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Blondino – Et puis battra son cœur.

© Dorothée Murail

Et pourtant, il aurait peut-être fallu du silence. Un peu plus, au moins. Ou parler de tout, ou parler de rien…

Pourtant, pour cette chronique, j’en avais imaginé des questions. J’en ai imaginé des débuts et des fins. J’en ai même écrit. Beaucoup. C’était même assez bien cadré. Peut-être même joli. Alors j’ai tout jeté. Ou pas loin. J’ai gardé une jeunesse. Et puis un matin. C’est tout. Car on ne saisit pas un mouvement du cœur. Essayez de le contraindre, et il battra quand même.

J’ai gardé un matin, car il est des jeunesses comme il est des cafés d’angle. Après des boulevards grands ouverts. Après Diderot. Après Nation. Les colonnes, et les pigeons. Il est des jeunesses qui se trouvent là. Ou un peu plus loin. Qu’importe. Il est des jeunesses comme des refuges, des perspectives sauvages, des lignes de fuite inapprivoisées. Et puis il est des jeunesses, parce qu’entre deux battements de cœur, certains savent cacher des immensités.

Rue de Buzenval, ce matin, il y avait un café d’angle. Et il attendait des histoires. Celles de nageuses ou de lagons bleus, celles de nuits escarpées, de tendresse effilée. Celles de limousine et d’icône usée, de celles filant dans les noirs ou les violets. Il attendait ça, parce qu’ici ce matin, avec Blondino, nous avions rendez-vous.

Blondino – Bleu

Oslo, et puis Bleu… Il arrive un jour où l’on finit par entendre Blondino pour la première fois. Ce jour-là, on se rend compte immédiatement que l’on se trouve devant une chose étrange. Et qu’elle pourra être un refuge. Un terrain d’errance pour les solitaires, ou les trop sensibles. Ceux qui confondent un peu trop vite, vivre et puis aimer. Ceux-là regardent les autres prendre la vie comme on prend un métro, en prenant les instants comme ils auraient pu prendre les suivants. Entre deux mouvements du cœur, les sensibles, eux, se brûleront à tout.

Alors oui, Blondino aurait tout du refuge, ou de la chance. Blondino pourrait être cette amie, celle qui parlerait si bien de nos morsures, pour nous les faire accepter, et surtout pour ne rien regretter. Blondino serait cette amie, mais aussi cette vestale insoumise, gardienne du seul feu de ses propres envies. Cette voyageuse, au bout d’horizons singuliers ou d’instants familiers. Ces espaces dont on ne sait d’eux, s’ils sont les plus brûlants, ou les plus brûlés. Elle le chante. Au péril de mes envies, j’emprunte les pistes les plus noircies. Au péril de mes envies, j’en reviens toute éblouie… Les chansons de Blondino sont des tensions, assaillies de mille choses.

Dans ce café d’angle, ce matin rue de Buzenval, il y avait un grand canapé au fond de la salle, et un thé menthe qui brûle les doigts. Et puis, jean clair et chemisier rouge profond, il y avait Tiphaine. Tiphaine, c’est Blondino. L’inverse serait d’ailleurs plus juste, tant Blondino n’est pas un personnage. Pas même un masque. C’est elle. Et c’est tout.

Alors ce matin, les questions ont commencé, doucement, classiques, et la playlist qu’elle écouterait, là, maintenant. Alors Tiphaine prend son temps, « attends, j’essaie de faire ça bien. » C’est réfléchi, varié et riche. D’emblée, Billie Holyday, « indépassable », Björk et Juliette Armanet, Safia Nolin, ASAP Rocky et Polnareff, Live At The Roxy. Et Thom Yorke ou Radiohead, qu’elle manque d’oublier mais qu’elle rattrape au vol.

