Clara Luciani – Une certaine idée de la page blanche

Clara Luciani © Fabrice Buffart© Fabrice Buffart
Julien Tixier - 16/07/2019

Pourtant, il n’y aurait rien à écrire, Clara Luciani est quasiment une page blanche. Il y a quelques jours, par message, un copain m’a envoyé ces mots. Une page blanche. La formule est directe. Il a probablement raison.

Il n’y aurait rien à écrire, mais moi je ne le savais pas. On ne me l’avait pas encore dit. Et c’est sur un bout de papier, sur la liste des « choses intéressantes », qu’en bas d’autres noms, j’avais rajouté celui de Clara. C’était en mars, sous l’insistance cette fois d’une copine, touchée par son Monstre d’amour. Si ça se trouve, « tu pourrais écrire sur elle ». Peut-être.

Car il faut faire attention. Écrire sur les gens, c’est écrire sur des douleurs qui ne nous appartiennent pas. Écrire, c’est risquer de définir. Et la sensibilité n’aime pas les définitions. Elle se faufile. Et moi, à chaque fois, c’est ce que j’essaie de faire au mieux. Ne rien toucher, et comme elle me faufiler. La suivre, la voir s’échapper et revenir. Du cœur, jusqu’aux souvenirs.

Clara Luciani – Monstre d’Amour

De douleurs, Clara Luciani en parle. Et souvent avec une extrême frontalité. Avec elle, la poésie vient après. Elle ne vient pas tout le temps, et si elle vient c’est par-dessus. On aurait alors pu parler d’impressionnisme, de touches vives sur des instants. On aurait pu. Pourtant, ceux qui savent me l’ont dit, Clara Luciani est fabriquée, elle est de tous les défilés, de toutes les émissions, même de celles à la con. Clara Luciani est comme toutes ces autres, un produit de l’entre-soi, de la ligne directe France Inter Télérama. Ils m’ont donné toutes leurs définitions. Ils ont probablement raison. Pourtant moi, je ne savais pas. Mais eux, ils savaient. De toute façon.

D’ailleurs, j’avais été prévenu. C’était après avoir écrit précédemment sur l’une de « ces autres », l’une qui ne rentrait pas dans leurs limites. Ils m’avaient rappelé, pour ne pas que j’oublie. Ils m’avaient rappelé que moi j’aimais le rock anglais. Mais justement, des leçons de rock, je suis presque certain qu’elle ou Clara Luciani pourraient leur en donner. Parce que la sensibilité, les cris et les instincts de vie se faufilent partout. Parce que dans leurs définitions, ils avaient oublié beaucoup de choses, la beauté et tout le reste, Comme d’habitude ou Magnolias forever, Claude François, et puis Les mots bleus comme tant d’autres de Christophe, Serge Lama ou Michel Berger, D’aventure en aventure ou Seras-tu là ?. Oui ils avaient oublié que j’aimais ça. Le désespoir à vif des souvenirs, ou la mélancolie venue d’un peu plus loin, de n’importe quelle chanson légère d’Italie. Ils avaient oublié.

Un soir de mars en banlieue lyonnaise, Clara Luciani jouait. J’y suis allé, comme ça. Et j’ai donc vu. La scénographie élégante, vitraux et madone, fleur et grenade. J’ai donc vu cet Eddy improbable, invité sur scène. J’ai donc vu Clara s’émouvoir des tapements de pieds sur l’unique tribune, comme un rouleau impatient, et qui grondait de plus en plus fort. Je l’ai vue aussi s’émouvoir pour un truc rose, découvert l’après-midi et presque hallucinogène, la praline lyonnaise. Ils me l’ont dit, à Strasbourg ça aurait été la choucroute. Et à Marseille, la bouillabaisse. Ils me l’ont dit, je l’ai vue creuse, et même pire. Fabriquée. Trop populaire ou trop pointue, il y en a pour tous les dégoûts. Clara Luciani est une page blanche.

Pourtant, comme je ne savais pas qu’il n’y aurait rien à écrire, j’ai insisté. Et une canicule plus tard, un samedi de juin sur la terrasse d’un restaurant du vieux Clermont, j’attendais de récupérer mon accréditation pour Europavox. J’attendais l’ouverture ; Clara Luciani jouait dans trois heures. Et à la table derrière moi, ça se marrait. Ça se marrait même franchement en lisant son rapide descriptif dans la brochure du festival. Visiblement, c’était très drôle. Alors j’ai eu envie de me marrer moi aussi et j’ai regardé. Je crois me souvenir que ça parlait de rupture et de souffrance, de mots doux sur des plaies. Ils ont probablement raison. L’amour est ringard.

