Évadé d’ALL IF, Olivier Rocabois prend la tangente et grille tout le monde par la droite. Mais il a mis son clignotant… Monsieur Rocabois a de l’éducation. Et du talent.

Avec ce premier single, Olivier Rocabois fait passer Neil Hannon pour un prêtre mormon à la retraite. Les deux chansons qui nous arrivent aujourd’hui sont à la fois d’une spontanéité folle et le fruit d’un travail de longue haleine.
C’est fou, c’est pop, c’est Rocabois.

Pourquoi avoir pris la décision de te lancer en solo ?

Olivier Rocabois : Cette décision s’est imposée d’elle-même. Logique et nécessaire. Irrésistible. Inéluctable. Irrévocable ! Je jouais et publiais des disques depuis 11 ans sous le blaze ALL IF. Ces dernières années, mes principaux collaborateurs ont été Antoine Pinchot-Burton puis Jan Stümke, il y a une continuité. J’aime l’idée et la pratique du binôme. Jan est un grand pianiste et un mec extraordinaire. Un exemple : je lui joue une nouvelle chanson sur Ringo Starr devenu Chevalier le vendredi, lui envoie une démo le weekend et on la répète le lundi ensemble pour la jouer le mardi sur scène. J’aime retrouver ces espaces-temps des 60’s. Instant Karma ! Toutes les démos du précédent LP ont été réalisées chez Antoine dans le XIVe. Les Studios de la Sablière, du nom de la rue ! C’est grâce à lui que l’album Absolute Poetry (rebaptisée « Obsolete Poetry » par un subtil détracteur pris de boisson lors d’un concert) possède ces riches arrangements. Il y a aussi Raphaël Elig avec lequel j’avais enregistré Ever Your Friend, un arrangeur hors-pair qui signe d’ailleurs les cordes de Ship Of Women. J’ai rencontré par son entremise Yves Medveski et Rodolphe Dauthel qui ont co-produit le single qui sort aujourd’hui. Yves m’avait recontacté pour me proposer d’enregistrer de nouveaux titres dans son studio du XVIIe, près de l’Arc de Triomphe. C’est le point de départ de ce nouveau disque.
Les logiques internes ont changé, mais j’ai toujours besoin d’admirer les gens avec lesquels je travaille. Je suis devenu plus autonome depuis un an car je peux enfin maquetter à la maison. Mon ami Pascal Layan m’a littéralement installé un home studio, il m’a coaché et comme tous les fraîchement convertis, je suis devenu dingue : j’ai dû enregistrer une trentaine de démos, tous projets confondus. Selon un cercle vertueux, on m’a sollicité ensuite pour écrire la musique d’une pièce de théâtre et quelques-unes de mes compositions illustrent des longs-métrages pour Canal Plus.
Solo certes, mais tout seul, on n’est pas grand’chose !
Pour toutes ces raisons et à bientôt 45 balais, je me dis qu’il serait temps d’assumer mon patronyme. Il se décline facilement dans d’autres langues (Italia : Roccabosco. UK : Woodstone. Russie : Рокабуа) : le gage d’un succès européen de Brest à l’Oural, who knows ?

Quels avantages as-tu trouvé de te lancer en solo ?

Je suis encore en transition/transfert. Comme un changement d’état. De gazeux, je suis devenu liquide. Océanique. Et c’est très cathartique.
Ce n’est pas seulement un egotrip. Ou plutôt si, ce n’est que ça. La seule façon que j’ai trouvée pour ne pas sombrer corps et biens. Jouer, écrire, composer. En peignoir, la fenêtre entrouverte, je pianote sur mon Rameau en regardant la Seine et je suis au paradis. Complexe d’infériorité vs mégalomanie : je vise la pax romana. « I’d give you everything I’ve got for a little peace of mind » : même si je suis globalement pauliste, « I’m So Tired » est sans doute ma préférée du ‘Double Blanc’. Un album-monde, on peut y vivre, s’y réfugier. 30 chansons, toute la gamme des émotions humaines.
Depuis l’enfance, j’ai toujours voulu être le centre du Monde, la gare de Perpignan. Déjà en maternelle : chez les Jésuites, je fus renvoyé en grande section : belle perf certes mais le début du psychodrame : il fallait se rendre à l’évidence, j’avais une personnalité très clivante. Worship Me Despise Me. Rockstar pour les uns, insupportable morveux pour les autres. J’aimais ça. Puis à l’adolescence, j’ai plongé tête baissée dans tous les excès : nous passions nos samedis aprem à boire de la 33 Export tiède en écoutant les Doors dans des parkings de supermarché. Le cliché de l’ennui provincial à l’état pur. Même si ce n’est pas sans charme parfois. Puis la pop sixties de plein fouet. Et la Britpop en temps réel, le NME, le Melody Maker difficiles à trouver à Vannes et à Rennes. Les premiers voyages à Londres (en ferry, avant de pouvoir se payer l’Eurostar !) puis Liverpool. L’ album blanc sur repeat toute la nuit pour voir sur quelle chanson on allait tomber au réveil. Ma bande de potes allait souvent en rave parties. je suivais (peer pressure puissance 10) comme observateur, je suis passé à côté du mouvement même si l’ecsta fut un temps libérateur. Et puis l’acide pour faire comme les Beatles. Et l’alcool, pas tous les jours mais à haute dose 2-3 fois par semaine pendant presque 30 ans! Au final, pas mal de dégâts sur la stabilité mentale et la confiance en soi mais aussi beaucoup de chansons. Depuis que je suis arrivé à Paris il y a 20 ans, j’ai dû en écrire une bonne centaine. J’aspire maintenant à la concorde. Je repère plus vite la toxicité des rapports et je tente de m’en préserver… en domptant mes propres démons ! Je ne vois plus certains amis que j’ai adorés précisément pour ces raisons. J’ai la chance d’avoir une épouse en or massif qui supporte mes sautes d’humeur depuis deux décennies. Et deux fils extraordinaires. Deux soleils. Ils jouent de la batterie tous les deux.

