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Calexico : Algiers, Santiag et Sans Merci

Il y a quelques images qui viennent directement à l’esprit lorsqu’on évoque la musique de Calexico. Des bottes pleines de poussière rouge, un Stetson, les paysages désolés de l’Amérique centrale, et quelques films, en passant de Sin Nombre jusqu’à Trois Enterrements. Depuis leur création en 1996, les deux Arizona Boys, Joey Burns et John Convertino, de sang américain mais de coeur mexicanos collent à un monde, une vision de la vie à la frontière, et des histoires qui s’y déroulent, toujours poussiéreuses, toujours tendancieuses. Leur musique peut-être vue comme une BO parfaite pour un bouquin de Jim Harrison un peu rock, plein comme à son habitude de sexe et de désert. Avec Algiers, douzième album de la formation, et après un silence (pesant) de quatre ans, les deux compères nous livrent un opus toujours plus ancré dans leurs racines.

C’est ici Algiers qui nous intéresse, Algiers, du nom du quartier de la Nouvelle-Orléans où l’album à été enregistré, Algiers et sa pochette magnifique, et pour l’instant Algiers, et sa superbe musique. C’est la première chanson de l’album qui flatte le plus nos oreilles, Epic, et sa crépusculaire introduction de nappes délayées, à entendre absolument jouée aux violons sur le live « Calexico with Deutsches Filmorchester Babelsberg« , (c’est pas dur, ça s’écrit comme ça s’éternue) et en contraste, cette brusque arrivée de yukulele : c’est un pur régal.

Calexico – Epic

La voix de Burns nous teinte toute cette petite magie de son style détaché, toute en langueur et en fatigue, comme un instrument en plus, aux même titre que les magnifiques trompettes qui accompagnent l’album. Le meilleur exemple reste bien sur le final de No te Vayas, dont les cuivres réverbés portent le titre à une hauteur insoupçonnée, loin de là où il avait commencé. Les paroles en espagnol, c’est comme souvent, ça passe ou ça casse, il faut dire que chez moi c’est presque symptomatique j’ai toujours l’impression de me retrouver coincé entre deux poivrons dans une garniture de fajitas.C’est stupide, me direz-vous, et vous avez naturellement raison, la mélancolie espagnole n’est plus à prouver, il suffit de relire le temps d’un soupir les magnifiques poèmes de Garcia Lorca pour s’en rendre compte.

Maybe on Monday, quoiqu’un peu plus classique a une intéressante guitare électrique, qu’elle soit lead ou rythmique, toujours bien sur inspirée et inspirante dans ses accords à coups de grandes descentes de médiator. Ici aussi, on se rend compte que l’étrangeté de la voix de Joey Burns (certainement enregistrée avec une bonne room en arrière plan) réside dans l’écho qu’elle se donne à elle-même. Lorsqu’il chante, sa propre voix résonne comme sous l’effet d’un choeur, roule, monte tout en douceur, sans presque que l’on s’en aperçoive. C’est un coup de potard, de la technique, mais ça mérite d’être signalé, d’autant plus que le live (« un peu » moins trafiquable), rend la même impression.

Para, elle aussi, mérite absolument sa place. Douce et en tristesse, elle nous accompagne tranquillement tout au long d’une montée qui finit portée par la voix du chanteur, les guitares électriques, les violons et ces lancinantes trompettes, qui explosent et montent, montent sans pouvoir s’arrêter, comme une poussée de fièvre.

Calexico – Para

Finalement Algiers c’est un peu le même effet qu’une margarita vidée à la va-vite, dans un des bordels de Kerouac ou d’Harrison. On boit pour ne pas s’apercevoir que le décor pue la misère, et quand enfin la tête nous tourne et qu’on danse, c’est bien lentement, en proie à l’infernale mélancolie des atmosphères chaudes. On essaiera sans doute de passer la frontière, un jour, plus tard. Pour l’instant, on boit, et Calexico est sur scène, et c’est au concours de qui sera le plus triste. Pour le plus inspiré, on s’incline, ils ont déjà gagné.

PS : Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager cette petite perle de featuring qu’est As You Slip Away, la voix de Joey Burns sur les fantastiques et seuls réels cousins français de Calex’, 16 Horsepower et autres, nos amis The Fitzcarraldo Sessions.

Fitzcarraldo Sessions – As You Slip Away

Et on finit sur Jim Harrison, pour le plaisir.

Elle portait le soleil comme une seconde peau
mais en dessous son sang était noir comme terre.
Sur la tombe de son chien en forêt
Elle demanda au garçon de s’en aller pour toujours.

Calexico : Algiers, Santiag et Sans Merci3.0
6/10
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