Dans les pas de Lou

Lou Doillon © Fabrice Buffart
Guimauve - 22/10/2019

Quelle soit défragmentée au réveil comme dans son dernier clip, All these nights ou cachée derrière des fleurs au dernier TINALS à Nîmes, Lou Doillon séduit par sa présence, son charisme et les chemins de traverse qu’elle emprunte avec son dernier album, Soliloquy.

On avait croisé Lou Doillon sous un soleil de plomb au début de l’été au génial festival TINALS à Nîmes non pas pour une interview mais une conversation, simple, libre, sans volonté de promotion. Détendue, à l’écoute, sans langue de bois, loin des Une de magazines de mode, un vrai soliloque.

Cet album n’est pas celui peut-être qu’attendait le public…

Oui, ce disque est sans doute plus rock, mais en fait cela ne veut plus rien dire aujourd’hui vu la façon dont le public écoute de la musique. On ‘shazzame’, on ‘randome’, c’est la consommation d’aujourd’hui. Moi, quand j’étais ado, la musique était comme une religion, on était habillés en fonction de ce que l’on écoutait et on ne parlait pas aux gens qui étaient d’une autre caste, c’était extrêmement cloisonné. J’ai été hippie à un moment donné et il était hors de question de côtoyer autre chose, d’aller parler à quelqu’un qui écoutait de la techno, il n’y avait pas de pont, sauf en festival où l’on se croisait et où l’on s’appréciait au final. Et aujourd’hui, il est difficile de me classer dans I-Tunes, je suis un miroir à étiquettes et cela me va très bien ! Un premier album écrit sur une guitare acoustique, à tendance à pouvoir être joué seule donc à être rangé du côté folk et je tombe sur un producteur français de pop qui pense que je suis quelqu’un d’influencée par la soul américaine. Deuxième album, je travaille avec Timber Timbre qui pense que je suis résolument folk canadienne. Et il y a du vrai dans tout cela. Le troisième, j’ai décidé de travailler avec plusieurs producteurs car je me suis rendu compte moi même que je ne répondais pas que à ces fantasmes là. Quand je faisais le premier disque et que je parlais à Etienne Daho des Guns N’Roses que j’adore, il était attéré quand je hurlais Paradise City à 4 heures du matin. Pareil quand je bosse avec Taylor Kirk et qu’il m’est arrivé d’écouter les Slits, il a pu être perdu par le Punk anglais. Là ce qui était génial c’est que j’ai travaillé avec Benjamin Lebeau (The Shoes) qui me voit comme une anglaise plutôt qui fait ce qu’elle veut, donc plutôt associé à quelque chose de punk entre guillemets, un Dan Levy (The Do) qui me voit en chanteuse de pop américaine voir épique avec une grosse voix, Nicolas Subrechicot qui sans doute me connait le mieux parce qu’on a fait trois tournées ensemble et qui sait que je connais toutes les comédies musicales anglaises et américaines par cœur, le cabaret allemand, que j’ai commencé de chanter car je voulais imiter la voix de Marylin Monroe, tout ce bordel là il le comprend aussi ! Donc la playlist de ma vie est peu compliquée et donc cet album Soliloquy, je partais du principe que chaque chanson révélerait une partie de moi et que c’était pas grave de ne pas trouver une unité. Sur The joke Il y a un petit bisou à Alice Cooper comme aussi un côté allemand et un peu cabaret, encore plus si je la fais en piano voix. De l’autre côté j’ai adoré que Dan Levy me voit aussi comme une créature étrange et baroque avec du clavecin tout comme j’aime les sons synthétiques de Benjamin Lebeau qui pourtant ne part que de sons organiques. Donc quand on a mixé l’album c’était plutôt rock, quand je l’ai fait écouter au label, c’était plutôt électro. C’est assez rigolo comme cela peut être en fonction des chansons. C’est donc le disque le plus singulier mais qui me ressemble le plus dans toutes ses bizarreries. Cela n’aurait jamais pu être le premier. Quand j’ai fait Lay low, les gens étaient surpris en trouvant que j’avais radicalement changé par rapport à Places mais en faisant la promo de Soliloquy, on rapproche maintenant Lay low de Places alors qu’on me disait que c’était une rupture. Donc vive la rupture constante !

Il y a sur ton disque un duo avec Chan Marshall qui a un peu la même trajectoire.