Les chansons qu’elle aime, donc, et puis le reste. Le reste, elle l’aborde avec humilité. Ou pudeur. Ne parle vraiment d’elle que parce qu’on l’interroge. S’excuse même, après avoir donné le sens premier de l’une de ses chansons, alors qu’on lui en prêtait un autre. « Je suis désolée. Mais garde ton sens, le tien, celui qui te plait.» Celui qui plaît, c’est celui qui sait un peu guérir. Ce refuge, que l’on retrouve partout dans son œuvre. « Une œuvre ? Tant que ça ? » Elle lève sa main, comme pour se protéger d’un mot maladroit, d’un honneur arrivé trop vite. Elle sourit. « On pourra parler d’œuvre dans trente ans. Faudra voir… » Et de reprendre, « Pour d’autres aussi, d’ailleurs. » Tiphaine écoute, puis seulement ensuite parle. Aujourd’hui, ce n’est plus si fréquent.

Le café se remplit. Un peu. Le thé menthe brûle un peu moins les doigts. « Ce n’est pas parce que je suis une fille, que je dois faire un album avec dix chansons d’amour et deux hymnes féministes. J’ai l’impression qu’aux filles, on leur demande ça. Tu ne crois pas ? » Elle questionne. Et puis, « d’ailleurs, j’en chante des chansons d’amour, mais différentes. » Révolte et tendresse, Tiphaine ne se laissera pas saisir. Encore moins réduire.

Blondino – Jamais Sans La Nuit

Midi approche. Les gens, leurs ordinateurs, aussi. Et d’autres questions, encore. Pourtant, depuis quelques temps déjà, il aurait peut-être fallu du silence.

Oui, il en aurait fallu un peu. Ou moins de questions. Ou alors parler de tout, ou parler de rien. Pour découvrir, juste comme ça. Parce que comme ça, c’est toujours plus beau. Et les questions ne captureront jamais vraiment Blondino. Alors on les oublie. Pour parler. De ce rien, de ce tout. Il est inutile de vouloir cadrer, Blondino est un hors-champ. Mais celui qui aurait tout du plan séquence ou du ralenti. Pour les sensibles, et pour les autres. Pour ceux qui veulent l’écouter. Parce que Blondino est ce refuge, cette perspective sauvage, cette ligne de fuite inapprivoisée. Parce que Blondino est cet ailleurs, ce plus tard. Ce peut-être. Cet ici, ou ce maintenant. Parce que Blondino file dans les instants qu’elle met en suspens. Entre celui d’avant et celui d’après, dans cet indécis qui va basculer. Entre deux battements de cœur, Blondino arrive à faire partir des milliers d’échappées.

Midi. Nous nous quittons. Et demain à Paris, il fera beau. Rue de Buzenval, sur un grand canapé au fond d’une salle, il y aura peut-être un autre thé menthe. Et il brûlera peut-être d’autres doigts. Tiphaine, elle, ne sera pas là. Elle aura filé, et filera encore. Au bout de boulevards grands ouverts. Ou un peu plus loin. Vers d’autres ici. D’autres ailleurs. Et elle s’émerveillera. Moi, je commencerai d’écrire. Ça sera même assez joli. Ce sera même assez bien cadré.

Alors je jetterai tout. Sauf une jeunesse. Une jeunesse et un matin. Car il y avait tant de choses qui se trouvaient là. Et parce que l’on est toujours beaucoup de choses, lorsque le cœur bat.

Blondino – Oslo

Cette rencontre avec Blondino – Tiphaine Lozupone – a eu lieu le 18 juillet 2019 à Paris.
Tiphaine prépare actuellement un prochain album pour 2020, dont le premier single Le Silence. est sorti en mars 2019.

Sa discographie : Jamais Sans La Nuit (Album – 2017 – Un plan simple) / Blondino (EP – 2015) / Loveless (EP – 2018)

Pour écouter la playlist commentée que Blondino a composée pour Soul Kitchen avec ses morceaux du moment, ceux qu’elle aime, actuels ou anciens, c’est ici.

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