Tout colle. Derrière la confortable banquette émeraude où elle est enfoncée, un crocodile coiffé d’un couvercle de vieille cafetière sur le crâne se donne des airs farceurs ou de joyeux touriste. A sa gauche, deux canards, empaillés comme lui, se disputent la porcelaine d’une tasse toute britannique. Le thé, qui aurait pu s’y trouver, doit avoir les relents d’un mauvais gin, tant la volaille est à l’oblique, inerte et avachie contre la cloison arrière de cette étrange vitrine, jouant au cabinet de curiosités, ambiance tamisée, vert pomme capitonné.

Brutalement, Cavale attaque. « Le romantisme, on le compose comme on veut. Quand j’écris sur l’amour… » Elle ne finit pas sa phrase. Elle court. Plus loin. Libre. Elle trace. « Pour moi, la musique est un affranchissement. Je m’autorise tout. » Le ton est donné. L’intuition était la bonne, Cavale donne les réponses avant toute question. On pourrait alors imaginer que Cavale est un sprint, ou un marathon pressé. On pourrait. Mais Cavale est la flamboyance d’un départ volé.

Et si tout colle, c’est que ce soir le décor est parfait. Sombre et bizarre. Chic et travaillé. Presque angoissant. Faussement précieux. A bien y regarder, la salle donnerait l’impression à tout moment de pouvoir basculer dans quelque chose d’autre. Un je-ne-sais-quoi de furieux, avec des airs de ne pas y toucher. Comme Cavale, un peu. Ou comme dans l’un de ses clips étranges. Et derrière les rideaux rayés de pourpre et de violet, ou glissant sur les murs, entre l’amas d’appliques vieillottes, de cadres et de photos usées, il suffirait d’attendre pour voir surgir une silhouette féminine avec pour tête un œil unique exorbité, sortie d’une série Z joliment mal ficelée.

Cavale – Future

Très vite, nous ne sommes plus seuls. C’est sombre, mais branché. Le bar se remplit. Ici, c’est cocktails et shakers. Mais pour nous ce sera deux verres d’un vin italien. En attendant, Ambre – parce que Cavale, c’est elle – file encore. On parle déjà de rock, et puis des Stones. Elle coupe net, et martèle. Trois fois. « Beatles. Beatles. Beatles. » D’ailleurs surtout McCartney, puis en fait surtout Harrison. Et puis en fait surtout Ringo. Ces deux-là, elle les aime bien. A l’écart, peut-être plus sympa ou moins acides. Du moins, elle se prend à l’imaginer… D’une phrase à une autre, Cavale bondit. Sans trop s’occuper des transitions. Comme on enlève une position. C’est une charge de cuirassiers. Partie de loin. Un grondement. Puis un fracas. C’est Eylau. Et Joachim Murat. Pourtant, je sens bien que le crocodile aimerait connaitre la fin de cette phrase, « Quand j’écris sur l’amour… ». Ça sentait l’épopée. Alors j’y reviens. Quand j’écris sur l’amour… Ambre hésite, puis reprend. Raté, ça attendra… Maintenant, là, elle me parle de folie. Ici, d’insouciance. De Paris, de Versailles. D’une interview de Lennon, des biopics sur les musiciens, de ses clips dont elle imagine chaque détail, de ses études au conservatoire de jazz, de son premier groupe de rock pendant quinze ans, de ses petits boulots… Ambre enchaîne. Toujours. Saute les années, et arrive à Cavale. « J’avais le choix entre acheter un appart, ou faire un disque… » Le serveur nous surprend. Nos deux verres arrivent, avec un troisième rempli de chouchous. Elle s’y engouffre. Je ne la laisse pas seule.