Oui, absolument, j’aurais du mal à dire quel genre de musique fait Chan. De même je suis allée voir récemment The Good, The Bad, The Queen, j’étais ému que les français soient touchés car c’est de la comédie musicale anglaise, c’est du Dickens, c’est une sensibilité que je connais et ce n’est pas surprenant que Damon Albarn puisse rendre hommage aux ‘musicals’ si populaires en Angleterre. Les anglais sont paradoxaux, quand j’étais petite, mes cousins étaient punk mais dès qu’il y avait un discours de la reine ils se levaient. C’est assez incompréhensible en France. C’est un mélange, tout le monde connait les comédies musicales et j’ai peut être récupéré un peu de cela.

Lou Doillon – All these nights

En parlant d’autres artistes, aujourd’hui sort, c’est le hasard, Further de Richard Hawley avec qui tu as joué ainsi que John Grant il y a 2 ans, tu peux nous parler de ce moment ?

Oui, c’était assez fou comme soirée et en même temps je pense que l’album découle énormément de cette rencontre là. Sans celle-ci, je ne suis pas sûre que j’aurais osé tout ce que j’ai osé faire. Richard Hawley m’a proposé de faire les concerts en France mais après on est allé chez lui à Sheffield pour trois dates et je me suis retrouvée sur scène avec lui et le guitariste des Manic Street Preachers, James Dean Bradfield. Richard m’a juste dit c’est assez binaire, où ils t’écoutent, où ils te balancent des bières à la gueule. Mais au moins tu seras fixée. Et ma mère et des amis anglais qui me disaient, « why are you going to Sheffield ?! » Et j’ai compris que c’était un baptême du feu devant des gens qui ne savent absolument pas qui je suis, ne connaissent aucune chanson et d’un coup, il faut aller jouer toute seule. Les trois concerts se sont bien passés et à la sortie de scène, j’étais à nouveau une petite chose et Richard m’a engueulé en me disant : « moi, la fille que je vois sur scène, elle n’a peur de rien, donc arrête de nous faire chier avec ta petite politesse en dehors ». Et moi tentant de lui répondre qu’en France c’est compliqué car je suis … et lui me coupant « we don’t care, you gotta learn to say one thing, and you say it with me loud : fuck off ! Do what you do and fuck off the press, fuck off the people ! » Et je suis rentrée en studio un mois après et cela a énormément joué. Ce truc à l’anglaise, on n’est que musicien et ce n’est pas comme si je prétendais être neurochirurgien, je mets la vie de personne en danger. Et que si je prends un risque cela ne regarde que moi. Et ça cela m’a ouvert un truc dans la tête et je ne pense pas que je serais là sans cette étrange rencontre avec ces vieux anglais bourrus et durs, car il sont sacrément durs.

Et John Grant, ce n’est pas du tout le même profil ?

Non, il est beaucoup plus sweet, beaucoup plus sweet !! Il était très angoissé aussi et on se tenait la pince, c’était quelque chose de beaucoup plus doux, on était les enfants un peu de Richard qui lui… ça trace ! Alors que lui aussi il a des angoisses, une fêlure. Il y a des choses merveilleuses, For Your Lover Give Some Time est je pense une de mes chansons préférées de tous les temps. Evidemment cet homme a une fêlure mais il est costaud comme un anglais. Et nous on était un peu moins costaud que ça.

Peut être parce qu’en France il y a une sorte de déférence pour la musique, souvent les anglo-saxons arrivent sur un concert, un line check à l’arrache, ça joue, ça peut sonner faux, ce n’est pas grave, le public vient surtout voir l’honnêteté et boire des bières. En France, on a souvent l’impression que tous jouent avec un orchestre philharmonique…

Totalement et il y a une idée et c’est ça qui m’a inspiré pour faire de la musique, et ce n’est pas un reproche, mais je me rends compte que j’ai été absolument bercée de littérature française et d’une liberté dans la littérature démente, une liberté très forte dans le cinéma en France et dans la musique, les anglo-saxons, alors bien sûr il y a des machines de guerre, et cela peut perdre en émotion, mais quand même, on vient voir la folie du geste de monter sur scène, on ne vient pas mettre des notes sur des costumes ou sur la qualité de la voix. En fait on s’en fout. Et j’ai mis deux tournées à comprendre ça. J’étais comme une sorte d’élève alors que payais 20 balles pour aller voir des gens qui faisaient un truc insensé, de se mettre en danger, de se mettre à nu et donner un truc qui leur échappait. On a la chance de faire un métier où la seule vérité absolue c’est que rien ne compte, tout change et que tout peut se péter la gueule tout le temps. Quand je vois aujourd’hui des gens qui ont été protégés par des métiers qui protégeaient et qui se rendent compte qu’en fait la vie peut être une mauvaise surprise, ce qui est joyeux chez les artistes, c’est que c’est la base absolue de ce que l’on fait. Il n’y a pas un soir qui se ressemble, il n’y a pas une qui tient, on fait un concert merveilleux et le lendemain tout est remis en question et l’on peut faire un concert de merde, on peut jouer mieux qu’on ne jouait avant et être moins reconnu car ce n’est plus le moment… Bref, il n’y a aucune logique. Il y a cette folie de tête brûlée qui est finalement la vie. J’ai eu la chance, car il faut le prendre comme une chance de venir d’un milieu où j’ai connu beaucoup de drames, où j’ai vu que rien ne tenait, les êtres humains, la notoriété, tout bouge et cela forge un caractère et l’on aurait du mal à vivre autre chose que ça. Mais c’est effectivement éreintant, souvent d’une violence rare, morale, physique, d’avoir une épée de Damoclès depuis ce matin. Là, mon corps entier n’attend qu’une chose c’est d’être sur scène, ça va durer cinquante minutes, il reste en gros seize heures dans cette journée… mais la seule chose qui compte pour tous les gens là, autour, les lions en cage, c’est ce petit moment qui va passer en deux secondes… et sortir de l’image de soi aussi car dès que l’on se regarde sur scène, c’est fini.

