Troisième album pour la Maison Tellier qui avec cet Art de la fugue délaisse les vâches et les camemberts de Normandie pour les mustangs et les saloons enfumés d’un farwest fantasmé.

Bien sûr La Maison Tellier fait référence à la célèbre nouvelle du normand Maupassant et à sa description crue des us et coutumes d’une maison close. Ici, au contraire, la maison est ouverte aux quatre vents, elle est accueillante et chaleureuse, elle sent la cire, le bois craque dans la cheminée. A la première écoute de ce nouveau disque, on s’attend à découvrir la famille au grand complet, Helmut, Raoul, Léopold, Alexandre et Alphonse, sirotant un whisky hors d’âge avec un bon cigare mâchouillé aux lèvres. C’est une « maison bleue sur la colline » où il fait bon vivre, ouverte aux amis de passage (le duo féminin sur Il n’est point de sot métier réponse à la première partie figurant sur le premier album du groupe en 2007). On est loin du bordel bourgeois où il faut montrer patte blanche et avoir honte de tirer son coup. Est-ce le « troisième souffle » pour ces précurseurs en France de folk amerikana bien avant la déferlante revival acoustique ? Le son est en effet davantage électrique (Five years Blues, Laissez venir), rugueux sur certains titres comme la pierre à affûter les rasoirs des barbiers que nos deux chanteurs hirsutes n’utilisent guère.

La Maison Tellier – Suite Royale (SK Session)

Il n’y pas pas beaucoup de groupe qui possèdent un réel univers. La littérature avec des échos de Kerouac (Mexico city blues, ses chaines à la Johnny Cash et son récentAin’t no grave, son banjo et ses choeurs hallucinés) ou Camus (la Peste, l’image du bain dans le soleil couchant, la voix chaude et le swing), ou le cinéma : en les écoutant surgissent des images des westerns crépusculaires à la There will be blood (l’écorché Josh the preacher) ou The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford. On peut les rapprocher bien sûr de Syd Matters, des French Cowboys, de Moriarty ou de H-Burns tous cultivés, passionnant dans leur parcours et leur relation à la musique, loins des calculs et de la hype.

Ce disque enregistré à la campagne comme Bon Iver est surtout plus bucolique que mélancolique. On sent le plaisir que cette famille unie, cousine éloignée des Avett Brothers a pris à faire de la musique, à méditer, à partager des moments conviviaux, à chanter, à picoler, à jouer aux cartes (Suite Royale et sa quinte flush loin de Pagnol et de Raimu). L’art de la fugue (petit clin d’oeil au génial Tom Waits et à son Black Wings) est un disque hors du temps, loin du nombrilisme autobiographique de certain ou de la fausse contestation et des engagements de pacotille d’autres. Ici, tout est affaire d’ambiance, chaque titre vous emporte dans un univers, une nouvelle, un petit récit en quelques vers (avec ou sans Tequila), le banjo se mêle à la mandoline, la trompette survole les morceaux à la Calexico nous transportant tantôt à Chihuahua sur les trâces du lieutenant Blueberry ou poursuivant les trois prisonniers échappés d’O’Brother des frères Coen… L’anglais se mélange au français, on ne se pose pas pour la énième fois la question du pourquoi du comment de la langue, c’est comme cela car c’est comme cela que cela doit être, harmonieux et lumineux.

Et si le secret d’un disque réussi était la fratrie fraternelle ? Dans tous les cas, le 22 mars, c’est La Maison Tellier qui régale !