Catégories
Interviews

Damon Albarn par Nicolas Sauvage

Damon Albarn @ Les Nuits de Fourvière, Lyon | 5.07.2014

Après avoir classé et brillamment raconté la carrière de Paul Weller, Nicolas Sauvage domestique la carrière inclassable de Damon Albarn. Le chanteur de Blur n’a eu de cesse, depuis 1995, de perdre les journalistes musicaux et surtout de trouver de nouveaux publics. Avec Mali Music, Gorillaz, The Good The Bad & The Queen, Albarn a donc eu des années d’avance sur tout le monde. Et il vient de se faire rattraper par son biographe français.

On reprend les mêmes ingrédients et on recommence. Prenez un musicien anglais, un sens inné de la documentation, une écriture sobre et efficace. Et vous obtenez un bon livre sur la musique ! On avait quitté Nicolas Sauvage dans un studio avec Paul Weller. Le revoilà avec Damon Albarn, L’Échappée belle, une biographie complète qui impressionne par sa rigueur et son objectivité.

Comment as-tu repris ton souffle après ton ouvrage sur Paul Weller ? Tu avais beaucoup écrit… Et ce nouveau livre est aussi dense que le premier.

Nicolas Sauvage : J’ai terminé l’écriture du livre sur Paul Weller en mars 2019 et il se trouve que, pile un an plus tard, le premier confinement est arrivé… L’idée d’écrire sur Damon Albarn était déjà présente et la situation a naturellement favorisé l’immersion nécessaire à ce type de travail. Par ailleurs, j’avais choisi un angle précis pour traiter la carrière de Weller. Il m’a semblé important, voire fondamental, de contextualiser son parcours dans un cadre dépassant sa seule discographie. Je crois que l’impact de Weller, au moins en Angleterre, s’explique avec davantage de clarté en observant le paysage musical de l’époque. La partie la plus décisive de sa carrière est indiscutablement concentrée sur ses quinze premières années d’activités. Le sous-titre que j’ai choisi (PW & l’Angleterre pop) était en ce sens une sorte d’ambition : tenter modestement de raconter une histoire de la pop britannique en gardant Paul Weller comme une sorte de colonne vertébrale. Je crois que le choix de Damon Albarn s’est imposé comme une suite logique à cette démarche initiale.

Pourquoi avoir choisi Damon Albarn ?

Je trouve sa trajectoire assez fascinante. D’une part, le choix de Damon Albarn m’a autorisé à aller plus en profondeur sur la période qui fait suite aux grandes années de Weller, d’autres part je trouve que son évolution raconte vraiment quelque chose sur l’idée même de la musique pop anglaise. Dès le départ j’avais en tête l’idée de souligner cette rapide mutation de l’indie pop vers ce phénomène culturel que fut la Britpop. Ce n’est un secret pour personne, l’explosion médiatique de Blur et d’Oasis a, d’une certaine façon, mis un point final au fantasme indie des années précédentes. Que l’on aime ou non Gorillaz, je crois que ce groupe fictif a, par de nombreux aspects, anticipé la pop polymorphe avec laquelle nous vivons aujourd’hui. En bref, l’histoire de Damon Albarn raconte en filigrane tout un pan de la musique populaire des 30 dernières années. C’est cette histoire que j’ai tenté de retranscrire au mieux.

Ta démarche d’écriture a-t-elle été identique à celle de ton livre sur Paul Weller ?

A peu de choses près, oui. Comme pour mon livre sur Weller, j’ai commencé par prendre des notes sur tout ce que je souhaitais aborder année par année. J’ai conservé une trame chronologique et je me suis efforcé d’être le plus exhaustif possible. Dans le cas de Damon Albarn, la densité et la diversité de ses activités imposent de trouver des liens pour ne pas perdre le lecteur en cours de route. C’est vraiment cet aspect qui a été le plus grisant lors de l’écriture. Peu de musicien de sa génération permettent de tels grands écarts. Pouvoir évoquer dans un même livre Ride, Mudhoney, Snoop Dogg, Toumani Diabaté et Brian Eno, c’est assez rare et vraiment intéressant. Au delà d’un exercice de name dropping un peu vain, le plus impressionnant reste de voir à quel point toutes ces collaborations font sens dans l’œuvre d’Albarn.

Quelles ont été tes difficultés ?

Quand on est face à un artiste à la tête d’une œuvre aussi diversifiée, il y a forcément quelque chose d’assez intimidant à se lancer dans un travail qui se veut complet. Je crois que le plus compliqué aura été de faire en sorte que le récit reste fluide. Il y a seulement 5 ans qui sépare le triomphe de Country House des sessions du premier Gorillaz. Je suppose que les amateurs de Pulp ou de Menswear ne sont pas forcément les mêmes que ceux d’Augustus Pablo ou de Deltron 3030. L’enjeux était donc de pouvoir suivre l’évolution de l’artiste en gardant en tête l’idée de présenter au fur et à mesure les rencontres fondamentales de Damon Albarn avec des artistes issus d’horizons variés.

