Cette chronique, je ne l’ai pas appréhendée comme d’habitude. Je n’ai pas écouté l’album d’une traite, j’ai mis plusieurs jours à l’apprivoiser.

Je l’ai passé et re-passé dans mon casque, en marchant dans Paris, donnant une autre tournure à mes trajets habituels, au métro, aux rues, à la chaleur ou à la grisaille parisienne de ce début du mois de septembre. Il m’a transportée dans une autre dimension, dans un univers parallèle, en dehors de ma réalité quotidienne. Pourtant, à son écoute, chacun de mes pas était bien plus ancré que d’habitude dans la profondeur abyssale du bitume parisien. Oui, malgré toute la dérision déjantée que peuvent porter ces visionnaires de La Femme, cet album n’a quasiment rien de léger ou d’insouciant : il est tout en lourdeur, en puissance et en noirceur. Une chose est sure, il est incroyablement réussi.

Mystère s’ouvre sur l’oppressant Sphynx, que l’on connaissait déjà puisque c’est le premier extrait qu’ils en ont sorti. Mais mis dans le contexte, je le comprends mieux. Il donne parfaitement le ton à un album électrisant et psychédélique, tout en tension, qui nous essouffle presque dès la première chanson.

Le second titre, Le vide est ton nouveau prénom confirme ce côté tranchant, mais ici plus désabusé, emprunt d’une lascivité grinçante sur un sujet qui parle à tout-un-chacun, la rupture, la douleur, l’oubli. Ils posent les mots de manière claire et détachée sur une balade efficace, pleine de spleen, d’arpèges et de chœurs aux notes presque ecclésiales, qui ne peut laisser indifférent.

On retrouve également cette ambiance un peu plus loin dans l’album, notamment avec Elle ne t’aime pas, où les notes d’un synthé tourbillonnant portent aussi clairement le message : la fatalité de la fin. Au premier abord, pas l’ombre d’un d’espoir, et pourtant ils nous incitent à poursuivre une route nouvelle, différente.
C’est le cas dans la plupart des titres d’ailleurs où ils font état de situations douloureuses, dérangeantes, de constats oppressants, de sujets qui picotent, avec une froideur glaciale. Mais finalement, non sans alternative, car celles du rêve et de la folie sont toujours bien marquées par leur univers dystopique, amplifiées à merveille par les sonorités électrisantes et chaotiques de leur musique.

Mycose en est un bon exemple. Cette métaphore lubrique et inattendue leur va finalement si bien, parfaitement menée entre guitare surf, nappes de synthé rétro et périple intergalactique. Elle en deviendrait presque absolument poétique. Ils s’amusent à nous perdre dans une dichotomie entre l’évidence simpliste, parfois même enfantine des images, et la sous-jacence toute en noirceur de leurs messages, bien plus profonds qu’ils n’y paraissent.

Le tueur de fleurs, mon coup de cœur de l’album, démarre sur une psychose métallique et oppressante, sonorités qui rappellent d’ailleurs Psycho Tropical Berlin, un ton au-dessus sur l’échelle du ‘dark’. Entre les riffs grinçants de la guitare principale, les beats réguliers mais crescendo de la batterie en fond, les arrangements électroniques électrisants et les vocals doucereux, ce titre est pour moi l’un des plus vénéneux, et des plus addictifs de l’album.
Je retrouve beaucoup cette dynamique dans Exorciseur, titre hypnotisant aux allures d’incantations vaudoues à la sauce La Femme : diction mitraillée et hachée aux accents slams sur fond de bruitages, murmures et ricanements transperçants.

Le trip psyché monte encore en intensité avec des titres comme Psyzook ou Le chemin, qui oscillent entre notes mutines et délires crispants, pour finalement atteindre son paroxysme avec l’incroyable Vagues, une pérambulation évolutive de plus de 13 minutes, à écouter attentivement si l’on veut pouvoir en saisir toutes les subtilités.
Entre cette dernière, Sphynx, >Always in the Sun, ou encore les notes de fond de Psyzook, La Femme file un champ lexical et musical tout à fait orientalisant, mené de front par l’incantatoire Al Warda, où Clémence s’essaie même à l’arabe. Voilà qui donne une dimension inflammable, presque caniculaire à leur univers pourtant glacial et impénétrable.

Surfs à souhait, les entrainants S.S.D. et Tatiana, ingénieusement entrecoupés de Conversations nocturnes, nous téléportent au cœur des nuits parisiennes. Rockabilly et seventie’s bien comme ils faut, cette tendance Yéyé accentue le paradoxe avec des titres totalement galactiques comme Sphynx, et met un point d’honneur à souligner l’in(ter)temporalité de cet album. Rétrofuturiste, les influences de Mystère sont éclectiques, et ici, La Femme prouve à quel point on peut être le groupe de demain en étant profondément marqué par le passé, et le revendiquer.

Je finirai cette chronique en présentant finalement cet album comme un voyage dans le temps. Si certains titres sont des périples interstellaires à eux seuls pendant que d’autres se consomment en roller et en pattes d’eph’ au fond d’une piste de danse, quelques uns semblent aussi très profondément ancrés dans l’actualité.
C’est le cas d’Où va le monde qui soulève de grandes questions existentielles, relationnelles et sociétales, ou même de Septembre, qui sous ses allures insouciantes de comptine de rentrée évoque aussi les questionnements très actuels d’une génération Y parfois en perdition face à la société.
« Toi l’élève qui a peur de te lever/Les études c’est juste un rail pour te guider/Et même si la chance ne tourne pas de ton coté/D’autres routes s’offrent à toi/Tu n’as plus qu’à les imaginer/Allez réveille-toi/Montre-leur que personne ne choisira/La place que tu occuperas dans cette société »

Si tout au long de cet album, les nouveaux sorciers du rock français nous laissent avancer les yeux bandés sur une route sinueuse et semée d’embuches à travers les époques et les espaces-temps, les péripéties qu’ils nous proposent se suivent mais ne se ressemblent pas : comme un poison qui se répand entre les tracks, la dimension virale d’un trip acide et d’une psychose nocturne ne semble s’évanouir qu’à la toute fin, avec Always in the sun, où l’on se réveille aux lueurs rouges d’un soleil levant, échoués sur une plage, dans la torpeur encore empoisonnée de la nuit qu’on vient de traverser.

Cet album est pour moi une révélation encore plus nette du potentiel de ce groupe à se placer en leader d’un nouveau genre, à la croisée de multiples sensations. Tout y est savamment étudié, du moindre chœur au plus discret des grincements métalliques, et on comprend mieux pourquoi ils ont eu besoin de 6 mois de plus que prévu pour le travailler.
Une belle claque, dans la lignée de Psycho Tropical Berlin, mais en plus mature, plus abouti, et encore plus affirmé. Celui-là s’écoutera moins en soirée, mais ce n’est pas si mal, un Mystère qui ouvre de très belles perspectives pour la suite de La Femme.

La Femme – Sphynx

Lafemme2myst

Tracklist

La Femme - Mystère
  1. Sphynx
  2. Le vide est ton nouveau prénom
  3. Où va le monde
  4. Septembre
  5. Tatiana
  6. Conversations nocturnes
  7. S.s.d
  8. Exorciseur
  9. Elle ne t'aime pas
  10. Always in the sun
  11. Mycose
  12. Tueur de fleurs
  13. Al warda
  14. Psyzook
  15. Le chemin
  16. Vagues
La Femme - Mystère
4.5Note finale
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