Minuit avant la nuit

Il y a vingt-cinq ans, la crise de nerfs généralisée chez les employés de Geffen s’achevait enfin. Le 21 septembre 1993 sortait (enfin) In Utero, le successeur de Nevermind. Moins de deux ans après avoir renversé la table, Nirvana bouleversait de nouveau les codes avec un disque qui regardait vers différents horizons en même temps.

Nevermind avait su imposer une musique alternative sur la première marche du podium en 1991. Evidemment, lui donner une suite allait s’avérer un tantinet compliqué. Palem Candillier revient dans son livre sur la gestation compliquée de ce disque.

Palem Candillier - In Utero

Quelle est ta relation avec ce disque ? As-tu vécu l’excitation du fan « lambda » à sa sortie ?

Palem Candillier : Je suis trop jeune pour avoir vraiment connu Nirvana en activité : à l’époque de In Utero je devais avoir six ans donc j’ai pris le train très en retard, de façon posthume ! Mais j’ai toujours été très connecté à ce disque, pour tout te dire je crois que c’est mon premier souvenir de CD rock acheté sur une brocante, avec le Unplugged. Je pense même que j’ai écouté In Utero avant Nevermind ! Je n’ose pas imaginer le kif que ça devait être en tant que fan contemporain à Kurt Cobain, d’autant que j’ai lu plus tard dans la presse l’impact de dingue qu’avait eu le groupe sur beaucoup de musiciens français.

D’ailleurs, quelle est ta relation à Nirvana ? Quand et comment les as-tu découverts ?

J’ai découvert Nirvana exactement comme ça : en trouvant des CDs par hasard vers l’âge de 12 ans, après avoir quand même entendu parler du groupe dans des magazines. Au collège et au lycée je lisais beaucoup la presse musique de l’époque : Rock Mag, Rock Sound, j’attendais chaque numéro avec impatience, ça m’a forgé une culture importante. Et comme Nirvana avait l’air de ne pas pouvoir disparaître des pages des revues rock, même des années après la mort de Kurt, le groupe s’est imposé comme une sorte de compagnon pour moi, une évidence à écouter comme s’ils allaient se reformer un jour ! Je me souviens d’ailleurs avoir surtout épuisé leurs albums live : From The Muddy Banks Of The Wishkah a énormément tourné dans mon discman, tout comme Live At Reading plus tard. J’adorais leur énergie en concert, les enregistrements qui en ont été faits leur rendaient bien justice.

Tu reviens dès le départ sur l’enregistrement chaotique de ce disque ainsi que son mix et les différents entre Geffen et Nirvana. Que penses-tu du choix d’Albini ? Et du travail fait après Albini avec Litt ?

C’était totalement logique que Kurt Cobain pense à Steve Albini, étant donné qu’il avait produit les Pixies, les Breeders et PJ Harvey avec ce côté brut et sans concession, c’est exactement ce que Kurt cherchait après les artifices de Nevermind. Pour lui c’était vital de revenir à du spontané, à du cru. En partant de cette idée-là, évidemment que Nirvana a eu raison de travailler avec Albini. Surtout que, même si cette collaboration lui a coûté cher, parce qu’il a un peu traversé le désert ensuite à cause de ce disque, le grand public connait aujourd’hui toute la rigueur et l’exigence d’Albini grâce à In Utero. Quant à Scott Litt, qui intervient pour Heart-Shaped Box et All Apologies, puis Pennyroyal Tea, je trouve qu’il n’a pas trop lissé le propos de départ de Nirvana et du producteur. Même en y mettant le paquet, ça aurait été dur ou très moche de détourner l’enregistrement tel qu’il a été fait. Je pense que le trio s’est surtout servi de Litt comme d’une passerelle vers une commercialisation plus grand public.

Evidemment on a tout de suite envie de comparer le son d’In Utero à celui de Nevermind. J’ai cru comprendre que tu avais tendance à préférer celui d’In Utero. Pourquoi ?

Cette puissance ! Le disque annonce la couleur dès les premières secondes de Serve The Servants : ça sera radical, les tripes sur la table, et à la fois spatial et resserré. C’est paradoxal mais je trouve que In Utero réussit parfaitement l’équilibre entre la position de chaque instrument dans l’espace sonore et leur dosage d’un côté, ce qui est le fait d’Albini, et une cohésion redoutable et explosive des musiciens, ce qui est dû au groupe et à son travail acharné. Je n’ai pas les compétences de mes amis ingénieurs du son mais je pense que le sens de la dynamique dans In Utero est exemplaire quand on a envie de se faire embarquer dans un vrai parti pris avec les racines autant punk que pop lo-fi assumées par Kurt. Dans Nevermind, le trio est plutôt trempé dans la masse. Dave Grohl n’est pas là depuis si longtemps que ça, il manque aussi une proposition artistique plus affirmée, alors que pour In Utero on sent l’urgence, l’absence d’autres options que d’y aller franchement.

Tu reviens sur chaque chanson et tu racontes leur histoire. Comment as-tu organisé ton travail ? Quelles sources as-tu privilégiées ?

