Mais à quoi rêver alors ? A quoi rêver alors, lorsque ne restent que la nuit, et Beaubourg derrière nous ? A quoi rêver alors lorsque l’Hôtel de Ville n’est plus qu’une masse silencieuse, et La Seine, une amante paresseuse pour quelques quais immobiles ? Oui, à quoi rêver ?

À ces minutes d’après concert peut-être, à ces sourires dans une loge, ou bien à ces frites improvisées, aussitôt avalées, plus tard rue Saint-Martin. Mais peut-être aussi, à ces mots d’écorchées, récités un peu plus tôt. Des mots de révolte, de cathédrales, et de nuit infinie. De honte, injuste, de beauté interdite, de sperme ou de mépris.

Alors, il faudrait savoir raconter un soir à Paris. Un soir comme ça. Il faudrait savoir raconter Blondino, un soir de novembre à la Maison de la Poésie. Il faudrait savoir la raconter chanter ses mots et lire ceux de Lydie Dattas dans Sa Nuit Spirituelle. Des mots de colère, ou d’une insondable résignation. Là, dans cette minuscule salle voutée, devant une nébuleuse de couleurs, de noir et de blanc, jetée crânement sur le mur en pierre, Blondino faisait siens les mots brutaux d’une femme méprisée du simple fait de son sexe, et les apaisait alors de ses propres chansons comme on soufflerait sur une brûlure. Il faudrait savoir raconter l’émotion, la sensibilité immense de cette jeune femme parée d’un kimono or, les yeux fermés, vivant infiniment ses chansons.

Blondino – Jamais Sans La Nuit

Ces chansons, il faudrait savoir les raconter. Toujours si directes, toujours si précises, si pures, ces trop-pleins qui pourraient déborder qu’ils ne dégoulineraient jamais. Il faudrait savoir raconter Les Lumières de la ville, Nouveau départ, Jamais sans la nuit. Oslo. Et Les Filles d’aujourd’hui. Icône, et cette inédite, sur son prochain album, qu’elle nous offre, habitée d’une mélancolie qui saisit… Il faudrait savoir raconter ce qui peut-être se fait de plus vrai, de plus juste en France, pendant que d’autres enregistrent leur grossièreté, leur vide et leurs mensonges. Il faudrait raconter cet amour shaker, quand il agitait mon cœur. Ce rappel majestueux, Bleu, sur ce piano sublime.

Et puis si nous rêvons, il faudrait savoir aussi raconter les heures d’avant, cette répétition, ce pianiste silencieux, mais si fin, et ses notes dans leur coin qui ne se lassèrent jamais d’être perpétuellement rejouées. Il faudrait raconter ce guitariste, parlant de Jean Fauque, Bergman, et des Clash, puis décrochant soudain un riff nerveux des Kinks. All Day and all of the night. Une nuit, encore. Ou quand Gisèle clape dehors, les premières notes en boucle, de Vertige de l’Amour. Et Blondino, libre, dans un sourire, improvisant les premières paroles. « J’ai crevé l’oreiller, j’ai dû rêver trop fort, ça me prend les jours fériés »… Et puis cette pellicule alors, que l’on enclenche enfin dans ce vieil argentique Diana bien usé… Et puis, et puis… Et puis ce fut beau.

Quand il ne restera que la nuit, nous repenserons à ça. Oui, Blondino est une révolte. Blondino est une riposte. Tant qu’il y aura des cons. Et qu’ils parleront. Toujours un peu trop fort. Blondino est un sanctuaire. Une poésie. La beauté d’un soupir, étouffé une nuit. La beauté d’une pluie dans un matin trop gris. Blondino est le bruit d’un ruisseau, des rires, d’un papa, un jour, et des ronds dans l’eau. Blondino est une simplicité sublime. La tendresse des instants imparfaits qu’elle saurait rassurer. Blondino est le bruit des moments fragiles, un cri, un battement de cœur sans domicile. Un merci, une nuit, au milieu d’une vie.

Alors, il faudrait savoir raconter Blondino. Il faudrait savoir raconter tout ça. Il faudrait, il faudrait… Tellement.

Car à quoi rêver alors ?

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Le 13 novembre 2019, dans le cadre du festival Paris en toutes lettres, la Maison de la Poésie avait donné carte blanche à Blondino pour un concert littéraire. Elle lut La Nuit Spirituelle de Lydie Dattas, entrecoupée de ses chansons. Elle était accompagnée de son complice Jean-Christophe Ortega à la guitare, et de Mathieu Geghre au piano.

Cet été, Soul Kitchen l’avait rencontrée. Elle avait ainsi composé sa playlist avec ses morceaux du moment.

Les photographies (© Julien Tixier) de cette chronique ont été improvisées à l’argentique (Diana F d’époque) le matin et l’après-midi des répétitions à la Maison de la Poésie.

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1 réponse sur « Mais à quoi rêver alors ? »

Merci Julien,
Un très beau texte sur l’indicible et l’impossibilité pour les mots de dire les émotions d’un soir à Paris… Gaële

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