Quand as-tu écrit ces deux chansons ? Dans quelles conditions ?

Ship Of Women m’a été dictée comme certaines chansons qui t’arrivent dessus, belles et menaçantes. J’étais à New York, Ground Zero pour être précis. 100 degrés Fahrenheit, en plein mois de juillet. Je lisais les noms des victimes sur le mémorial, j’étais comme possédé, j’avais envie de hurler quand je voyais ces touristes accoudés sur le grand bassin noir en train de manger leurs burgers dégoulinants. C’était hyper choquant. Le télescopage de ces émotions a fait naître un bout de mélodie, celle du refrain. Immédiatement captée à l’Iphone, refrain que j’ai enrichi à l’hôtel ensuite après quelques verres de blanc. J’ai façonné le titre tout l’été, je voyais un truc intense, grandiloquent. Un délire de toute-puissance, un de plus. Les couplets évoquent une histoire d’amour, le pré-refrain nos frustrations sociales et le refrain est un hymne post-baba, pré – Me Too. J’y déclare ma flamme à toutes les femmes car elles me fascinent et m’hypnotisent, J’ai besoin de les faire rire pour me sentir exister. Leur approbation est nécessaire. L’enregistrement s’est étalé sur plus d’un an, le quatuor à cordes n’est arrivé qu’en toute fin de parcours. Jan et Raphaël avaient déjà travaillé des cordes synthétiques et le mix final signé Rodolphe est un savant entrelacs de vraies et « fausses » cordes. Chose rare : je joue la basse sur ce titre ! Pas très orthodoxe la bassline, alors je compense avec des mélodies en cascade !

Somewhere In A Nightmare a été écrite dans un tout autre contexte.
J’ai développé les paroles en Italie où réside ma belle-famille. On était dans un parc, nous divaguions sous les pins parasols et j’observe deux femmes brunes, très belles, qui dégustaient des pêches anormalement grandes. « Eating giant peaches in the middle of nowhere, I wonder if we met before my dear ».
La chanson a pris forme de retour à Paris. Grâce à un ami (Franck Zeisel, le patron de Life Is A Minestrone, il organise les mythiques concerts en appartement), je rencontre Joel Henry Little, un jeune prodige américain. Nous partageons l’affiche et Joel propose que nous jouions un titre ensemble. Without Her de Harry Nilsson fut un temps pressenti car nous l’adorons tous les deux. Puis, il est décidé de jouer l’une de ses compos. Il est multi-instrumentiste alors que je suis un médiocre autodidacte. Sa chanson était belle et complexe. Il y avait un accord de 9e qui me plaisait beaucoup. Tout en travaillant le titre de Joel, je bossais Nightmare sur ce Sol 9e martelé au piano. J’avais sans doute Getting Better des Beatles en tête. J’en ai fait une démo que j’ai envoyée à mes collègues. Et le morceau a décollé en studio grâce à Jan, Antoine et Guillaume Glain, notre batteur. Suite à un concours de circonstances, j’ai dû écrire moi-même les parties de cordes du string quartet. Raphaël m’a recadré sur quelques errements harmoniques mais quand j’ai entendu les musiciens jouer et apprécier ce que j’avais écrit, c’était très très fort. Un saut quantique à mon échelle !

Quand on les écoute, on a les impressions que tu n’as « aucune gêne ». Attention, c’est un compliment. On se dit en écoutant ton single « Tiens, voilà quelqu’un qui sait écrire des chansons et se fiche du qu’en dira-t-on. » Tu en as conscience ?