L’élan n’est pas rompu, la charge continue. « Sum 41, Blink 182, le punk à roulettes, je déteste. » Elle, elle est du côté est. La Californie, ce n’est pas vraiment son truc. Quoique… Les Beach Boys, et son visage s’illumine. Les lignes ennemies sont enfoncées. L’ennemi ? L’ennui. Cavale aime le suave, le brut, le sauvage. Cavale aime l’animal. Ce qui accroche. Le Velvet Underground, Lou Reed et Bowie. The Kills et Alison Mosshart. L’urgence émotionnelle, et puis la nécessité. Cavale a besoin de souffle. « J’ai la haine du cadre. » Mais « ma musique, je ne l’écris pas comme du rock. Je l’écris comme de la pop. J’aime les trucs hybrides. » Elle zappe. « J’écoute beaucoup Beyonce, Lizzo surtout. » Le crocodile ne perd rien. Il est amoureux. « L’un de mes moteurs c’est la mélancolie. Devenir adulte ne m’intéresse pas trop. » C’est beau, alors je tente de la ramener sur le romantisme, sur sa façon d’écrire l’amour. Pour connaitre la fin de la phrase, l’épopée… Elle cherche. Elle se souvient. Oui, les chansons d’amour… « Les chansons d’amour méritent d’être habillées. » Et ? Et elle ne finira pas. Elle embraye. Sur les crashs amoureux, le sentiment de solitude profond. Cette solitude qu’elle aime, qu’elle recherche souvent, « mais putain, elle est vachement là quand même. » Elle, elle avait l’impression d’être « seule avec du monde », tout l’ennuyait. Bloquée. Sans issue. « Une impossibilité de s’élever. » Alors, un jour, Ambre arrête. Tout. Et entreprend une formation de comédienne. Pourtant, quelques mois plus tard, dans un studio londonien, elle enregistre son disque. Et Cavale naît. Enfin.

Cavale – Past

Le serveur a rapporté des chouchous. Ils disparaissent aussi vite que Juliette Armanet apparait, subitement, dans cette charge qui emporte tout. « J’adore. J’ai une passion pour cette meuf. En la regardant, je me suis dit que c’était possible. C’est Armanet qui m’a redonné foi. » Car Cavale n’est pas dupe. Elle sait ce que peut représenter une fille de plus de trente ans pour l’industrie musicale. « Jeanne Added, c’est pareil. Tu te rends compte, de ce qu’elle arrive à faire, à représenter ? » Cavale sait où elle veut aller. Elle le redit, elle aime ces filles. Et Juliette Armanet, encore : « Sa reprise, Je te sens venir, c’est génial. Génial. » Puis de Juliette, on passe à Jeanne Moreau, puis Romy Schneider. Elles auront aussi droit à quelques mots. Même Simone de Beauvoir. Cavale aborde rapidement le féminisme. Pour elle, le féminisme c’est celui qui parle d’égalité. Pas celui hargneux. Mais deux heures trente plus tard, il faut se résoudre au pire. Il n’y aura plus de chouchous. Il faut partir. Mais avant, Cavale lance un ultime assaut : « 1998, c’est la naissance du clitoris. » Le croco s’inquièterait presque… 1998, pas avant ? Elle l’explique. Helen O’Connell, la redécouverte de l’anatomie complète, tout ça, au moins. Et pour appuyer elle se lance dans une représentation de l’organe féminin par une superposition téméraire des doigts de ses deux mains… Oui, ce soir, tout colle.

Le crocodile regarde nous éloigner. Il ne connaitra pas la fin de la phrase. Celle sur l’amour, celle du début. Il aurait bien aimé. Mais Cavale est l’élégance et la désinvolture. Ça sent la vie, le coup de tête. L’érotisme, le comique, le tragique. La morsure folle. Le clapotis des talons aiguilles sur un vieux parquet. Ça sent le fracas et l’aristocratie. Le mauvais champagne, et les pieds sur la table. Cavale sent la pop, celle nerveuse, à pleins poumons. Cavale est un tout, et un peu du contraire. Une ligne droite à rebours. Une Jaguar, compressée par César. Une chasse à courre. Sans gibier, sans connard. Et puis Cavale sent le romantisme. La caresse, un peu sauvage. Un peu tout ça. Un peu. Parce que le romantisme…

Quand j’écris sur l’amour…

Cavale – Tender And Wild (Teaser)

Cette rencontre avec Cavale – Ambre Pretceille – a eu lieu le mardi 21 janvier 2020.
Son EP – Cavale – sortira le 20 mars 2020. Distributeur : Ditto Music
Ses pages Facebook, Youtube, et Instagram

Cavale sera prochainement en concert le 7 mars à La Cave à Musique (Mâcon), le 16 mars à L’Épicerie Moderne (Feyzin) avec L’Impératrice, le 26 mars au Jack Jack (Lyon – Bron) avec Samba de la Muerte, et le 30 mars au Pop-Up du Label (Paris) pour la release party de l’EP.

Cavale
Cavale © Anne-Laure Étienne
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