Je pense que c’est la partie du livre sur laquelle je me suis le plus amusé, et j’insiste sur ce terme : c’était vraiment du fun d’établir le profil de chacune de ses chansons, avec leurs titres alternatifs, leurs versions démos, leurs thèmes et leurs constructions musicales. Donc les choses allaient assez naturellement dans la rédaction de ces véritables petites histoires autour de tourette’s ou de Scentless Apprentice. J’ai bien sûr dévoré autant de bouquins que possible sur Nirvana en me centrant sur la période 1992-1994, avec une bonne majorité de textes en anglais. L’avantage c’est que la mémoire autour du groupe est encore récente et qu’il n’y a pas d’enjeu biographique immense autour de Kurt, donc c’est très rare que deux informations ne coïncident pas. J’ai aussi consulté beaucoup d’articles dans la presse musicale, mais surtout j’ai cherché à exploiter la formidable mine d’informations que sont les sites de fans de Nirvana, qui établissent scrupuleusement des compte-rendus de tournée, des listes précises de titres joués ou maquettés, et aussi les milliers d’extraits musicaux de YouTube. Cette époque est passionnante parce qu’il y a quinze ans, les démos et les bootlegs se téléchargeaient ou s’échangeaient avec difficulté, quand il ne fallait pas tout bonnement les acheter. Maintenant on trouve avec une facilité désarmante un bout de démo que Dave Grohl a bouclé tout seul pendant l’enregistrement de In Utero : dans le genre document improbable on ne peut pas faire mieux !

Nirvana – Heart Shaped Box

D’ailleurs, quelle est ta chanson préférée de ce disque ? Pourquoi ?

D’instinct, je te dirais Pennyroyal Tea, surtout en version live. C’est d’une simplicité parfaite, d’une sincérité totale. Les chœurs du refrain me mettent par terre. Mais je pense que je suis encore plus fan de Radio Friendly Unit Shifter, pour l’esprit punk implacable et vengeur. C’est littéralement du tabassage en règle sonore mais aussi textuel parce que les paroles s’en prennent aux médias. Et puis cette chanson suinte d’un je-ne-sais-quoi de crépusculaire, je veux dire par là que tu as l’impression que quelque chose de fort et de puissant est en train de mourir non sans avoir des ultimes convulsions traumatisantes pour qui les écoutera.

In Utero s’est vendu correctement… Mais, je te cite, « le vrai carton du moment n’est pas l’oeuvre de Nirvana mais de Pearl Jam, une autre formation grunge en pleine explosion dont l’album VS., sorti en octobre, casse littéralement la baraque ». Pourquoi rapprocher, encore une fois Nirvana et Pearl Jam ? D’autant plus que Vs. s’est moins bien vendu que Ten et est lui aussi un déception commerciale.

Pourtant VS. a été nominé aux Grammy à l’époque et a fini sept fois disque de platine aux US, contre cinq pour Nirvana sur la même période de temps et malgré les circonstances malheureuses qui auraient pu faire encore plus exploser les compteurs pour In Utero. A vrai dire je ne suis pas fan de Pearl Jam et je ne comptais pas spécialement comparer les deux groupes. L’idée derrière cette information était que In Utero n’a définitivement pas été un « Nevermind 2 » et ne le sera jamais, et c’était précisément ce que Kurt Cobain voulait : faire un anti-Nevermind qui éloigne les fans de Guns & Roses, que le chanteur détestait pour toute la charge un peu beauf et misogyne que l’équipe d’Axl Rose traînait. Remettre In Utero dans son contexte commercial, c’est montrer à quel point il a pu paraître hostile, à quel point la volonté de déplaire a marché bien que Nirvana soit resté une grosse machine pendant les mois qui ont suivi. Les critiques musicaux n’ont d’ailleurs pas tous compris le disque, et que le groupe se fasse dépasser par Pearl Jam était sans doute un soulagement pour eux trois.

Comment le groupe a défendu le disque lors de sa tournée ? Pourquoi a-t-il ressenti le besoin d’intégrer Pat Smear ?

J’aurais aimé pouvoir assister à ça, mais je dois m’en remettre aux témoignages et aux infos données par les fans de la première heure pour en dire quelque chose. Déjà, premier constat : le disque est suivi par une tournée américaine très structurée et très longue, telle que Nirvana n’en a pas connu depuis la période Bleach ! Le groupe fait l’effort d’imaginer une scénographie, en mettant derrière eux des mannequins qui reproduisent la pochette de l’album et un arbre grotesque, un peu Tim-Burtonien, comme dans le clip de Heart-Shaped Box. Donc le trio est embarqué dans une aventure sérieuse et intense, que Kurt a apparemment plus subi que les autres. Mais ce dernier va imposer quelques choix personnels en live, qui seront parfois mal reçus : une reprise de David Bowie et un interlude plus posé, presque acoustique, avec une violoncelliste. Ces deux choses sont maintenant devenues cultes grâce au Unplugged, mais elles n’étaient pas si évidentes alors que beaucoup de fans attendaient leur Smells Like Teen Spirit ! Pour Pat Smear, ça va dans le sens de l’ouverture musicale que Kurt prônait avant de disparaître : que Nirvana sorte du carcan du trio à 100 % dans l’énergie brute et intègre d’autres sons. Non seulement Pat Smear apporte une super assise en live (de l’avis général y compris celui de mon ami Arnaud qui a vu les animaux sur scène en 1994), mais il annonce aussi la fin de ce modèle « grunge » à trois beaucoup trop soumis aux aléas de la santé ou de l’état d’esprit de Kurt, qui pouvait sous-jouer ou bousiller un concert par pur plaisir. Quand on regarde tout ça, en y ajoutant le concert Unplugged pour MTV et les recherches sonores de plus en plus présentes dans le groupe, j’ai l’impression que Nirvana était vraiment en train d’aller vers quelque chose de nouveau en défendant ce disque. C’est ce qui rend son histoire encore plus tragique mais qui nourrit la légende sans doute !

In Utero de Palem Candillier sera disponible le 4 janvier 2019 chez Discogonie/Editions Densité.

Nirvana - In Utero