour de 92. La formule est belle et on a fait pire. On a surtout rarement fait mieux. Car des meilleurs groupes du monde, l’Angleterre en a certes sacrés plusieurs, et souvent en même temps, mais aucun ne s’assit sur le trône sans avoir enregistré le moindre album. Rien ou si peu. Suede l’a fait. Les Londoniens n’avaient pour eux qu’une ou deux chansons, mais elles ont tapé juste.

Suede fut le premier souffle qui remit l’Union Jack au centre du monde. Brutalement, quelques mois plus tard, Oasis s’immisça dans le courant d’air. Blur, qui sagement attendait devant la porte, trouva la clé avec son Girls and boys pour s’inviter à la fête. Pulp finit son long tunnel débuté quinze ans plus tôt, et malgré les années passées à gratter la terre, bondit dans le salon, incroyablement brillant et lumineux. Et il y eut tous les autres. Les années 90 appartiennent au rock britannique.

Enregistré dans la foulée, le premier album de Suede aurait dû en toute logique être déjà le dernier, tellement le groupe s’entredéchirait, secoué entre les égos de ses deux leaders, le dandy crooner glam Brett Anderson et le guitariste surdoué Bernard Butler. Sacré roi sans avoir fait le moindre album, presque mort après son premier, Suede fait tout plus vite. La signature des comètes est bien souvent la marque des géants. Pourtant étrangement, en 1994, le groupe est toujours là, et sort Dog Man Star. Et si le groupe survit encore miraculeusement, ce ne sera pas le cas de ce qu’il restait d’entente entre Anderson et Butler, ce dernier claquant définitivement la porte avant la fin des enregistrements. Mais il faut voir le résultat. Dog Man Star est une étoile filante. Complexe, alambiqué. Ça parle d’amour, de drogue, et de mort. Et de beaucoup de larmes, aussi.

Suede - Dog Man Star

Rentrer sans frapper a un avantage : il permet de surprendre. Surprendre le grand frère en train de renifler un tube de colle. Surprendre la petite dernière en train de se faire sauter, surprendre le grand-père en train de pleurer, l’album de souvenirs ouvert sur les genoux. Ça pourrait être Pulp, ou d’autres confrères racontant les petites histoires, les petites choses. Mais si Pulp prend le parti-pris de les raconter en immersion, les mains dans la graisse, le nez dans le soutif, avec la tendresse souvent en arrière fond, Suede chante au-dessus du graillon et des draps souillés. On plane. Si Pulp est Zola. Suede est Chateaubriand qui s’anticiperait Baudelaire. Suede se veut aristocratique. Comment refuser ça à un roi ?

Et puis, faut voir… Faudrait presque être certain même. Car si vous aimez le frais, une pop efficace joliment ciselée, plage de Brighton entre filles bien élevées et gentils garçons, il y a Blur. C’est très bien, excellent vraiment, mais là c’est autre chose. Avec Suede et Dog Man Star on bascule. On s’effondre même. Très vite le ton est donné. Dès la pochette. Tchernobylienne. Verdâtre. Extérieur et intérieur. Et le reste… C’est l’éclate. Musicalement, et après une petite introduction qui aurait tout d’un épilogue, violent, désespéré ou cruel, Brett Anderson s’acharne à planter le décor. Il chante. En deux, Nous sommes les cochons. En trois, Heroine. En conclusion Still Life. Nature morte. On n’en sortira donc pas vivant. Figé est le mieux que l’on puisse être. Charmant programme. Entre tout ça, le cœur de l’album. Et les rêves fracassés. Des accidents, et puis on supplie. Merci pour tout, la fête est réussie. On passe dans un tunnel. Et on ne capte plus. La vie, l’amour, tout fout le camp. On s’agrippe aux murs tant qu’on peut. On cherche la sortie de secours. Et ta main peut-être, juste pour la serrer. Ton visage, un peu, pour respirer. Tu n’es plus là. Et pourquoi ?

Suede raconte le plastique les jours de pluie. Quand la goutte n’adhère pas, et s’effile en trainée, lentement, comme autant de souvenirs. Immobiles et sincères. Suede raconte le plastique mais le condamne. Suede cherche l’ivresse. Dans des corps qui se serrent, pour se retenir encore un peu. Suede avait vu juste. L’amour est servi sous cellophane. Il se vend, il s’achète. Je suis sur Tinder car j’en ai marre de baiser ma sœur. Merveilleuse accroche. La réclame d’une génération. Qui dit mieux ? Et puis on adopte. On adopte même les semblants d’amours comme on a peur de les vivre. On adopte. On adopte les mecs, on achève les princesses. On croit bien trouver des trésors en faisant les poubelles. Et ils ont tous probablement raison. On a déjà vu des desserts surprenants après des entrées dégueulasses. En fermant les yeux, on arrivera même à y croire. Le temps d’un été. Ou deux. Ou plus, et ce sera pire. Le réveil sera lugubre. Au milieu de tout ça, il ne reste pas grand-chose. Des moments dérobés, et quelques étoiles, à l’écart du mouvement. Mais tout s’efface déjà. Les étoiles ne brillent jamais qu’au lendemain. Suede était en avance, et Brett Anderson avait su lire l’avenir, probablement dans des trucs en poudre, ceux qui mettent en orbite, mais il l’avait bien lu. Il avait vu juste, quand avec New Generation, dans un sursaut il suppliait « comme tous les garçons, dans toutes les villes, je prends le poison, je prends pitié, mais elle et moi, des pilules pour nous retrouver ». Des pilules. Des interfaces. On se cache. Mais vivre est à côté.

Oui, Dog Man Star est ambitieux. Mégalomane. Baroque. Presque dégoulinant. Frôlant l’excès, mais sans jamais s’échouer. Dog Man Star est la décomposition et le froid. Ou un soir qui s’éteint, sur des pas qui s’éloignent. Dog Man Star avait tout de la dernière œuvre, et de la révérence mortifère. Suede aurait dû mourir à chaque album, mais Suede ne l’a pas fait. Une goutte sur le plastique, qui aurait réussi à s’y maintenir. Et leur nouveau morceau, le si beau Life is Golden, nous appelle, mélancolique. La tendresse n’a rien de génial. Mais elle est là. Pour hésiter et trembler. Se serrer, et respirer un peu plus fort. Car contrairement au plastique, la tendresse a ça de génial, qu’on a encore rien trouvé de mieux pour faire briller deux étoiles.

Suede – Life is golden (2018)

Suede - Dog Man Star

Tracklist

Suede - Dog Man Star
  1. Introducing The Band
  2. We Are The Pigs
  3. Heroine
  4. The Wild Ones
  5. Daddy's Speeding
  6. The Power
  7. New Generation
  8. This Hollywood Life
  9. The 2 Of Us
  10. Black Or Blue
  11. The Asphalt World
  12. Still Life

Suede, la vie, la pop... s'il faut qu'on s'adopte.
5.0Note finale
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