Lou Doillon – Nothings

Pour finir et revenir sur un moment heureux de ta vie, tu as un jeune fils, comment tu lui expliques tout ça justement ? Tu es sur la route… tu lui conseilles de la musique ?

Il écoute plein de choses, moi je suis une très vieille jeune, mais je l’ai toujours été :-). Il y a un mélange de ce qu’il écoute avec ses potes, de ce qu’il fait comme musique et ce avec quoi il a été élevé. Il reconnait dès les premières notes Nick Drake et plein d’autres, il a une connaissance de la musique très large. Après ce qui est émouvant c’est qu’il est témoin de ce métier là et que c’est cinglé. Ce qui est compliqué en tant que mère, c’est que si ‘enfant de’ cela veut dire quelque chose et je ne le pense pas, les gens ne se rendent pas compte de la violence, qui n’est pas celle de la notoriété ou pas notoriété, c’est que pour faire ce métier, il faut être dans l’égoïsme. Et ils ne sont pas avec nous. Quand je partais un an et demi en tournée avec ma mère, le regard n’était pas avec nous. Cela se jouait ailleurs. Et donc il traîne un peu avec des zombies. Quand j’étais petite et que mon père tournait deux films par an, sa tête était très, très loin. Et je voyais mes potes qui avaient des parents qui revenaient le soir et qui avaient un regard pour eux, « comment s’est passée ta journée »… Cela ne m’est jamais arrivée car la pression était monstrueuse et le travail de monter un film c’est se battre, partir en tournée, c’est se battre. Donc cela a été assez terrible d’imposer la même chose. Tout ce que j’ai reproché à mes parents, je fais pareil. Mais heureusement, vu que je suis auteur compositeur, j’ai des grands temps de pause. Donc ce qui est beau c’est qu’il a un rapport au travail différent, les enfants en général ne voient pas leurs parents travailler. Moi, il me voit au travail, il voit la genèse d’une chanson, pour cet album, il a entendu chaque bribe, chaque version, chaque possibilité. Il a un avis. Une fois fini, il m’a dit que c’était le premier album qu’il aurait pu acheter ! un compliment monumentale ! Donc la seule chose qui est terrible, c’est d’assumer que pour les amis, les amoureux, les enfants, il vivent avec des gens terriblement égoïstes.

Lou Doillon sera en concert à L’Épicerie Moderne de Feyzin près de Lyon le vendredi 25 octobre avec en ouverture Tachka.

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Date : TINALS, 31 mai 2019

Lou Doillon – Too Much

Lou Doillon - Soliloquy

Lou Doillon - Soliloquy

Tracklist : v - Soliloquy
  1. Brother
  2. The Joke
  3. All These Nights
  4. Last Time
  5. Too Much
  6. It's You
  7. Burn
  8. Flirt
  9. Nothings
  10. Soliloquy
  11. Widows
  12. Snowed In

Les prochains concerts de Lou Doillon en France

DateSalleVilleTickets
28 Nov 2019THEATRE DU GARDE-CHASSE - LES LILASLes LilasAcheter un Ticket
29 Nov 2019L'OndeVélizy-villacoublayAcheter un Ticket
30 Nov 2019Théâtre-Sénart, Scène NationaleLieusaintAcheter un Ticket
Dates de concerts fournies par Bandsintown
Lyonnais qui revendique sa mauvaise foi car comme le dit Baudelaire, "Pour être juste, la critique doit être partiale, passionnée, politique...", Davantage Grincheux que Prof si j'étais un des sept nains, j'aime avant tout la sincérité dans n''importe quel genre musical...

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