Pas de problème, je le prends ainsi ! J’ai joui d’une grande liberté artistique. Les relations en studio sont incroyables, tu ne peux pas vraiment jouer la comédie. Ce mélange de persuasion et de manipulation. Il faut être pragmatique, difficile de faire des compromis. Les échanges sont parfois musclés mais c’est hyper formateur. Ça fait plus de 20 ans que j’enregistre en studio. Mais ce disque fut l’expérience la plus riche, Alors oui, je me tiens informé de l’actualité musicale mais ma fixette sur les 60s-70s ne se dément pas. Il y a des personnes qui ne jurent que par la Renaissance. Et bien moi, c’est la pop anglo-américaine ! J’aime cette idée d’exclusivité, de conversion à l’amour, à une religion. Même si je me sens plutôt polythéiste. Jobim, Stevie Wonder, Vaughan Williams me font autant d’effet que Dear Prudence. Il y a des années, j’avais écrit une chanson, Praising Neptune : « I wanna live on an island with you, with our sons, the White Album & you ». Un petit côté Robinsons Suisses.
Je suis tombé malade il y a deux ans. Pneumopathie. Je croyais que j’allais claquer. Arrêt brutal alcool-tabac de rigueur. Et puis, les mois ont passé et j’ai réalisé que je n’avais plus besoin de boire deux bouteilles de Chianti pour être drôle et les Rothmans bleues à 5h du mat, c’était un peu misérable. Rédemption. Renaissance bis. Quelques mois plus tard, c’est ma femme qui a quitté subitement son travail. Trop de pression, overdose à tous les étages. Elle va beaucoup mieux, merci. Elle est resplendissante aujourd’hui. On doit tous dompter ce mouvement pendulaire. Ups & Downs.
Même si la disparition récente de mon producteur Yves Medveski est un choc et change complètement la donne, je sais qu’il était très fier du résultat.
Donc oui, pour répondre à la question initiale, je m’en tape du qu’en dira-t-on car j’aime tellement écrire et composer des chansons que j’ai la naïveté/vanité (anagramme ou presque!) de croire que j’en écrirai jusqu’à la fin des temps ! Cette sensation quand tu sais que tu tiens un embryon de chanson, c’est inestimable. Tous les musiciens te le diront, tu retrouves l’intensité des premières fois. C’est violent ou apaisant selon. Et ça t’aide à avancer. Préparez-vous à un nouvel album courant 2020 !

L’artwork est signé Pascal Blua. Pourquoi avoir fait appel à lui ? Et pourquoi avoir choisi cette photographie utilisée pour la pochette?

Nous nous rencontrâmes à un autre concert ‘Life Is A Minestrone’ l’an passé. J’ouvrais pour le brillant Avi Buffalo (on a rejoué ensemble tout récemment). J’étais très fébrile car je présentais plusieurs nouveaux titres. Pascal et moi avons instantanément sympathisé, il a eu des mots très bienveillants. Il m’a dit après le concert que j’étais comme la fusion d’Andy Kaufman et Curt Boettcher, Je ne pouvais rêver meilleur compliment. Être drôle et mélodique/mélodieux, ce serait donc possible ? Je suis de près son travail avec December Square et Violette Records, ils font un super boulot.
Je lui ai proposé de travailler sur la pochette. Cette photo que j’avais prise en Italie me hantait. Je me promenais sur le lac de Garde, près de Vérone. Mon lieu favori sur la planète. On y vivra sans doute un jour. Pendant cette séquence hardcore au cours de laquelle j’étais aphone et en sevrage alcool-tabac, tout me semblait inaccessible. Introspection contrainte car impossible de chanter/parler. Et puis je m’arrête dans un petit restaurant qui surplombe la passeggiata. On est fin octobre, milieu d’après-midi, lungolago. Cette lumière irréelle nous éblouissait. Je commande des papardelle speck-funghi porcini, une grande bouteille d’acqua frizzante et je me laisse absorber par le moment. Et je capte ce moment magique. La chance du débutant. Ambiance De Chirico. Je l’ai proposée à Pascal, il a accepté et on est parti dans cette direction. On a ensuite multiplié les déjeuners enjoués et les échanges féconds. Et cette pochette semble faire l’unanimité. Nous correspondons régulièrement depuis, son avis compte pour moi. Et pour conclure sur la photo : j’ai conservé précieusement la note du resto comme une relique sacrée, elle représente le début d’une seconde vie. C’est peu comme le golden ticket dans Charlie et la Chocolaterie : une victoire inespérée.

Olivier Rocabois - Somewhere In A Nightmare


Tracklist : Olivier Rocabois - Somewehere In A Nightmare
  1. Somewhere In A Nightmare
  2. Ship Of Women

Olivier Rocabois sera en concert les :

  • 28 juin : Walrus – release party en pop quartet
  • 02 juillet : L’Area – solo acoustique
  • 12 juillet : Le Motel – projection du clip de Ship Of Women + showcase en duo avec Jan Stümke
  • 31 août: Concert privé à Amiens

L’artwork du single est signé Pascal Blua.