D’ailleurs, quelques semaines avant, peut-être que madame Barbaut se marrait, elle aussi. Madame Barbaut, c’est ma voisine du quatrième. Discrète, âgée, angoissée. Cachée. Elle devait se marrer quand de derrière sa porte, vraiment à fond et emplissant toute la cage d’escalier rugissait La Grenade. Elle devait peut-être se marrer quand sur une page blanche, elle s’était permise d’écrire trois minutes quinze d’une vie un peu moins anxieuse. Elle devait, et moi j’ai souri.

Clara Luciani – Drôle d’époque

Peut-être que cette fille en débardeur rouge se marrait aussi, quand trois heures après les rires du vieux Clermont, les mouvements aléatoires de la foule m’avaient assez rapidement placé à côté d’elle, à quinze mètres de la scène secondaire, bien trop petite, où se produisait Clara Luciani. Non, cette fille ne se marrait pas. Elle était immobile…

Clara, cette fille en rouge, vous ne pouviez pas la voir. Pourtant il aurait fallu. Au moment où vous avez annoncé Drôle d’époque, il aurait fallu que vous la voyiez mettre ses deux mains devant la bouche pour masquer son émotion. Une émotion fulgurante, un ralenti, que rien chez elle n’aurait pu dissimuler. Même pas ses lunettes noires. Même pas si elle l’avait voulu. J’ai cru deviner qu’elle essayait de ne pas pleurer.

Cette fille, elle avait dû en combattre, sur elle-même, des doutes et des solitudes. Elle devait en avoir des rêves à ne pas savoir qu’en faire, à part les espérer. Chaque jour avec la même intensité. Elle le portait. Cela se voyait. Dans tout, et dans son immobilité, comme pour ne pas déranger, et pour tout capter du plus fort qu’elle pouvait. Il fallait juste savoir la regarder. Cette fille, Clara, votre venue, elle avait dû la marquer de longue date sur son calendrier. Pas avec une croix, mais avec le cœur. Cette fille, il aurait peut-être fallu lui parler de page blanche, de fabriqué, et d’amour ringard. Il aurait peut-être fallu lui parler de ce qui doit nous toucher, et de ce qui ne le doit surtout pas. Il aurait peut-être fallu lui parler de ce qui est bien, et de ce qui ne l’est pas. De choucroute, de bouillabaisse. De France Inter, et de Télérama. Il aurait peut-être fallu lui parler de tout ça. Des définitions, et de ceux qui savent. Oui, il aurait peut-être fallu.

Clara, cette fille, il aurait peut-être fallu que je lui parle des avis de ceux qui en ont. Car cette fille n’en avait probablement pas. Elle n’avait sûrement que ses mots, si elle avait pu vous les dire. « Il faut que je lui parle » ou « il faut que je lui dise. », je ne sais plus, mais c’est ce qu’elle a lâché, seule, à la fin du concert. Elle ne l’a probablement pas pu. Pourtant, je pense qu’elle vous aurait dit combien vous comptiez pour elle, et combien, surtout, vous l’aidiez. Et puis, elle vous aurait sûrement parlé de vos mots doux sur ses plaies.

A moi, ceux qui savent me demanderont alors ce que je pense de vous. Ils n’auront rien compris. Comme si cette fille au débardeur rouge n’était pas suffisante. Alors, je leur dirai juste que j’aime les pages blanches. Si drôles. Si inutiles. Oui, je leur parlerai de ces pages blanches, celles sur lesquelles se couche la tendresse. Celles sur lesquelles naissent les chansons. Les mots d’amour. Et les dessins d’enfants.

Je leur parlerai de ça, puisqu’il n’y aurait rien à écrire.

Clara Luciani
Clara Luciani © Fabrice Buffart
Réponses
  1. Très beau texte. Dire que Clara Luciani ou Juliette Armanet sont des produits, c’est soit une tentative d’auto-persuasion, soit une erreur d’aiguillage. Mais peu importe. Elles sont jeunes, elles sont douées, elles sont arrivées là où elles sont aujourd’hui parce qu’elles ont travaillé. Leur talent peut sans doute gêner. Bientôt, quelqu’un va finir par écrire que l’écorchée vive, la punk des sentiments, Clara Fishbach a été inventée de A à Z par un chef de produit. Où va le monde ? comme le disent les gens de La Femme chez qui CL a fait ses premiers pas. Réécoutons La Grenade, sa basse sur pneumatiques et son envie folle de plaire. Sur scène, il paraît que Clara Luciani rayonne. Je ne pense pas qu’un pur article marketing soit plus à son aise sur l’estrade que n’importe où ailleurs.

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