Minuit avant la nuit

J’admire les personnes qui écrivent au mètre dès la réception des disques promotionnels des artistes. Pour ma part, je suis incapable de faire partager une impression si je ne me suis pas imprégné longuement de la galette afin d’en découvrir éventuellement la fève.

You were a dick d’Idaho fait partie des disques qu’il faut laisser mijoter longtemps sur sa platine, il faut se laisser couler dedans, petit à petit, se perdre dans ses méandres mélodiques, dans son univers sensible et neurasthénique, négatif total du Wagner tonitruant utilisé par Lars Von Tries dans son Mélancholia pourtant mélancolique. Jeff Martin revient donc seul à bord de son bateau ivre, idéal Idaho après six ans d’absence, une sorte de traversée du désert où on l’imagine au commande du petit avion dans Zabriskie Point d’Antonioni, No Words en étendard, que de la musique tant l’écriture pour ce Lone Gunman est difficile : « Je n’ai jamais été très doué avec les mots. Quelque chose se passe quand j’écris les textes, que je ne contrôle pas consciemment. Avec le recul, je vais me dire « tiens, c’est intéressant ». Mais les idées ne viennent pas naturellement. Je ne raconte pas d’histoires, je ne parle pas ouvertement de ma vie ou de la vie de quelqu’un d’autre. Je ne veux pas être trop direct ou trop évident. J’aime les paroles qui ont des significations multiples. Elles doivent correspondre à une sorte de vérité enfouie quelque part en moi. La façon dont elles sonnent est également très importante. »

Ce nouveau disque, le huitième, il l’a composé dans la durée, reclus sur les hauteurs friquées de LA à Laurel Canyon, ex lotissement pour stars du show-business où se sont cotoyés Morrisson, Young, Hendrix, Joni Mitchell, ou encore Janis Joplin. Tel un Howard Hughes de la musique, Martin a pris son temps pour ciseler une musique qui lui est propre, qui tient de la déambulation, de l’ondulation, du frémissement. Inspiré par les paysages californiens et son soleil, les mélodies s’égrènent, lumineuses et mélancoliques, spleen et Idaho. A 47 ans, il n’est plus attiré par la lumière des projecteurs, par la vitesse de notre société hypermondialisée, il fait l’éloge de la lenteur comme perdu dans un songe ouaté et protecteur. « Je vis une vie « solipsiste », mon problème crucial est celui de la relation sociale » avoue-t-il à Bayon dans Libération. « Je sais que ma musique ne s’adresse pas à tout le monde, elle demande beaucoup d’écoutes avant d’être comprise » souffle t-il à Parlhot.

Idaho – Reminder

Et c’est vrai que ce disque n’est pas aisé à appréhender comme s’il était inachevé avec ses plages souvent très courtes, ses instrumentaux parenthèses. Mais l’ensemble pourtant fait de bric et de broc avec des bouts de BO, de thèmes pour documentaires est cohérent, une petite musique lente et émotionnelle, douce et âpre. Reminder et ses gouttelettes de piano sur une guitare horlogère, les un peu plus énervés et électriques The space beetween / Up the hill, A million reasons et son piano ouaté au fond de l’océan avec des boucles amples qui s’amplifient comme l’onde d’un tsunami affectif, The setting sun où le soleil caché par la grisailles des nuages se dévoile avec les notes éparses du clavier ou encore ce Flames élégiaque qui vous brule à froid l’âme à la façon d’un Manset, solitaire mais pas ours.

Le disque d’un ami américain où le silence est aussi important que le reste, à écouter les jours de déprime ou pas, un verre d’absynthe à la main, ou pas.

Idaho – A Million Reasons