Et comment expliques-tu la perméabilité chez Albarn ?

Il y a plusieurs façons de l’expliquer…. Parmi les plus évidentes, se trouve l’enfance d’Albarn. Comme je l’évoque dans le livre, le foyer familial et notamment la présence des musiques indiennes et africaines qu’écoutaient ses parents a indéniablement compté. Son bref séjour en Turquie l’a également marqué durablement. Il ne faut pas non plus oublier que Damon Albarn reçoit une formation classique bien avant d’être en contact avec la musique pop. Ainsi, un univers assez large se présente à lui dès son plus jeune âge. Mais je crois que la perméabilité que tu évoques prend vraiment tout son sens après la fameuse ‘Battle Of Britpop’. Sans trop dévoiler ce qu’il y a dans le livre, ce coup médiatique a incontestablement joué un rôle d’accélérateur dans l’ouverture d’Albarn vers d’autres types de musique. La suite de son parcours aurait forcément été différente sans ce grotesque épisode Blur vs Oasis. Je suis convaincu que le retrait d’Albarn du cirque de la Britpop fut tout autant contraint que souhaité. Cette défaite face à Oasis est ce qui pouvait lui arriver de mieux. La suite en atteste, non ?

Blur – Country House

On se rend compte dans ton livre qu’Albarn est, en plus de son talent, un immense travailleur. C’est assez rare pour le souligner. Ce musicien passe sa vie en studio…

Le John Zorn de Whitechapel ! Oui, effectivement. Je souligne cela à plusieurs reprises dans le livre. On a l’impression que le temps ne s’écoule pas à la même vitesse chez Damon Albarn. Ce rythme, au delà de son aspect spectaculaire, renforce également l’intérêt que je porte à sa discographie. Celle-ci n’est pas parfaite mais je suis particulièrement admiratif face à ce genre de musicien qui tente sans arrêt de nouvelles choses. Et puis, il y a chez Damon Albarn ces multiples sens de lecture. Il est très possible de se restreindre à Blur, Gorillaz ou The Good The Bad & The Queen et de laisser de côté le reste. D’une certaine façon, chacun peut se constituer son propre Albarn. Pour ma part, c’est la vue d’ensemble qui me rend admiratif.

Tu ne cites pas Mali Music ?

Oh si bien sûr ! Le disque Mali Music, Rocket Juice & The Moon ou la constitution de l’organisation Africa Express sont largement abordés dans le livre. L’ouverture et l’étude des musiques africaines ont eu un véritable impact sur le Albarn songwriter. C’est évident.

Quelle est ta période préférée chez lui ?

Difficile de répondre à cette question. J’ai découvert Blur dès le début et j’ai suivi Albarn depuis. Forcément, la période qui s’étend de Modern Life Is Rubbish à The Great Escape a un petit côté madeleine de Proust. Ceci étant, pour avoir tout réécouter attentivement en cours d’écriture du livre, je serais bien incapable de ne retenir qu’une période. Des singles de Blur parus en 94 au dernier The Good The Bad & The Queen, en passant par les incursions en terres africaines ou les coups d’éclats de Gorillaz, c’est vraiment la somme de sa discographie qui m’impressionne, bien plus qu’une période ou une autre.

Blur – There Are Too Many of Us

Pourquoi avoir sollicité Christophe Basterra pour la préface ?

C’est une longue histoire… J’ai découvert les écrits de Christophe lorsque je suis arrivé à Rennes au début des années 90. J’ai immédiatement accroché à son style et décelé chez lui une volonté de partage qui m’a vraiment touchée. Et puis, nous sommes tous les deux très amateur de Paul Weller et j’ai découvert, fou de joie, les articles qu’il a écrit sur le sujet pour Magic Mushroom, puis pour Magic ! Il y avait notamment un supplément détachable de 1995 qui est resté dans la pochette de mon exemplaire de Snap des Jam pendant des années. Avec le temps, je me suis rendu compte que Basterra avait été une sorte de grand frère et un pilier dans ma découverte de la musique pop. J’ai un profond respect et une véritable gratitude pour quelques plumes musicales françaises qui ont accompagné ma passion pour la musique et m’ont ouvert quelques portes. Christophe Basterra a joué ce rôle. Je l’ai contacté il y a quelques mois pour lui demander s’il serait partant pour préfacer ce livre (sous réserve que le résultat lui parle) et il s’est montré enthousiaste, disponible et chaleureux. Je suis ravi que son nom soit associé à ce livre qui représente évidemment quelques années de ma propre existence…
Damon Albarn
Damon Albarn – L’Échappée Belle de Nicolas Sauvage sera disponible le 30 novembre 2020 chez Camion Blanc.

