Il est des évidences comme il est des histoires d’équilibristes, de solistes pyromanes, de grands brûlés. Les écorchés, et leurs sublimes flammes. Fishbach est sûrement tout ça. La beauté d’un sourire triste. Une élégance tragique. Une pasionaria dénudée, et la grâce d’un cœur encombrant.

Il faut juste savoir regarder, d’un peu plus haut, d’un peu plus loin, pour voir qu’il n’y a pas d’exagération. On en a bien vu d’aussi sublimes, d’aussi désarmées, et d’irrémédiablement touchantes. Wim Wenders, en 1984 dans son Paris Texas, filmait bien Nastassja Kinsky, palme d’or en pull rose, derrière la vitre d’un peep-show, l’amour serré au bout du fil. Il y en avait alors aussi, du sublime, dans cette même impérieuse nécessité d’aimer. Alors pourquoi pas ?… Pourquoi pas Fishbach ? Car sa musique est de celles qui, à grands coups d’instinct, remettent la vie en pleine lucarne.

Aujourd’hui malheureusement, on récite les leçons pop. Partout on sort les claviers, et pour le style les Stan Smith. Et puis les chemises larges, de préférence motifs des îles, ouvertes sur les t-shirts et les textes creux. L’inutile ressemble à peu près à ça. Mais qu’importe c’est pop. Alors on récite.

Mais s’il y en a qui récitent, il y en a d’autres, beaucoup plus rares. Ceux-là ne récitent pas, ils vivent. Et s’il y en a qui n’ont pas compris que quelques notes de synthé n’ont jamais réussi seules à cacher le vide, il y en a d’autres qui mènent aux larmes, d’autres qui rendent un peu plus heureux ou un peu plus triste, car ils ne connaissent que trop bien le chemin du cœur. Ce chemin, ils ont dû le faire, pour eux-mêmes un million de fois, pour la beauté de simples choses qui avaient tout de l’essentiel, qui avaient tout de tirs au hasard, et qu’ils ont su voir.

Juliette Armanet est de ceux-là. Blondino, Martin Luminet aussi, et quelques autres. Et puis Fishbach. Comme autant d’évidences. Il suffit de les regarder chanter. Quand ils ferment leurs yeux et qu’ils serrent leurs poings, il n’y a sûrement pas que les poings qui se serrent. Il doit y en avoir des souvenirs qui passent à ce moment-là. Oui, il est des évidences : au fond on vit peu. Et quand tout aura foutu le camp, il faudra bien regarder, et compter ce qu’il reste. Il ne restera peut-être pas grand-chose entre le bonjour et l’aurevoir.

Il faudrait comprendre que ces artistes sont une chance, car que resterait-il alors ? Que resterait-il à part la vulgarité du vide ? Il faudrait bien comprendre que pendant que certains récitent, il y en a qui donnent. Juliette Armanet n’écrit pas des chansons, mais des battements de cœur. Martin Luminet et Blondino sont une fragilité. Une incandescence. Fishbach, elle, voyage entre des douceurs et des douleurs, qui sont faites pour se sentir ailleurs. Classe folle ou sauvage, Fishbach est une sublime hésitation, une inutile définition. « Jamais rien vu d’aussi mortel que ces tirs au hasard, parachutiste, de toi serai-je la cible, vise moi encore, de cribler mon cœur, tu risques »… A ce moment-là, Mortel a cessé d’être une chanson. C’est devenu un réflexe de vie.

Fishbach – Mortel

Et si au fond on vit peu, les sensibles, eux, vivent toujours un peu plus, car ils vivent tout le temps. Ils vivent pour la pluie, pour le beau temps. Ils sont des rires d’enfants. Ils sont des regards, ils sont des mots, in extremis en sortie de taxi. Et sans trop y croire. Si ça te dit, on pourrait peut-être prendre un verre, se revoir ? Ils sont ces filles, ces garçons. Ils sont ces moments plus tard, et combien de tirs au hasard ?

Entre le bonjour et l’aurevoir, il ne restera probablement que tout ça. On se rend compte toujours trop tard que vivre est une urgence. Alors il faut aimer Fishbach. Elle fait partie de ces artistes infiniment rares qui allument l’interrupteur, et qui portent une brûlure. Celle douloureuse et la plus belle, celle de la vie qu’on ne peut serrer autrement que si fort. Fishbach est un appel à l’aide. Une espérance. Une porte de sortie. Allez viens… Viens, on y va… Et on vit.

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