Pouet? Tsoin. Évidemment.
Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cela pourrait vous intéresser

Suede - Dog Man Star

Suede, la vie, la pop… s’il faut qu’on s’adopte.

Il existe différentes façons d’entrer. Certains frappent, et attendent. Plus impatients, plus pressés, d’autres contournent, et enjambent. Une fenêtre ouverte, la première, les voilà dans la maison. Et puis il y a Suede. Apparu directement dans le salon, sans même être passé par la cheminée. Comme ça. Sans nuage de fumée. Sans rien. D’un coup.…
The Magnetic North @ La Maroquinerie

La groupie de la [PIAS] Nite : The Magnetic North

Hier, La Maroquinerie accueillait trois groupes du label anglais Full Time Hobby : Farao, Dralms et The Magnetic North. Les deux premiers se sont courageusement défendus. Mais le groupe qui s’est chargé du coup de grâce est bien The Magnetic North. Cela aurait un Dralms de les manquer !
The Magnetic North

Cap sur le Magnetic North

Leçon de mathématiques : Erland & the Carnival = Erland Cooper + Simon Tong. The Magnetic North = Erland & the Carnival + Hannah Peel. Erland & the Carnival + The Magnetic North = 5 grands disques de pop anglaise.
Declan McKenna

Declan McKenna a la baraka

Declan McKenna et ses 16 ans vont envoyer Jake Bugg et ses morceaux à la maison de retraite. L’anglais McKenna a gagné le concours du meilleur jeune talent lors du festival de Glastonbury 2015 et s’apprête à publier un EP gorgé de chansons typiquement… anglaises. De festival, il en est encore question en 2016 puisque…
La Maison Tellier (Richard Schroeder)

Numéro 5 de La Maison Tellier !

La Maison Tellier est de retour en cette fin du mois de janvier 2016 pour son cinquième album. Et le changement, c’est maintenant. Accompagnée du dompteur Yann Arnaud, La Maison Tellier a lâché les fauves. A l’écoute d’Avalanche, l’auditeur retrouvera les fondations solides de cette Maison. Mais le décor a changé. L’ouragan Arnaud est passé…
Blur - The Magic Whip

Blur – The Magic Whip

The Magic Whip va t-il surpasser en cette belle année 2015 le meilleur album du groupe à savoir Blur : The Best of paru en 2000 ? Mystère et boule de gomme. Blur – The Magic Whip

Plus dans Interviews

Pierre Richard

5 questions à … Jb Hanak

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Jb Hanak (dDamage) qui est aux manettes de Nuit à Jour, une création avec Pierre Richard et l’auteure Ingrid Astier autour…
ojos

[MaMA 2020] 5 questions à … Ojos

SK* a demandé à une centaine (et beaucoup plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour d’Ojos passé l’Huracán qui crée toujours le mystère entre français et espagnol. Les lyonnais nous font aussi les yeux doux avec…
Bafang © Franck Blanquin

5 questions à … BAFANG

SK* a demandé à une centaine (et beaucoup plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de BAFANG qui sort ce vendredi 27 novembre Elektrik Makossa, le disque idéal pour ambiancer votre confinement dé-confiné ou votre dé-confinement…
lee-ann-curren

[MaMA 2020] 5 questions à … Lee-Ann Curren

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Lee-Ann Curren, surfeuse et rockeuse qui aurait du être la déferlante du MaMA 2020. Alors côté concert c’est le calme plat,…
nico_eric_faceprofil 2 @linda_tuloup

Le (re) nouveau Nicolas Comment !

Après Rose planète en 2015, Nicolas Comment sort un nouvel album en janvier 2021, intitulé… Nouveau. Mais attention, ce disque tourne autour de la figure mystérieuse de Germain Nouveau, compagnon de Rimbaud et inspirateur des surréalistes. Son premier titre, Dévotion est en écoute exclusive ci-dessous, il clôt l’album et pourtant nous permet d’entrer dans le…
20480152lpw-20480186-article-jpg_7186380_980x426

5 questions à … Arielle Dombasle et Nicolas Ker

SK* a demandé à une centaine (et plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour d’Arielle Dombasle et Nicolas Ker, les Bonnie & Clyde baroques et inclassables qui dépoussièrent la scène française. Après un premier album commun…
Temps Calme

5 questions à … Temps Calme

SK* a demandé à une centaine (et beaucoup plus) d’artistes appréciés par les membres de l’équipe de répondre à cinq questions très simples avec leurs morceaux du moment, nouveaux ou anciens. Voilà le tour de Temps Calme nouveau sur le Circuit avec leur premier album ce 6 novembre accompagné d’un nouveau clip avec Mirrorball. La…